La guerre de l’hy­per­loop

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR AR­THUR CERF ET LU­CAS MINISINI, À LOS AN­GELES

En 2013, Elon Musk (Paypal, Tes­la, etc.) ima­gi­nait l’hy­per­loop, un train ca­pable de trans­por­ter des voya­geurs ins­tal­lés dans des cap­sules pro­pul­sées à 1 200 km/h à l’in­té­rieur de tubes à basse pres­sion. De­puis, plu­sieurs start-up tentent de don­ner vie à cette fo­lie, dans une am­biance de wes­tern.

Fa­ti­gué par les em­bou­teillages, le mil­liar­daire pro­phète Elon Musk (Paypal, Tes­la, etc.) ima­gi­nait en 2013 un nou­veau mode de trans­port, plus ra­pide que tous les autres: l’hy­per­loop, un train ca­pable de trans­por­ter des voya­geurs ins­tal­lés dans des cap­sules pro­pul­sées à 1 200 km/h à l’in­té­rieur de tubes à basse pres­sion. De­puis, plu­sieurs start‑up tentent de don­ner vie à cette fo­lie, se li­vrant une lutte fu­rieuse im­pli­quant deux mil­liar­daires, un an­cien rap­peur ita­lien, des scan­dales sexuels et même une corde à noeud cou­lant… Mind the gap, bet­ween the train and the plat­form!

