Les époux tra­fi­quants

Society (France) - - FAITS DIVERS - PAR BEN­JA­MIN BADACHE, À CAEN / ILLUS­TRA­TIONS: CHAR­LOTTE DELARUE POUR

Elle: une sep­tua­gé­naire re­trai­tée qui n’avait ja­mais rien eu à se re­pro­cher. Lui: un dé­lin­quant no­toire, de 26 ans son ca­det. Ma­ri et femme, ils étaient ju­gés pour tra­fic de drogue le 27 oc­tobre der­nier à Caen. Drôle d’his­toire.

Anick, 72 ans, roule vers l’es­pagne. La vi­tesse ne l’ef­fraie pas: la voie de gauche et rien d’autre. Sou­dain, le té­lé­phone sonne. Une amie prend de ses nou­velles. “J’ai eu un ac­ci­dent, ex­plique Anick. Mais je ne peux pas m’ar­rê­ter, je suis char­gée.” Un mois plus tard, en sep­tembre 2015, cette fois de l’autre cô­té de la fron­tière, la re­voi­là au vo­lant, le té­lé­phone dé­cro­ché. Son ma­ri au bout du fil. Anick lui ex­plique qu’elle ren­tre­ra par un iti­né­raire bis, afin d’évi­ter “les flics et les chiens”. Une ex­pres­sion bien éloi­gnée du lan­gage sou­te­nu qu’uti­lise ha­bi­tuel­le­ment cette mère de trois filles âgées de 30 à 50 ans, re­trai­tée du ser­vice des eaux et fo­rêts de la ville de Caen et, pour tout dire, ab­so­lu­ment sans his­toires. Mais de leur planque, les po­li­ciers n’en perdent pas une miette. Ils savent que l’af­faire n’est pas ano­dine. Un mois plus tard en­core, ils iront cueillir So­rin Bi­di, le ma­ri d’anick Four­nier-cru­chet. Mo­tif: tra­fic de drogue. Les me­nottes et au trou. Drôle d’at­te­lage que ce couple Anick-so­rin. Lui re­pré­sente l’an­ti­thèse de sa com­pagne: un Rou­main de 26 ans son ca­det, au ca­sier ju­di­ciaire dé­jà bien gar­ni –vol en réunion, ré­bel­lion, me­naces de mort et conduite en état d’ivresse, no­tam­ment. Mal­gré son par­cours de bad boy, So­rin a su char­mer Anick. Il faut dire que les jeunes hommes sont le pé­ché mi­gnon bien connu de la grand-mère. Dans son en­tou­rage, ils sont plus d’un à glo­ser sur ces mo­ments où elle dis­pa­rais­sait quelques heures, le temps d’un ren­dez-vous ga­lant. Lors­qu’elle tombe sur So­rin, en 2002, elle a 60 ans, lui 34. Elle n’ar­rive pas à ré­sis­ter à ses “beaux yeux bleus et son ac­cent slave”, pas plus qu’à son goût pour les voi­tures puis­santes. La pas­sion la gagne et l’em­mène jus­qu’en Rou­ma­nie, où elle se ma­rie le 22 août de la même an­née avec ce­lui qui se pré­sente alors comme peintre en bâ­ti­ment. Elle ne le sait pas en­core, mais le contrat de ma­riage pré­voit éga­le­ment une re­con­ver­sion pro­fes­sion­nelle pour elle: dé­sor­mais, elle fe­ra la mule. C’est en tout cas l’his­toire que le pro­cès du couple, qui se te­nait le ven­dre­di 27 oc­tobre der­nier à Caen, a mis au jour. Les époux tra­vaillaient pour un ré­seau dont l’axe prin­ci­pal était Caen-ma­la­ga, porte d’en­trée vers le Ma­roc et le can­na­bis. So­rin a d’abord fait le tra­jet seul pour un cer­tain J., non convo­qué par la jus­tice. Puis Anick s’y est mise elle aus­si. So­rin sa­vait per­ti­nem­ment qu’au­cun po­li­cier n’irait soup­çon­ner une sep­tua­gé­naire –“que l’on ima­gi­ne­rait très bien ve­nir du XVIE ar­ron­dis­se­ment pa­ri­sien”, se­lon les mots du pro­cu­reur– d’être au vo­lant d’une voi­ture rem­plie de dope. Au to­tal, qua­torze al­lers-re­tours d’anick ont été ré­per­to­riés pour des sé­jours pou­vant par­fois ne du­rer qu’une jour­née, à bord d’une Au­di S6 dans la­quelle était ins­tal­lée une trappe ser­vant à dis­si­mu­ler de la ré­sine de can­na­bis. Anick au­rait même conti­nué une fois So­rin sous les ver­rous. Quand les flics l’ont in­ter­pel­lée, il était 8h, elle dor­mait dans la voi­ture de son ma­ri. “Je ne me suis pas dé­bat­tue mais les po­li­ciers m’ont me­not­tée avec force, ra­conte-t-elle au­jourd’hui. J’avais des hé­ma­tomes.”

