Nor­dahl Le­lan­dais, l’ombre d’un tueur en sé­rie?

Adrien Fio­rel­lo, Jean-ch­ris­tophe Mo­rin, Florent Bon­net, Ma­lik Bout­vil­lain ou Ni­co­las Sup­po. Ces der­nières an­nées, tous ont dis­pa­ru entre la Sa­voie, la Haute-sa­voie et l’isère, ré­gion mon­ta­gneuse de l’est de la France où a vé­cu Nor­dahl Le­lan­dais, sus­pect n

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR GRÉ­GOIRE BELHOSTE ET WILLIAM THORP, À ÉCHIROLLES, FIR­MI­NY, HURTIÈRES, LYON ET PASSY PHOTOS: RE­NAUD BOU­CHEZ POUR SO­CIE­TY

Mis en exa­men dans les af­faires Maë­lys et Ar­thur Noyer, Nor­dahl Le­lan­dais continue à tout nier, mais les élé­ments com­pro­met­tants se mul­ti­plient. À tel point qu’entre Le Pontde-beau­voi­sin et Cham­bé­ry, là où l’an­cien mi­li­taire vi­vait dis­crè­te­ment, beau­coup s’in­ter­rogent dé­sor­mais: et si le fils, le frère, l’ami qu’ils ont vu dis­pa­raître il y a quelques an­nées avait aus­si été vic­time de Le­lan­dais?

C’est une vieille feuille, for­mat A3, pliée et re­pliée, en­core et en­core. Des­sus: une carte im­pri­mée en noir et blanc de la ré­gion du mas­sif mon­ta­gneux des Bauges, à che­val sur la Sa­voie et la Haute-sa­voie. Cer­taines zones sont ha­chu­rées en rose, d’autres en jaune. Elle trône sur la table, mais Ade­line Mo­rin n’y jette que de brefs re­gards. Car cette carte, elle pour­rait la re­pro­duire les yeux fer­més. Cet après-mi­di en­core, elle l’a res­sor­tie. “Il le faut, souffle-t-elle. Pour Jean-ch­ris­tophe.” D’une main as­su­rée, elle pose son in­dex sur un point pré­cis: le fort de Ta­mié. “C’est là que mon frère a été vu pour la dernière fois.” Plus exac­te­ment, au fes­ti­val élec­tro Élé­ments, or­ga­ni­sé dans la for­te­resse en haut de la mon­tagne, le 9 sep­tembre 2011. Un lieu char­mant mais iso­lé du monde, à 907 mètres d’al­ti­tude. Vers 3h, Jean-ch­ris­tophe ap­pa­raît de­vant le fort, “com­plè­te­ment pa­ni­qué”. Un ami qui s’oc­cupe des en­trées s’en in­quiète: “Bah alors JC, qu’est ce qui se passe?” Comme s’il était une proie pour­sui­vie par une bête, l’homme ne pro­non­ce­ra qu’une seule phrase, avant de s’en­fuir en cou­rant dans la nuit noire de la fo­rêt: “Quel­qu’un m’en veut.” On ne le re­ver­ra plus. Seul son sac à dos se­ra re­trou­vé dans une pente de 200 mètres aux abords du fort. “C’était un fê­tard, un ga­lé­rien qui vi­vait dans un ca­mion amé­na­gé alors qu’il n’avait même pas le per­mis, dit Ade­line, ac­cou­dée à la table de sa cui­sine, à Passy, en Haute-sa­voie. Je me di­sais qu’il avait peu­têtre pris le pro­duit de trop et que ce­la avait dé­ra­pé dans sa tête.” Une crise de pa­ra­noïa sui­vie d’un ac­ci­dent dans les mon­tagnes? Pas im­pos­sible. Mais il y a eu en­suite la nuit du 7 au 8 sep­tembre 2012, pra­ti­que­ment un an pile-poil après la dis­pa­ri­tion de Jean­chris­tophe: Ah­med Ha­ma­dou, Cham­bé­rien de 45 ans, s’éva­pore dans des condi­tions si­mi­laires, tou­jours au fes­ti­val Élé­ments. Même lieu, même évé­ne­ment, et mêmes consé­quences. L’homme qui s’est vu re­fu­ser son en­trée au fes­ti­val puis a dé­ci­dé de ren­trer chez lui à pied ne se­ra ja­mais re­trou­vé. “C’est à ce mo­ment-là que je me suis po­sé la ques­tion, re­joue Ade­line: ‘Et si un psy­cho­pathe rô­dait dans le coin?’”