Un de­mi-cy­lindre plan­té au sud d’un noeud d’au­to­routes et au nord de l’aé­ro­port in­ter­na­tio­nal de Los An­geles. Un grand bâ­ti­ment, calme. Qua­si dé­sert. Les lo­caux d’hy­per­loop Tran­spor­ta­tion Tech­no­lo­gies (HTT), la start-up qui en­tend créer le train su­per­so­nique d’ici 2020. À l’en­trée, trône un gros tuyau blanc, ti­mide ma­quette du pro­jet fi­nal, quelques ré­fé­rences à Fu­tu­ra­ma et 2001: l’odyssée de l’es­pace, ain­si qu’un slo­gan en al­le­mand ins­crit sur le mur: “Zeit ist Le­ben.” Mot pour mot: “Le temps est la vie.” Une for­mule dont Dirk Ahl­born, le co­fon­da­teur de l’af­faire, a fait son man­tra. Bien mis dans son cos­tume bleu ma­rine, l’entrepreneur file d’un bout à l’autre de l’open space à la re­cherche de ses col­lègues, puis les ra­meute dans une salle de réunion. Pres­sé. Il faut pré­pa­rer la fu­ture ren­contre avec Em­ma­nuel Ma­cron. Et tous les autres dé­pla­ce­ments. À New York, Abu Dha­bi, Da­vos, Las Ve­gas, Arez­zo, To­kyo. Faire vite, donc. Plus vite que les ri­vaux Trans­pod et Ar­ri­vo. Sur­tout, plus vite qu’hy­per­loop One, le prin­ci­pal concur­rent, ins­tal­lé à 20 mi­nutes à peine de là. Ga­briele “Bi­bop” Gres­ta, chef exé­cu­tif de la mai­son HTT et plus proche col­la­bo­ra­teur de Dirk Ahl­born, donne le ton du ca­pi­ta­lisme fa­çon Hy­per­loop: “Si les autres veulent la guerre, j’ai une mau­vaise nou­velle pour eux: on pos­sède la marque Hy­per­loop. Donc ils veulent être sales? Très bien, je les fais tous fer­mer!” Un court si­lence et un sou­rire fi­gé. “Vous sa­vez, ce n’est pas mon pre­mier ro­déo.” La course à l’hy­per­loop a dé­mar­ré en 2014. L’an­née pré­cé­dente, Elon Musk pu­bliait son livre blanc, Hy­per­loop Alpha. Un do­cu­ment dans le­quel le pa­tron de Spa­cex, grand prêtre des nou­velles tech­no­lo­gies, dé­taillait sa vi­sion: un tube en acier vi­dé de qua­si­ment tout son air dans le­quel pas­sa­gers et mar­chan­dises pour­raient voya­ger à l’in­té­rieur de cap­sules main­te­nues en lé­vi­ta­tion et lan­cées à la vi­tesse du son. Tout un sys­tème ali­men­té à l’éner­gie so­laire, ca­pable de re­lier San Fran­cis­co à Los An­geles en une de­mi-heure, Pa­ris à Lyon en 20 mi­nutes. À peu près la mort des avions, des au­to­routes et des TGV, donc. “Au­jourd’hui, la vi­tesse des trains est li­mi­tée par la liai­son roue-rails, ils ne peuvent pas al­ler à plus de 300 km/h. Donc il faut re­voir le concept de train et c’est là que l’hy­per­loop ap­pa­raît comme une al­ter­na­tive, va­lide le Fran­çais Sé­bas­tien Gen­dron, an­cien in­gé­nieur chez Air­bus, qui s’est lui aus­si po­si­tion­né sur le mar­ché avec la so­cié­té ca­na­dienne Trans­pod. Les gens en ont marre d’en­tendre par­ler d’un nou­vel avion qui consomme 2% de car­bu­rant en moins ou d’un nou­veau train qui va un peu plus vite que le pré­cé­dent. Il y a un ap­pé­tit pour l’in­no­va­tion.” De fait, un peu par­tout dans le monde, en Es­pagne, aux Pays­bas ou en Co­rée du Sud, des en­tre­prises ont fleu­ri en ta­blant sur l’hy­per­loop. Avec l’en­vie de chan­ger le monde et, sans doute plus sû­re­ment, l’es­poir de faire for­tune. Dirk Ahl­born et Bi­bop Gres­ta se sont ren­con­trés lors d’un som­met d’en­tre­pre­neurs de la tech aux pre­miers jours de 2014. Drôle d’at­te­lage. Le pre­mier est un an­cien pa­tron dans le bu­si­ness des bar­be­cues et des poêles à gra­nu­lés. Le se­cond un an­cien rap­peur membre du groupe Ma­to Gros­so, de­ve­nu par la suite pré­sen­ta­teur sur le MTV ita­lien, avant de bos­ser sur des parcs d’at­trac­tion eu­ro­péens. En en­ten­dant Ahl­born lui par­ler du pro­jet, Bi­bop a de­man­dé quelques jours de ré­flexion, puis il a rap­pe­lé son fu­tur col­lègue: “Es­pèce d’en­foi­ré, tu as trou­vé la so­lu­tion qui peut ré­soudre tous

“Les gens en ont marre d’en­tendre par­ler d’un nou­vel avion qui consomme 2% de car­bu­rant en moins ou d’un nou­veau train qui va un peu plus vite que le pré­cé­dent. Il y a un ap­pé­tit pour l’in­no­va­tion” Sé­bas­tien Gen­dron, co­fon­da­teur de Trans­pod

les pro­blèmes de l’hu­ma­ni­té.” Ai­dé d’un an­cien de Spa­cex et de la NASA, le duo se met alors au tra­vail. Au­jourd’hui, plus de 500 bé­né­voles ré­mu­né­rés en stock-op­tions tra­vaille­raient pour lui. “On dit sou­vent de nous que l’on est la plus grosse start-up du monde, ex­pose ‘chef Bi­bop’. Mais au­jourd’hui, on n’est même plus une en­tre­prise, on est un mou­ve­ment.” En tout cas, les deux ont su sé­duire les in­ves­tis­seurs. En fé­vrier pro­chain, HTT ou­vri­ra un centre de re­cherches à Toulouse, sur l’an­cienne base mi­li­taire de Fran­ca­zal. Une rampe d’es­sai d’un ki­lo­mètre de long de­vrait y être construite. La so­cié­té ca­li­for­nienne en­chaîne aus­si les par­te­na­riats. Avec At­kins, avec les la­bo­ra­toires La­wrence Li­ver­more, avec la Deutsche Bahn et même avec ce beau groupe qu’est La­farge.

