“J’ai es­sayé d’écrire ce que Fe­la chan­tait”

Dans un pre­mier ro­man vo­lon­tai­re­ment écrit au rythme de l’afro­beat, Die­koye Oyeyin­ka, 31 ans, dresse, à tra­vers des des­tins par­ti­cu­liers, ce­lui de son pays, le Ni­ge­ria. Avec, dit-il, de la

Society (France) - - AFROBEAT -

Le nar­ra­teur de votre ro­man re­vient au Ni­ge­ria après avoir vé­cu aux États-unis. Comme vous. Ce livre au­rait-il pu être si­gné par un Ni­gé­rian de votre gé­né­ra­tion qui n’au­rait ja­mais connu l’exil? Je pense qu’avoir vé­cu en de­hors du pays a été cru­cial. Quand j’ai com­men­cé ce livre, j’ai dis­cu­té avec des gens qui n’avaient ja­mais quit­té le Ni­ge­ria, et ils ont vé­cu là pen­dant tel­le­ment de temps, à ex­pé­ri­men­ter constam­ment cette lutte quo­ti­dienne pour la sur­vie –‘hustle’, comme on dit ici–, qu’ils ne se sou­viennent pas de notre his­toire. Au pays, il y a trop de pres­sion sur le pré­sent pour pen­ser au pas­sé. Il y a tel­le­ment d’op­por­tu­ni­tés, de po­ten­tiel, que l’on ne fait pas de pro­jets, on ne prend pas les choses en main. Elles ar­rivent, c’est tout. Quand on est sur place, on s’ha­bi­tue à tout. Il faut avoir quit­té le pays pour avoir de la co­lère.

Vous dé­cri­vez aus­si à quel point, his­to­ri­que­ment, les fron­tières sont po­reuses au Ni­ge­ria entre bu­si­ness, ar­mée, re­li­gion et po­li­tique. Le rap­port de force conflic­tuel entre Nord et Sud est-il la cause ou la consé­quence de cette po­ro­si­té? Ce qui est ex­trê­me­ment triste, ce sont les consé­quences de cette règle qui veut que la pré­si­dence re­vienne de fa­çon équi­li­brée au Nord et au Sud, al­ter­na­ti­ve­ment. En fonc­tion de qui est au pou­voir, les ré­gions ‘op­po­santes’ se dé­ve­loppent par elles-mêmes, et échappent d’une cer­taine fa­çon au pou­voir cen­tral. Ain­si, quand Goo­dluck Jo­na­than, qui était du Sud, était au pou­voir (entre 2010 et 2015, ndlr), Bo­ko Ha­ram est vrai­ment de­ve­nu ac­tif dans le Nord. Et on peut aus­si re­mar­quer à l’in­verse que quand le pré­sident au pou­voir est du Nord, comme ac­tuel­le­ment avec Mu­ham­ma­du Bu­ha­ri, Bo­ko Ha­ram est un peu moins no­cif, mais qu’au Sud, les mi­li­tants du Del­ta du Ni­ger ou le mou­ve­ment sé­pa­ra­tiste bia­frais re­de­viennent plus ac­tifs.

C’est ce qui ex­plique le dé­ve­lop­pe­ment de Bo­ko Ha­ram, se­lon vous? À la base, il s’agis­sait d’un mou­ve­ment plus ou moins in­of­fen­sif, même si in­ter­dit. C’est quand un homme du Sud s’est re­trou­vé au pou­voir que les at­ten­tats et les en­lè­ve­ments se sont mul­ti­pliés, et que l’on est pas­sé d’une lutte idéo­lo­gique à une lutte ar­mée. À ce­la s’est ajou­tée la cor­rup­tion qui règne dans l’ar­mée, avec des mil­liards de dol­lars des­ti­nés à la lutte contre Bo­ko Ha­ram éva­po­rés. Consé­quence: on en­voyait com­battre des sol­dats qui n’avaient pas de balles dans leurs fu­sils .... Ce qui pose beau­coup de pro­blèmes, c’est qu’il y a des ru­meurs très in­sis­tantes ici se­lon les­quelles Bo­ko Ha­ram a été spon­so­ri­sé par des po­li­ti­ciens. Le tout pre­mier lea­der de Bo­ko Ha­ram avait par exemple été sur­pris dans la mai­son d’un sé­na­teur...

La dif­fé­rence de trai­te­ment mé­dia­tique entre les at­ten­tats qui frappent les pays eu­ro­péens et ceux qui touchent les pays afri­cains est souvent cho­quante. Com­ment l’ex­pli­quez­vous? Cette dif­fé­rence d’em­pa­thie s’ex­plique no­tam­ment, en creux, par l’image gé­né­rale que les gens ont de la po­pu­la­tion afri­caine: des in­di­vi­dus qui sont sur le point de mou­rir. C’est tout sim­ple­ment la ma­nière dont l’afrique a souvent été dé­crite dans les mé­dias oc­ci­den­taux. Donc quand on ap­prend une ca­tas­trophe, la per­cep­tion est que ce n’est pas aus­si fort en émo­tion que pour d’autres vic­times. C’est pour ce­la que ce qui a suivi l’en­lè­ve­ment des ly­céennes de Chi­bok (en avril 2014, près de 300 ly­céennes avaient été en­le­vées par Bo­ko Ha­ram, sus­ci­tant une in­di­gna­tion in­ter­na­tio­nale, ndlr), la nais­sance du mou­ve­ment #Bring­ba­ckour­girls, a été quelque chose de très im­por­tant. C’est la pre­mière fois que les Ni­gé­rians ont vu le monde en­tier avoir de la com­pas­sion pour eux. Je crois qu’avec ce mou­ve­ment, ou le Black Lives Mat­ter aux Étatsu­nis, on amorce un chan­ge­ment de point de vue des opi­nions pu­bliques sur les Noirs. Même si ce se­ra un pro­ces­sus long, bien sûr. Dé­but juillet, Em­ma­nuel Ma­cron a dé­cla­ré que le taux de na­ta­li­té était un frein au dé­ve­lop­pe­ment en Afrique. Le genre de sor­tie qui en­tre­tient l’idée que les vies afri­caines valent moins que les autres par dé­fi­ni­tion, non? Ab­so­lu­ment. Je ne crois pas que la po­pu­la­tion soit le pro­blème. Le pro­blème prin­ci­pal, c’est de me­ner les bonnes po­li­tiques. Quand on a ac­cès à un meilleur sys­tème de san­té, on se dit: ‘Je n’ai pas be­soin d’avoir six en­fants parce qu’il n’y en a pas trois qui vont mou­rir pré­ma­tu­ré­ment.’ Si on offre des em­plois mieux ré­mu­né­rés dans d’autres sec­teurs que l’agri­cul­ture, alors les gens vont se dire: ‘Je n’ai pas be­soin d’avoir huit en­fants parce que je ne vais pas vivre des tra­vaux de la ferme, et si je garde une ferme, je peux uti­li­ser des ou­tils, la tech­no­lo­gie, plu­tôt que cette main-d’oeuvre gra­tuite.’

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