Du pain sur la planche

À l’oc­ca­sion de la se­maine de la fi­nance so­li­daire, or­ga­ni­sée par l’as­so­cia­tion Fi­nan­sol du 6 au 13 no­vembre, zoom sur Fa­ri­nez’vous, la bou­lan­ge­rie so­li­daire créée par Do­mi­tille Fli­chy.

Society (France) - - RÉUSSIR SA VIE - – MA­NON MI­CHEL

Si vous avez tou­jours rê­vé de sa­vou­rer des pains au cho­co­lat et de contri­buer à un monde meilleur en même temps, sa­chez que ce­la est pos­sible. Et c’est ce qui se passe der­rière les murs de Fa­ri­nez’vous, bou­lan­ge­rie ar­ti­sa­nale et so­ciale pa­ri­sienne qui pour­suit un qua­druple ob­jec­tif: em­ployer des per­sonnes en dif­fi­cul­té, les for­mer aux mé­tiers de la bou­lan­ge­rie, leur per­mettre un re­tour réus­si sur le mar­ché du tra­vail et, na­tu­rel­le­ment, fa­bri­quer et vendre du bon pain. À l’ori­gine du pro­jet, Do­mi­tille Fli­chy, di­plô­mée en droit so­cial et so­cio­lo­gie. Sur­nom­mée “l’uto­piste prag­ma­tique” sur le site in­ter­net de l’en­seigne, Do­mi­tille a lan­cé la pre­mière bou­lan­ge­rie Fa­ri­nez’vous en 2009. Après un dé­clic tout bête: une frus­tra­tion à l’heure du dé­jeu­ner. Alors qu’elle sort d’un ren­dez-vous pro­fes­sion­nel, en plein froid hi­ver­nal, Do­mi­tille sou­haite dé­gus­ter un sand­wich. Jusque-là, rien de bien com­pli­qué. Seul bé­mol: elle veut le manger sur place et c’est im­pos­sible. “C’était en jan­vier, il fai­sait froid et gris, je me sou­viens très bien que je rê­vais de manger près de la cha­leur du four à pain. Bi­lan, j’ai fi­ni par manger dans le bus”, re­late l’en­tre­pre­neuse. À l’époque, Do­mi­tille fi­nance dé­jà des pro­jets d’in­ser­tion pour les per­sonnes au RSA. La ré­vé­la­tion de mê­ler la bou­lan­ge­rie au so­cial lui vient. “J’ai eu l’idée de ce sec­teur car on man­quait de pro­jets dans l’ar­ti­sa­nat, ils étaient sou­vent his­to­ri­que­ment nor­més: les hommes au bâ­ti­ment, les femmes à la cou­ture.”

Chez Fa­ri­nez’vous, pas ques­tion de ça. S’il y a tout de même da­van­tage d’hommes en pro­duc­tion et de femmes à la vente, l’or­ga­ni­sa­tion se veut mixte. Les CDD, d’une lon­gueur de quatre mois à deux ans, sont of­ferts à des gens ex­trê­me­ment di­vers. “Il n’y a pas de pro­fil type. Ça au­rait pu m’ar­ri­ver, de dé­pri­mer, d’être tou­jours à 30 ans chez mes pa­rents. Ça peut être une phase due à un di­vorce, une perte d’em­ploi… Chaque per­sonne a une si­tua­tion par­ti­cu­lière.” Une fois si­gné, le pre­mier contrat de quatre mois tend à in­té­grer le nou­veau sa­la­rié mais éga­le­ment à di­mi­nuer les po­ten­tiels fan­tasmes sur le mi­lieu de la bou­lan­ge­rie. “Les nou­veaux se disent qu’ils vont créer plein de nou­veaux pro­duits, qu’ils vont être seuls face à leur four­nil. Mais ça ne se passe pas comme ça. Une bou­lan­ge­rie, c’est une ruche!” ra­conte Do­mi­tille. Vient en­suite le mo­ment de pé­ren­ni­ser la si­tua­tion et de pro­lon­ger le contrat, pour une du­rée moyenne d’un an: “On ne vise pas seule­ment la tech­nique, mais éga­le­ment la confiance en soi. Quand on est dans une phase dif­fi­cile, on a ten­dance à être blo­qué sur le court terme. Ici, on es­saie d’ou­vrir l’ho­ri­zon.” Mais at­ten­tion au choix des mots. “Je ne sup­porte pas trop le terme ‘in­ser­tion’, je le trouve par­ti­cu­liè­re­ment moche, il ne veut rien dire. Et puis c’est très stig­ma­ti­sant”, as­sène la jeune femme. Au terme in­ser­tion, elle pré­fère ce­lui de for­ma­tion. À ce­lui de pro­duc­ti­vi­té, elle pré­fère ce­lui de du­ra­bi­li­té. Car si les deux en­seignes –une se­conde bou­tique a ou­vert à porte d’ivry– par­viennent à gé­né­rer un chiffre d’af­faires sa­tis­fai­sant, l’ob­jec­tif prin­ci­pal ré­side da­van­tage dans l’hu­main que dans l’éco­no­mique. “On es­saye d’être sur du du­rable et de l’agri­cul­ture rai­son­née. Sans être bo­bos, car les prix doivent suivre. Il y a dé­jà un tel fos­sé qui se creuse entre les CSP+ qui vont manger bio et les plus pauvres qui vont en­chaî­ner fast-food et plats sur­ge­lés”, ex­plique Do­mi­tille. D’ailleurs, le ré­cent do­cu­men­taire de Cash in­ves­ti­ga­tion sur Lidl et Free n’est pas pas­sé in­aper­çu chez la di­ri­geante de Fa­ri­nez’vous: “Ça fait fré­mir! Les sa­la­riés sont ma­lades, n’ont au­cune mo­ti­va­tion. Épui­ser les gens, c’est dé­bile.” Son pro­chain ob­jec­tif? Écrire un guide afin d’ai­der les en­tre­pre­neurs à ou­vrir des bou­lan­ge­ries ar­ti­sa­nales. À long terme, elle es­père éga­le­ment que sa dé­marche pour­ra ins­pi­rer les es­paces “tra­di­tion­nels” de l’em­ploi, et no­tam­ment les banques. “J’ai sou­hai­té par­ti­ci­per à la cam­pagne de la se­maine de la fi­nance so­li­daire, or­ga­ni­sée par Fi­nan­sol (as­so­cia­tion qui pro­meut la so­li­da­ri­té dans l’épargne et la fi­nance, ndlr) car ma banque ne me com­pre­nait pas, ex­plique-t-elle. On m’a dit: ‘Mais c’est n’im­porte quoi, avec cette or­ga­ni­sa­tion, vous al­lez fer­mer de­main.’ Ce sont donc des ac­teurs de la fiance so­li­daire qui ont sou­te­nu notre créa­tion. Et nous sommes en­core là.” Do­mi­tille conclut: “On ne va peut-être pas ré­vo­lu­tion­ner le monde de­main, mais pierre après pierre, on peut y ar­ri­ver.” À vos four­neaux.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.