Dans un dé­cor à la Brea­king Bad

“Il y a un en­goue­ment, mais ça ne suf­fi­ra pas. Ce qui comp­te­ra, ce se­ra la ca­pa­ci­té à ter­mi­ner la concep­tion. Là-des­sus, il y a en­core beau­coup de tra­vail et sur l’ex­ploi­ta­tion, tout reste à faire.” L’ap­pel au calme est si­gné Guillaume Pé­py, PDG de la SNCF. Un dé­tail qui n’a pour­tant pas em­pê­ché le groupe fer­ro­viaire qu’il di­rige d’in­ves­tir “quelques mil­lions hau­te­ment sym­bo­liques” dans l’hy­per­loop. Mais pas chez HTT. Chez Hy­per­loop One, le prin­ci­pal concur­ren, donc. Cette af­faire-là est l’oeuvre de Sher­vin Pi­she­var, un entrepreneur né en Iran à la fin des an­nées 1970, ayant fait for­tune en ven­dant des start-up et de­ve­nu de­puis l’une des fi­gures les plus in­fluentes de la Si­li­con Val­ley, aus­si ré­pu­té pour ses sel­fies avec Ka­nye West, ses dî­ners de ga­la à 350 000 dol­lars le cou­vert or­ga­ni­sés pour le compte de la can­di­date Hilla­ry Clin­ton et ses es­ca­pades en Égypte ou en Li­bye au coeur du prin­temps arabe, en com­pa­gnie de Sean Penn. L’ac­teur amé­ri­cain était d’ailleurs pré­sent, en 2013, quand Elon Musk a dé­crit pour la pre­mière fois sa vi­sion du train du fu­tur à Sher­vin Pi­she­var. Ce jour-là, Musk avoue qu’il ne dé­po­se­ra pas de bre­vet sur l’hy­per­loop, pré­fé­rant lais­ser à cha­cun la pos­si­bi­li­té de s’em­pa­rer du concept. Trop pris par ses projets de conquête mar­tienne et de voi­tures sans chauf­feur, il pro­pose même à Pi­she­var de lan­cer son propre chan­tier. Ad­mi­ra­teur du mil­liar­daire hy­per­ac­tif, l’entrepreneur ac­cepte. Ne reste plus qu’à consti­tuer une équipe. Il tombe sur la perle rare: Bro­gan Bam­bro­gan –Ke­vin de son vrai pré­nom–, un an­cien de Spa­cex ayant bos­sé sur le vais­seau de ra­vi­taille­ment spa­tial Dra­gon et la fu­sée Fal­con 1. Ac­ces­soi­re­ment sur­nom­mé “K-bro” et ré­gu­lier du fes­ti­val Bur­ning Man, au­tant dire un bel aven­tu­rier lui aus­si. “C’était le mo­ment. La tech­no­lo­gie était là et il y avait un vrai be­soin des villes de ré­duire le nombre de voi­tures”, re­si­tue au­jourd’hui Bro­gan, vê­tu d’un po­lo rose du Ha­waï Coun­try Club ou­vert jus­qu’au troi­sième bou­ton. Le plan est simple: Bro­gan gè­re­ra la par­tie tech­nique, Pi­she­var la par­tie fi­nan­cière. Bro­gan ra­mène donc “des in­gé­nieurs de [s]on propre ré­seau”. Par­mi les­quels Josh Gie­gel, un an­cien col­lègue et ami de Spa­cex. Le sto­ry­tel­ling est à l’ave­nant: comme tant d’autres start-up de la Si­li­con Val­ley, l’af­faire dé­marre dans un ga­rage, à Los Fe­liz, un quar­tier ré­si­den­tiel du nord de Los An­geles. Pen­dant ce temps-là, Pi­she­var est char­gé de faire le tour du monde à la ren­contre de groupes de transports, d’autres mul­ti­mil­lion­naires et même de Ba­rack Oba­ma. Le 11 mai 2016, au mi­lieu du dé­sert et des pousses sèches du Ne­va­da, a lieu le pre­mier test pu­blic d’hy­per­loop One. Un évé­ne­ment aux airs de fête fo­raine or­ga­ni­sé à 45 mi­nutes de Las Ve­gas, dans “un dé­cor digne d’un épi­sode de Brea­king Bad”. Al­li­son Arieff, de l’as­so­cia­tion de re­cherche et d’ur­ba­nisme de la baie de San Fran­cis­co, fai­sait par­tie des heu­reux in­vi­tés. Elle n’a pas ou­blié les heures pas­sées à écou­ter les di­ri­geants de l’en­tre­prise s’au­to­con­gra­tu­ler. Puis le fa­meux test: un pé­tard mouillé, se­lon elle. “Je m’at­ten­dais à as­sis­ter à un re­cord de vi­tesse, dit-elle. Et ça res­sem­blait plu­tôt à un pis­to­let à mousse ou à une voi­ture mi­nia­ture lan­cée sur une toute pe­tite rampe d’es­sai. Une grande dé­cep­tion.” An­non­cé à plus de 500 km/h, l’en­gin ne dé­pas­se­ra pas la barre des 187 km/h. Le len­de­main, Arieff pose quelques ques­tions aux di­ri­geants. Comment Hy­per­loop One compte-telle s’ins­tal­ler dans un État comme la Ca­li­for­nie? Quel est le coût es­ti­mé d’un Hy­per­loop entre San Fran­cis­co et Los An­geles? Quels se­ront les prix des ti­ckets? Comment rendre le voyage confor­table à une vi­tesse si éle­vée? En face, on lui sert tou­jours la même ré­ponse: “On a le droit d’être scep­tique, mais pas cy­nique.”