“Vous sa­vez, l’es­pa­gnol est de ve­lours”

Pour­quoi pas­ser du ser­vice des eaux et fo­rêts au go fast alors que l’on dé­roule tran­quille­ment sa re­traite dans un fau­teuil de conseillère mu­ni­ci­pale, en charge no­tam­ment des écoles? Voi­là pré­ci­sé­ment la ques­tion qui a pous­sé une poi­gnée de cu­rieux à se dé­pla­cer jus­qu’au tri­bu­nal de grande ins­tance de Caen. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’anick Four­nier- Cru­chet n’a pas dé­çu son pu­blic. Pas­sant du rire aux larmes, les mains ca­chées dans les poches de son long man­teau noir, en­tou­rée de trois po­li­ciers, la ma­mie dea­leuse a pas­sé la jour­née à dé­li­vrer des ex­pli­ca­tions tou­jours plus far­fe­lues les unes que les autres. Sa stra­té­gie: nier en bloc. Oui, d’ac­cord, elle se dou­tait bien que son ma­ri avait des ac­ti­vi­tés illé­gales, mais bon, qui n’a ja­mais fait d’erreurs? Et si elle se ren­dait par­tout en Eu­rope, c’est tout sim­ple­ment qu’avec So­rin, ils ado­raient voya­ger. “C’était ma­gni­fique. Par­cou­rir ce conti­nent en voi­ture m’a ren­due heu­reuse. Ce furent des voyages de dé­tente, c’était bien. Que ce soit en Rou­ma­nie ou ailleurs en Eu­rope, nous ren­dions souvent vi­site à des amis ou à de la fa­mille.” Les pas­sages ex­press au Luxem­bourg, où elle n’est cen­sée connaître per­sonne? “Je suis juste al­lée cher­cher du ta­bac là-bas.” Pour jus­ti­fier ses al­lers­re­tours en Es­pagne, Anick, qui ha­bite un co­quet pa­villon au sud de Caen, dit qu’elle al­lait “rendre vi­site à [son] amie Ti­na”. Manque de chance, elle se ré­vèle in­ca­pable de don­ner le nom du village es­pa­gnol dans le­quel cette der­nière vit. Elle parle aus­si de la pré­sence, de l’autre cô­té de la fron­tière, d’un amant: un cer­tain Car­li­to. Pro­blème, elle n’a four­ni au­cun élé­ment à la po­lice pour prou­ver son exis­tence et, ain­si, n’a pu va­li­der son ali­bi: “Je ne pou­vais rien dire, Car­li­to était ma­rié, jus­ti­fie celle que la presse a vite sur­nom­mée “la cou­gar”. J’au­rais pu rou­ler en­core et en­core pour le voir. Vous sa­vez, l’es­pa­gnol est de ve­lours.” Face aux écoutes, les mêmes dé­né­ga­tions. “Je per­siste, je n’ai rien à voir avec tout ce­la, as­sure Anick Four­nier-cru­chet. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas ma voix.” Quant à la fa­meuse trappe si­tuée dans la voi­ture: “Vous me l’ap­pre­nez.”

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