Mon­sieur Hul­lot, l’homme qui a sno­bé Steve Jobs

Par­mi les ache­teurs du tout nou­vel ip­hone X, com­bien savent-ils qu’un Fran­çais est à l’ori­gine de l’in­ven­tion du cé­lèbre smart­phone?

Society (France) - - FRENCH TOUCH - – GRÉ­GOIRE BELHOSTE

“Hey Jean-ma­rie, com­ment ça va?” À l’été 2003, de­vant un par­terre de tech­no­philes, Steve Jobs sa­lue un in­for­ma­ti­cien fran­çais à lu­nettes rec­tan­gu­laires, dont le vi­sage pixel­li­sé ap­pa­raît sur l’écran du Mos­cone Cen­ter de San Fran­cis­co. But de la ma­nip: prou­ver la qua­li­té d’ap­pel du ichat AV, une so­lu­tion de vi­sio­con­fé­rence dé­ve­lop­pée par Apple. De­puis la Ca­li­for­nie, Jobs ques­tionne: “Jean-ma­rie, tu es la pre­mière per­sonne avec qui nous fai­sons un ichat à l’in­ter­na­tio­nal, ai­me­rais­tu dire un mot?” Ré­ponse de l’in­gé­nieur, as­sis dans ses bu­reaux pa­ri­siens, à plus de 8 000 ki­lo­mètres de là: “J’ai­me­rais dire que c’est une belle tech­no­lo­gie car j’au­rais moins be­soin d’al­ler aux États-unis pour te voir, Steve.” Le gou­rou d’apple pouffe de rire. Ap­plau­dis­se­ments. Fin de la conver­sa­tion. Chez Apple, l’homme qui se per­met de van­ner le pa­tron en pu­blic avec un ac­cent fran­çais à cou­per au cou­teau n’est pas un in­con­nu. “Jean-ma­rie Hul­lot est l’homme qui a souf­flé à l’oreille de Jobs l’idée de faire un té­lé­phone”, éclaire Oli­vier Fri­ga­ra, jour­na­liste spé­cia­li­sé dans les nou­velles tech­no­lo­gies.

En 1996, Hul­lot dé­mis­sionne, rat­tra­pé par ses en­vies d’ailleurs. “C’est ter­rible: je n’aime pas les grosses so­cié­tés”

L’asie plu­tôt que l’amé­rique

L’his­toire dé­bute quinze ans plus tôt. Au mi­tan des an­nées 80, Jean-ma­rie Hul­lot dé­barque au sa­lon Mac­world, la grand-messe des pro­duits Apple à San Fran­cis­co. An­cien cher­cheur à L’INRIA (Ins­ti­tut na­tio­nal de re­cherche en in­for­ma­tique et en au­to­ma­tique), il a dé­ve­lop­pé une so­lu­tion de dé­ve­lop­pe­ment pour Mac bap­ti­sée “SOS In­ter­face”. Un pro­gramme ré­vo­lu­tion­naire pour l’époque. À tel point que les équipes de NEXT, l’en­tre­prise d’in­for­ma­tique de pointe fon­dée par Jobs, le contactent. Pre­mière ren­contre. “Jobs lui rentre de­dans lors de l’en­tre­tien, comme d’ha­bi­tude, re­joue Fri­ga­ra. Jean-ma­rie ne se laisse pas faire, puis s’en va. Quel­qu’un le re­tient sur le par­king et lui ex­plique que Steve vou­drait dis­cu­ter à nou­veau.” Le PDG pro­pose alors de l’em­bau­cher. Le dé­ve­lop­peur ré­pond qu’il a pré­vu de ba­rou­der deux mois en Asie. À son re­tour, il trouve sur sa boîte vo­cale un mes­sage du pa­tron d’apple. Oli­vier Fri­ga­ra: “Il avait com­plè­te­ment zap­pé Steve Jobs, évi­dem­ment. Ce­la montre le per­son­nage, un peu pro­fes­seur Tour­ne­sol.” Pen­dant plu­sieurs an­nées, Hul­lot tra­vaille nuit et jour à Pa­lo Al­to, cam­pant “à l’in­té­rieur de NEXT sur les ca­na­pés”. En 1996, trois mois avant le ra­chat par Apple, Hul­lot dé­mis­sionne, rat­tra­pé par ses en­vies d’ailleurs. “C’est ter­rible: je n’aime pas les grosses so­cié­tés”, riait-il avec le re­cul, en 2013, lors d’une con­fé­rence à Bor­deaux. Quelques an­nées plus tard, de re­tour d’un voyage en Rus­sie, Jobs fait es­cale à Pa­ris. De­vant une bou­teille de vin, les deux hommes dis­cutent. “Jobs de­mande à Hul­lot ce qu’il pense de ses pro­duits. À l’époque, Jean-ma­rie voya­geait beau­coup, no­tam­ment au Ja­pon, un pays alors très en avance concer­nant l’in­ter­net sur mo­bile, re­trace Fri­ga­ra. Il lui ré­pond qu’il de­vrait faire un té­lé­phone. Jobs, du tac au tac: ‘Non, c’est une conne­rie.’ Sauf que plus tard, il le rap­pelle.” Sans grand en­thou­siasme, Jobs de­mande à Hul­lot de plan­cher sur le pro­jet. Un la­bo­ra­toire est créé, ave­nue Georges V, à Pa­ris. Une ving­taine de per­sonnes y tra­vaillent, dans le plus grand se­cret. Au fil de leurs re­cherches, ils créent ical, l’ap­pli­ca­tion agen­da d’apple, et isync, la pla­te­forme per­met­tant de trans­fé­rer des don­nées de son smart­phone vers son or­di­na­teur. Fin 2005, Jobs fi­nit par comprendre le po­ten­tiel du pro­jet. Ra­pa­trie­ment à Cu­per­ti­no. Cer­tains membres de l’équipe font le voyage. Ce n’est pas le cas de Jean-ma­rie Hul­lot, qui re­fuse de re­tour­ner vivre en Amé­rique. En 2007 sort le pre­mier ip­hone. Un an plus tard, l’in­gé­nieur lance l’en­cy­clo­pé­die pho­to Fo­to­pe­dia, avec quatre autres dé­ve­lop­peurs de la cel­lule se­crète. Une ap­pli­ca­tion conçue pour fonc­tion­ner sur… ip­hone et ipad! Mais la suite de l’his­toire au­rait pu être tout autre pour le presque in­ven­teur de l’ip­hone: en 2006, un an avant le lan­ce­ment d’an­droid, Google sou­haite le re­cru­ter. Dans une boucle de mails réunis­sant no­tam­ment Steve Jobs, Ser­gey Brin et Lar­ry Page, les deux di­ri­geants de Google, un cadre ex­pose le pro­blème: “La re­la­tion de Google avec Apple est très im­por­tante pour nous. Si ce re­cru­te­ment met en dan­ger cette re­la­tion, s’il vous plaît, dites-le moi et nous aban­don­ne­rons cette op­por­tu­ni­té.” Après plu­sieurs échanges, Jobs met son ve­to. Fin de la conver­sa­tion.

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