Dans le vi­seur d’ade­line et de tous les mé­dias ces der­niers jours, la même per­sonne: Nor­dahl Le­lan­dais, an­cien maître-chien dans l’ar­mée de terre, ré­for­mé pour “troubles psy­cho­lo­giques”, mis en exa­men pour le meurtre de la pe­tite Maë­lys à Pont-de­beau­voi­sin, en Isère, dis­pa­rue de­puis le 27 août der­nier, et ce­lui du mi­li­taire is­su du 13e ba­taillon de chas­seurs al­pins, Ar­thur Noyer, dont le crâne a été re­trou­vé le 7 sep­tembre der­nier par un pro­me­neur sur un che­min de ran­don­née près de Mont­mé­lian, à seize ki­lo­mètres de Cham­bé­ry. Deux af­faires, mais peut-être plus. Dans ces coins mon­ta­gneux de la France, entre l’isère, la Haute-sa­voie et la Sa­voie, d’autres noms com­mencent à re­faire leur ap­pa­ri­tion. Des vi­sages que le temps avait ef­fa­cés, re­mon­tés par des proches qui ont l’es­poir de trou­ver en­fin une ré­ponse à cette ques­tion lan­ci­nante: que s’est-il pas­sé? Il y a par exemple Adrien Mou­rial­mé, 24 ans, dis­pa­ru le 5 juillet 2017 après une ran­don­née au bord du lac d’an­ne­cy ; Ma­lik Bout­vil­lain, 32 ans, dis­pa­ru le 6 mai 2012 après avoir quit­té son do­mi­cile à Échirolles ; Ni­co­las Sup­po, dis­pa­ru le 15 sep­tembre 2010 pen­dant sa pause dé­jeu­ner ; ou en­core Adrien Fio­rel­lo, 22 ans, dis­pa­ru le 6 oc­tobre 2010 à Cham­bé­ry, sur le che­min de son uni­ver­si­té. “Ce sont une ving­taine de fa­milles po­ten­tiel­le­ment concer­nées par l’af­faire Le­lan­dais, avance Ber­nard Va­lé­zy, com­mis­saire di­vi­sion­naire et vice-pré­sident na­tio­nal de l’as­so­cia­tion de re­cherche de per­sonnes dis­pa­rues (ARPD). La se­maine dernière, on a en­core re­çu trois ap­pels de fa­milles qui vou­laient connec­ter la dis­pa­ri­tion de leur proche à l’ac­cu­sé.”

“On s’ac­croche à tout dans cette his­toire”

Ade­line a en­core en tête ce coup de fil du 20 décembre der­nier. C’est une jour­na­liste au bout de la ligne. Elle l’in­forme des nou­velles avan­cées de l’af­faire Maë­lys. Thierry Dran, pro­cu­reur de la Ré­pu­blique de Cham­bé­ry, vient d’an­non­cer que les por­tables de Nor­dahl Le­lan­dais et Ar­thur Noyer ont dé­clen­ché les mêmes re­lais, lors de leur pas­sage à Cham­bé­ry dans la nuit du 11 au 12 avril. Cette nuit où le se­cond a dis­pa­ru. Des preuves suf­fi­santes pour im­pli­quer le pré­su­mé tueur de Maë­lys dans une nou­velle af­faire, donc. Et pour faire de lui, par la même oc­ca­sion, un pos­sible “tueur en sé­rie”. “En clair, on me di­sait que Nor­dahl pou­vait être lié à la dis­pa­ri­tion de mon frère, se sou­vient Ade­line. J’étais vrai­ment sous le choc.” Et per­plexe. Tout au long de la conver­sa­tion, Ade­line ne cesse d’ap­pe­ler Nor­dahl par un autre pré­nom: Sven. “La jour­na­liste m’a cor­ri­gée plu­sieurs fois, je ne com­pre­nais pas pour­quoi je me trom­pais, continue-t-elle. J’ai en­suite fait des re­cherches sur In­ter­net pour com­prendre et là, j’ai de nou­veau pa­ni­qué. Sven est le frère de Nor­dahl,