Les gens sé­rieux et les to­cards

Out­si­der dans la course, Sé­bas­tien Gen­dron re­garde avec le même oeil sé­vère les aven­tures de HTT et d’hy­per­loop One. “Je trouve qu’ils manquent d’éthique”, at­taque-t-il. Sans doute un brin amer de s’être fait ra­fler le par­te­na­riat avec Toulouse par HTT, l’an­cien in­gé­nieur d’air­bus les ac­cuse no­tam­ment de men­tir “à tire-la­ri­got”. “Ça se voit au nombre de fol­lo­wers sur Lin­ke­din, par exemple. Je pense que ce sont des comptes bi­don, di­til. Et ça, c’est seule­ment la par­tie vi­sible de l’ice­berg.” Le pro­blème se­lon Gen­dron: toute la com­mu­ni­ca­tion pro­duite par HTT et Hy­per­loop One pour­rait nuire à la cré­di­bi­li­té du pro­jet sur le long terme. “J’ai hâte que les gens puissent faire la dif­fé­rence entre les gens sé­rieux et les to­cards. Ils pro­mettent des lignes dans deux ans. Mais ar­rê­tez de dé­li­rer: il n’y au­ra pas de ligne dans deux ans. Tout ça, c’est pour at­ti­rer de l’ar­gent.” Il ar­rive ré­gu­liè­re­ment à Gen­dron de croi­ser ses col­lègues et concur­rents aux nom­breuses confé­rences sur l’hy­per­loop. Des évè­ne­ments au cours des­quels les dif­fé­rents camps s’ob­servent en chiens de faïence. “On es­saie tous de s’évi­ter”, lâche Gen­dron. Par­fois, hé­las, ce n’est pas pos­sible. Pour preuve, la sixième édi­tion de Fu­tu­ra­po­lis, qui s’est te­nue à Toulouse en no­vembre der­nier. En cou­lisses, l’échange entre Bi­bop et Sé­bas­tien n’est pas des plus cor­diaux. La rai­son? Le co­fon­da­teur d’hy­per­loop Tran­spor­ta­tions Tech­no­lo­gies re­proche au Fran­çais de l’avoir pour­ri dans les mé­dias. “Je vais voir Sé­bas­tien, re­joue Bi­bop, et je lui sors: ‘What the fuck is going on? Comment tu peux nous des­cendre comme ça? Ce genre d’ar­ticles, tu le sors de ton cul?’” Bi­bop Gres­ta, qui af­firme avoir ai­dé Gen­dron à le­ver des fonds pour Trans­pod, croit au­jourd’hui sa­voir d’où vient la vé­hé­mence du Fran­çais. “Il est ren­tré dans le jeu d’hy­per­loop One, qui veut que ce soit une guerre. Ces mecs-là sont Amé­ri­cains, ils ont la guerre dans leur ADN.” Il laisse pas­ser un pe­tit mo­ment, puis, gour­mand, lâche sa pique: “Par­fois, même au sein d’une même boîte, les par­te­naires s’em­brouillent.”

Dans son vi­seur: Hy­per­loop One, une fois de plus. Car l’en­tre­prise de Pi­she­var traîne –c’est rien de le dire– des cas­se­roles en­tières de scan­dales. En même temps qu’il tri­ture une bou­teille en plas­tique, Bro­gan, qui a quit­té le pro­jet l’an der­nier, souffle: “Ces jours-là sont der­rière moi. L’his­toire reste de l’his­toire, et cette his­toire-là est com­pli­quée.” Une fa­çon de ré­su­mer une af­faire aux al­lures de ro­man à sus­pense. L’am­biance, chez Hy­per­loop One, s’est en­ve­ni­mée à l’été 2016, peu après le test dans le Ne­va­da. In­sa­tis­fait par la ges­tion du PDG Sher­vin Pi­she­var, Bro­gan signe avec onze col­lègues une lettre de­man­dant sa dé­mis­sion. Leurs re­proches: Pi­she­var au­rait la fâ­cheuse ha­bi­tude de dé­bar­quer dans les lo­caux en com­pa­gnie de ses amis Will.i.am ou Ka­ty Per­ry et d’in­ter­rompre le tra­vail des in­gé­nieurs pour im­pro­vi­ser une vi­site gui­dée. Ou se­rait ca­pable de tri­pler le sa­laire de sa fian­cée em­ployée dans l’en­tre­prise, sans autre jus­ti­fi­ca­tion que leur his­toire d’amour. Ou de se ba­la­der avec un co­chon te­nu en laisse. Mais Pi­she­var ne cède pas. Au lieu de ré­pondre aux ac­cu­sa­tions, il s’en­vole en di­rec­tion de la Rus­sie pour pré­sen­ter ses plans d’hy­per­loop à Vladimir Pou­tine. Quelques jours plus tard, un ma­tin, Bro­gan dé­couvre une corde à noeud