“J’ai fait des re­cherches sur In­ter­net pour com­prendre et là, j’ai de nou­veau pa­ni­qué. Sven est le frère de Nor­dahl, et je le connais­sais” Ade­line Mo­rin, soeur de Jean-ch­ris­tophe, dis­pa­ru de­puis 2011

et je le connais­sais.” Ils se sont ren­con­trés en sep­tembre 2016. Ade­line Mo­rin tra­vaille alors pour l’es­pace sai­son­niers, une as­so­cia­tion qui s’oc­cupe d’ac­com­pa­gner des per­sonnes en dif­fi­cul­té dans di­verses dé­marches. Sven la contacte sur Facebook pour trou­ver un tra­vail. Ils se ver­ront une se­conde fois, plus tard, lors d’une soi­rée de sai­son­niers.

“C’est pos­sible que tout ce­la ne soit qu’une coïn­ci­dence, mais ça me per­turbe”, dit-elle. D’au­tant qu’une autre cir­cons­tance tur­lu­pine Ade­line: Ah­med Ha­ma­dou, l’homme dis­pa­ru un an après “JC”, vi­vait à Cham­bé­ry. À 35 mi­nutes de voi­ture à peine de Do­mes­sin, là où ha­bi­tait Nor­dahl Le­lan­dais, un vil­lage à une heure du fort de Ta­mié, où les deux hommes ont dis­pa­ru. “C’est tout de même un pe­tit rayon tout ce­la, non?” fait-elle mine de s’in­ter­ro­ger. Puis, d’une voix lasse: “Vous sa­vez, on fi­nit par s’ac­cro­cher à tout dans cette his­toire.”

Cham­bé­ry. C’est aus­si dans cette ville des Alpes que le por­table d’adrien Fio­rel­lo a “bor­né” pour la dernière fois. Ma­rief­rance, sa mère, vit à Fir­mi­ny, au sud de Saint-étienne. Dans son sa­lon trônent deux grands por­traits de ses deux fils. Adrien est à gauche. Il a la bouche grande ou­verte, comme hi­lare, et porte un haut noir et blanc, avec l’ins­crip­tion “bé­bé sage” des­sus. Quand Ma­rie-france parle de lui, son re­gard se tourne vers la pho­to, comme pour s’as­su­rer que tout ce­la est bien vrai, que ce­lui dont elle ra­conte la dis­pa­ri­tion a bien exis­té. De ma­nière mé­ca­nique, elle com­mence par bros­ser son por­trait. Ce­lui d’un gar­çon heu­reux dans sa pe­tite en­fance et dont le bon­heur s’est ef­fi­lo­ché avec le temps. Sans qu’elle ne sache réel­le­ment pour­quoi. La mort pré­ma­tu­rée d’un grand-père, peut-être, ou le dé­mé­na­ge­ment et la perte de re­pères

“Quand j’ai ap­pris pour Le­lan­dais, j’ai ap­pe­lé le po­li­cier de Gre­noble qui s’était oc­cu­pé de Ma­lik. Il m’a dit que ça avait ‘til­té’ aus­si de son cô­té et qu’il avait dé­jà trans­mis le dos­sier aux en­quê­teurs de Cham­bé­ry”

Da­li­la Bout­vil­lain, soeur de Ma­lik, dis­pa­ru de­puis 2012

qui ont sui­vi. “Tout ça l’a cham­bou­lé, je pense, il a eu du mal à avoir des relations en­suite, ex­plique la mère. À l’époque, je n’ai rien vu. On ne voit ja­mais rien.” De l’école pri­maire au col­lège, puis du col­lège au ly­cée, les choses n’évo­luent pas. Puis ar­rive le temps de la fa­cul­té de droit de Saint-étienne. “Ça avait l’air d’al­ler mieux, mais il ne sor­tait ja­mais avec des amis le week-end, par exemple, continue-t-elle. On le ta­qui­nait de temps en temps à table, on lui di­sait: ‘Alors, on la voit quand ta pe­tite co­pine, Adrien?’ Il sou­riait.” Le ma­tin du 6 oc­tobre 2012, à 8h45, mère et fils conviennent de se re­trou­ver le soir même de­vant les portes de la fac. Ma­rie-france vien­dra cher­cher Adrien à la fin de ses cours. Le gar­çon claque en­suite ra­pi­de­ment la porte d’en­trée avant de se ra­vi­ser et de lâcher dans l’en­tre­bâille­ment: “Tu n’ou­blies pas de m’ache­ter ma car­touche d’im­pri­mante, hein? Il me la faut pour ce soir!” 19h15, Ma­rie-france est pos­tée dans sa voi­ture, montre en main, de­vant l’uni­ver­si­té. Les élèves com­mencent à dé­bou­ler en groupes. Pas de signe d’adrien. “Je me di­sais qu’il dis­cu­tait peut-être avec un prof ou des ca­ma­rades de classe.” 19h45, les grappes d’élèves com­mencent à se dis­per­ser. Ma­rie-france en­voie un mes­sage à son fils: “Je suis de­hors, Adrien.” 20h, elle l’ap­pelle. Le té­lé­phone est éteint. Quelque chose cloche. 20h15, l’uni­ver­si­té semble vide. La femme s’y rue et ren­contre un homme qui s’oc­cupe de l’en­tre­tien. “Ça ferme, ma­dame, lui dit-il. Il n’y a plus per­sonne ici.” La mère pa­tiente jus­qu’à 20h45, puis dé­cide d’ap­pe­ler Sal­va­tore, son ma­ri, pour sa­voir si leur fils est ren­tré à la mai­son. Ré­ponse né­ga­tive du père. Ma­rie-france rentre vers 22h et fonce illi­co au com­mis­sa­riat, in­quiète. “Je ra­conte l’his­toire au po­li­cier, et il me dit: ‘Ah, mais il est juste par­ti boire des verres avec des co­pains. Vous sa­vez, ils ne nous disent pas tout, les jeunes’, continue-t-elle. Ce n’était pas le genre d’adrien de faire ça. Je les ai vrai­ment har­ce­lés et l’un d’entre eux à tout de même fi­ni par voir ma dé­tresse, et a ap­pe­lé tous les hô­pi­taux et com­mis­sa­riats du coin. Per­sonne ne l’avait vu.” Les jours sui­vants, elle dé­couvre que son fils ne s’est pas ren­du à la fac de droit. Grâce à la po­lice, qui a com­men­cé les in­ves­ti­ga­tions, elle ap­prend que son por­table a été lo­ca­li­sé le jour de sa dis­pa­ri­tion à 10h dans le cen­tre­ville de Saint-étienne, et une dernière fois, à 17h37, à plus de deux heures de route de là, à Cham­bé­ry. Cham­bé­ry, en­core. Puis, c’est le trou noir. Seules res­tent les hy­po­thèses, comme celle d’un jeune homme un peu tour­men­té qui au­rait dé­ci­dé de re­faire sa vie sans pré­ve­nir per­sonne. Ou, tout sim­ple­ment, celle d’un sui­cide. Et puis il y a la dernière hy­po­thèse, celle de Ma­rie-france, qui fait d’adrien un gar­çon qui en­tre­te­nait une re­la­tion se­crète avec une femme ma­riée à Cham­bé­ry et qui se se­rait re­trou­vé “au mau­vais en­droit, au mau­vais mo­ment”, “face à la mau­vaise per­sonne”. “On a re­trou­vé une boîte de pré­ser­va­tifs en­ta­mée dans sa chambre. On ne com­pre­nait pas pour­quoi il ne sor­tait pas le week-end, eh bien peut-être est-ce parce que sa co­pine était ma­riée et qu’elle ne pou­vait évi­dem­ment pas sor­tir avec lui au­tre­ment que la se­maine en pleine jour­née à Cham­bé­ry, dit-elle, avant de sou­pi­rer. Et on sait au­jourd’hui qui traî­nait dans le coin…”