cou­lant éten­due sur son or­di­na­teur. Comme une in­vi­ta­tion à se pendre. Qui pour­rait lui vou­loir du mal? Les vi­déos des ca­mé­ras de sur­veillance livrent un dé­but de ré­ponse. On y aper­çoit Af­shin Pi­she­var, frère du di­ri­geant de l’en­tre­prise, s’in­tro­duire corde à la main en pleine nuit dans l’open space. En juillet 2016, l’in­gé­nieur en chef et sept em­ployés à des postes de res­pon­sa­bi­li­té dé­mis­sionnent et quatre d’entre eux portent plainte contre leurs an­ciens em­ployeurs. Dans les do­cu­ments de la Cour de jus­tice de Ca­li­for­nie, Bro­gan af­firme que Sher­vin Pi­she­var et les di­ri­geants d’hy­per­loop One “ont constam­ment uti­li­sé le tra­vail de l’équipe pour aug­men­ter leur au­ra per­son­nelle, amé­lio­rer leur vie amou­reuse et s’en mettre plein les poches, eux et leur fa­mille”. La contre-at­taque d’hy­per­loop One est ra­pide. L’en­tre­prise ré­clame 250 mil­lions de dol­lars pour li­tige au­près de ses an­ciens em­ployés, sur­nom­més “le gang des Quatre”. Bro­gan est dé­si­gné comme un “in­gé­nieur lé­gè­re­ment en des­sous de la moyenne”, dou­blé d’un “égo­cen­trique vé­nal” qui se­rait sou­vent “ivre” dans l’en­ceinte des bu­reaux. Hy­per­loop One cherche à être dé­dom­ma­gée car ses di­ri­geants sus­pectent ce “gang” de vou­loir “mettre sur pied un stra­ta­gème pour créer une en­tre­prise Hy­per­loop concur­rente”. L’af­faire se conclut par un ac­cord fi­nan­cier confi­den­tiel entre les deux par­ties. Mais à peine cette his­toire-là est-elle ter­mi­née qu’un se­cond scan­dale éclate. Le mois der­nier, Sher­vin Pi­she­var était ac­cu­sé par cinq femmes de les avoir agres­sées sexuel­le­ment. Il a dû quit­ter l’en­tre­prise. Bro­gan, lui, a créé en­tre­temps sa propre struc­ture, Ar­ri­vo. Re­pre­nant les prin­cipes fon­da­teurs de la tech­no­lo­gie Hy­per­loop dif­fu­sés par Elon Musk, il a ce coup­ci ima­gi­né une ver­sion al­ter­na­tive: un che­min qui tra­ver­se­rait les au­to­routes sur­char­gées de la ville de Los An­geles et sur le­quel des pla­te­formes per­met­traient à des voi­tures de se dé­pla­cer à très grande vi­tesse. Sa so­lu­tion pour en fi­nir avec les em­bou­teillages mo­nu­men­taux du hub ca­li­for­nien. Iro­nie, ses lo­caux sont ins­tal­lés à moins d’un ki­lo­mètre de son an­cienne boîte. Il lui ar­rive en­core de croi­ser d’an­ciens col­lègues au res­to du coin. Josh Gie­gel, par exemple. “Il avait dé­mis­sion­né avec moi. Et puis il s’est fait ré­en­ga­ger”, dit Bro­gan. En vrai, Gie­gel a même re­pris son poste d’in­gé­nieur en chef. Bro­gan lève ses deux pouces en l’air. “J’adore croi­ser ce mec-là dans le quar­tier. La dernière fois que je l’ai vu, je l’ai fé­li­ci­té de s’être re­mis à bos­ser avec des di­ri­geants aus­si épous­tou­flants.”

Une “ma­chine à dé­gueu­ler”

Ces em­brouilles de bac à sable au­ron­telles, comme le craint le Fran­çais Sé­bas­tien Gen­dron, la peau du train du fu­tur? C’est une hy­po­thèse. L’autre hy­po­thèse, c’est qu’elon Musk siffle la fin de la ré­cré. L’été der­nier, le fon­da­teur de Spa­cex a in­vi­té des équipes uni­ver­si­taires du monde en­tier à ve­nir tes­ter leurs pro­to­types sur le cam­pus de son en­tre­prise. Le re­cord de vi­tesse d’un sys­tème Hy­per­loop a été bat­tu à cette oc­ca­sion: 324 km/h par heure (re­cord bat­tu de­puis par Hy­per­loop One, avec 386 km/h). Ce sont les Al­le­mands de l’uni­ver­si­té tech­nique de Mu­nich qui ont réus­si l’ex­ploit. Mais c’est Elon Musk qui en pro­fite. “Musk est très fort puis­qu’il laisse tra­vailler tout le monde et en­suite bat le re­cord de vi­tesse avec des étu­diants, com­mente Sé­bas­tien Gen­dron. Il pa­raît qu’il fe­rait si­gner un do­cu­ment aux étu­diants qui par­ti­cipent au concours. Sur ce do­cu­ment, il est ins­crit que la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle de ce qu’ils font à ce mo­ment-là lui ap­par­tient.” En réa­li­té, Musk n’a ja­mais per­du de vue l’hy­per­loop. En 2016, il a créé The Bo­ring Com­pa­ny, une en­tre­prise avec la­quelle il au­rait en­ta­mé la construc­tion de tun­nels en Ca­li­for­nie et dans le Ma­ry­land, qui pour­raient “ser­vir à un sys­tème Hy­per­loop”. Une avan­cée du mil­liar­daire sui­vie avec at­ten­tion par tous les en­tre­pre­neurs. Ex­pert re­con­nu des pro­blé­ma­tiques de transports pu­blics, Alon Le­vy pré­fère pour sa part par­ler de l’hy­per­loop comme d’une “ma­chine à dé­gueu­ler”. Le pro­blème se­lon lui: l’im­pos­si­bi­li­té d’échap­per aux ef­fets d’une ac­cé­lé­ra­tion à 1 200 km/h, au mou­ve­ment de la cap­sule et au re­lief du pay­sage. À moins d’avoir la place pour construire de longs vi­rages. Ou de construire sous terre. Voire sous l’océan. “Mais ça coûte plus cher!” Autre chose: “Ils an­noncent 30 mi­nutes entre San Fran­cis­co et Los An­geles. Mais il y a aus­si les contrôles de sé­cu­ri­té et puis les trains n’ar­ri­ve­raient même pas en centre-ville.” Un sys­tème pas for­cé­ment plus ra­pide que l’avion, donc. Pour Le­vy, l’hy­per­loop ne se­rait en réa­li­té rien d’autre qu’une construc­tion mé­dia­tique. Et une af­faire qui en di­rait fi­na­le­ment plus sur l’in­fluence d’elon Musk que sur l’ave­nir des transports en com­mun. Une pa­ra­bole à la­quelle adhère aus­si Al­li­son Arieff: “L’hy­per­loop est un sym­bole du tech­no-op­ti­misme de la Si­li­con Val­ley, de cette idée que la tech­no­lo­gie va ré­soudre tous nos pro­blèmes et que l’in­no­va­tion est for­cé­ment su­pé­rieure. Mais où cha­cun rai­sonne en termes de so­lu­tion in­di­vi­duelle plu­tôt qu’en termes d’in­té­rêt gé­né­ral.” Une bulle et un échec an­non­cé, alors? “À vrai dire, as­sène Alon Le­vy, je pense que l’hy­per­loop ne se­ra ja­mais construit.” Re­tour à Los An­geles. Sur les murs d’une salle de réunion D’HTT, un se­cond slo­gan est ins­crit. Une ques­tion, cette fois: “L’his­toire se sou­vien­dra-t-elle de votre nom?” Dans la pièce, Dirk at­tend la confir­ma­tion d’un ren­dez-vous avec Ma­cron. Plus loin dans les lo­caux, Bi­bop s’ins­talle dans un pro­to­type taille réelle de cap­sule d’hy­per­loop. “Ce n’est pas de la scien­ce­fic­tion, nous sommes prêts”, an­nonce-t-il. Agrip­pé à une ma­nette, il tente de dé­pla­cer un pe­tit vé­hi­cule main­te­nu en lé­vi­ta­tion au-des­sus d’un court rail. Rien ne se passe. “Fuck it, je l’ai cas­sé.”

“On dit sou­vent de nous qu’on est la plus grosse start-up du monde. Mais au­jourd’hui, on n’est même plus une en­tre­prise, on est un mou­ve­ment” Bi­bop Gres­ta, chef exé­cu­tif de Hy­per­loop Tran­spor­ta­tion Tech­no­lo­gies

ILLUS­TRA­TIONS: UGO BIEN­VE­NU POUR SO­CIE­TY

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