Des bat­tues dans les fo­rêts

La tem­pête Elea­nor fait chan­ter l’ap­par­te­ment. La pluie ré­sonne sur les fe­nêtres du lo­ge­ment, les bour­rasques font trem­bler les portes vi­trées du bal­con. Mais il en faut plus pour ar­rê­ter Ba­dra Bout­vil­lain. De­bout sur sa pe­tite ter­rasse, la femme de 70 ans prend le temps de mon­trer du doigt cha­cune des dif­fé­rentes sor­ties de la Ville­neuve, dé­dale d’es­ca­liers, de cour­sives et de bé­ton plan­té à Échirolles, dans la ban­lieue sud de Gre­noble. Le 6 mai 2012, alors que la France éli­sait Fran­çois Hol­lande à la pré­si­dence de la Ré­pu­blique, son fils Ma­lik, 32 ans, au­rait em­prun­té l’une de ses is­sues. Sans ja­mais re­ve­nir ni lais­ser la moindre trace. Ba­dra a sim­ple­ment re­trou­vé le por­table et le por­te­feuille de son ca­det sur la table de la salle à man­ger du do­mi­cile fa­mi­lial, où il était re­ve­nu vivre deux ans plus tôt, après une sé­pa­ra­tion qui lui avait cau­sé quelques pro­blèmes psy­cho­lo­giques. De­puis, c’est l’at­tente, fé­brile. “Sa dis­pa­ri­tion, on bouffe avec, on dort avec, sou­pire sa grande soeur, Da­li­la, la pe­tite qua­ran­taine, de­vant une pile

de photos du dis­pa­ru. On ne com­prend pas: on di­rait qu’il a été ava­lé par la terre, qu’il s’est éva­po­ré…” Après la dis­pa­ri­tion, ex­plique-t-elle, les ser­vices de po­lice se sont conten­tés du strict mi­ni­mum. “Trois jours après, ils ont lan­cé des re­cherches, mais l’of­fi­cier de po­lice m’a dit qu’il fal­lait que je me charge moi­même de l’en­quête de voi­si­nage. Je l’ai sup­plié de faire sen­tir l’odeur de Ma­lik à des chiens po­li­ciers, pour qu’ils ins­pectent les alen­tours, mais il m’a ré­pon­du qu’il y avait trop de monde dans le quar­tier. Elle ne vou­lait pas trou­bler la tran­quilli­té pu­blique.” La rai­son? Peut-être parce que la Ville­neuve a connu ces der­nières an­nées une his­toire mou­ve­men­tée: deux ans plus tôt, après la mort d’un bra­queur tué par la po­lice dans le quar­tier, des émeutes écla­taient dans ce vaste com­plexe immobilier sor­ti de terre après les Jeux olym­piques d’hi­ver de 1968 pour ac­cueillir des lo­ge­ments so­ciaux entre Gre­noble et Échirolles. Cinq mois après l’af­faire Ma­lik, le sec­teur fai­sait la une des jour­naux pour une rixe san­glante ayant coû­té la vie à deux ha­bi­tants de 21 ans. Onze per­sonnes in­ter­pel­lées, un quar­tier clas­sé dans la fou­lée zone de sé­cu­ri­té prio­ri­taire. Dans ce contexte, dé­plorent les Bout­vil­lain, il a fal­lu cher­cher soi-même le dis­pa­ru, par tous les moyens, dans le la­by­rinthe de la Ville­neuve mais aus­si à plu­sieurs ki­lo­mètres à la ronde. Pen­dant près d’un an, Ba­dra, Da­li­la et sa soeur Ka­ri­ma or­ga­nisent des bat­tues dans les en­vi­rons avec les amis du quar­tier, ceux qui ont vu gran­dir Ma­lik. “On est al­lés fouiller dans les col­lines, no­tam­ment à la Frange verte, où mon frère avait l’ha­bi­tude de cou­rir, re­trace Da­li­la. On est aus­si al­lés voir les forts et les bar­rages. Comme on m’avait dit que les sui­ci­dés en­le­vaient sou­vent leurs chaus­sures avant de sau­ter, on a fait toutes les berges pour voir s’il n’y avait pas de bas­kets blanches po­sées quelque part. C’est con: on vous dit des dé­tails, ça vous ob­sède, et vous faites des ki­lo­mètres pour trou­ver une sa­ta­née paire de bas­kets blanches.” Da­li­la contacte l’of­fice na­tio­nal des fo­rêts pour de­man­der à ce que l’on jette un oeil sur les bois et les cours d’eau. Chaque soir, au cas où, elle se rend au ci­me­tière d’échirolles, où re­pose leur père, pour dé­po­ser un mot, le plus sou­vent em­por­té le len­de­main par le vent: “Ma­lik, ap­pelle-nous, ne t’in­quiète pas.” Six mois après la dis­pa­ri­tion, le té­lé­phone sonne. Nu­mé­ro mas­qué. Au bout du com­bi­né, la voix d’un ano­nyme: “Si c’était mon frère, je ne le lais­se­rais pas er­rer comme ça.” L’in­con­nu dit avoir croi­sé le che­min de Ma­lik à Bar­ce­lone, près des Ram­blas, l’ar­tère cen­trale de la ville. Mère et fille se rendent sur place, à l’adresse in­di­quée. Rien à si­gna­ler. Elles collent des af­fiches, ins­pectent les squats, in­forment la po­lice lo­cale. Tou­jours rien. Et puis, le 20 décembre der­nier, Da­li­la Bout­vil­lain a re­gar­dé sur son smart­phone la confé­rence de presse du pro­cu­reur de Cham­bé­ry, re­trans­mise sur BFM-TV. Lorsque, au bout d’une di­zaine de mi­nutes, le ma­gis­trat a conclu ses pro­pos en ex­pli­quant que “toutes les dis­pa­ri­tions in­quié­tantes de la ré­gion” al­laient être à nou­veau exa­mi­nées à tra­vers le prisme Le­lan­dais, son coeur a bon­di. “Je me suis dit qu’ils al­laient en­fin vé­ri­ta­ble­ment en­quê­ter sur la dis­pa­ri­tion de mon frère. Je n’ai

“Une ving­taine de fa­milles sont po­ten­tiel­le­ment concer­nées par l’af­faire Le­lan­dais. La se­maine dernière, on a en­core re­çu trois ap­pels de fa­milles qui vou­laient connec­ter la dis­pa­ri­tion de leur proche à l’ac­cu­sé”

Ber­nard Va­lé­zy, com­mis­saire di­vi­sion­naire et vice-pré­sident na­tio­nal de l’as­so­cia­tion de re­cherche de per­sonnes dis­pa­rues (ARPD)

pas réus­si à dor­mir de la nuit. Le len­de­main ma­tin, à la pre­mière heure, j’ai ap­pe­lé le po­li­cier de Gre­noble qui s’était oc­cu­pé de Ma­lik. Il m’a dit que ça avait ‘til­té’ aus­si de son cô­té et qu’il avait dé­jà trans­mis le dos­sier aux en­quê­teurs de Cham­bé­ry.”

Grâce à la mé­dia­ti­sa­tion, des af­faires jus­qu’ici en som­meil pour­raient être re­lan­cées, avec l’ar­ri­vée de nou­veaux té­moi­gnages, qu’ils soient liés ou non à Nor­dahl Le­lan­dais. “Ça per­met aus­si de re­dif­fu­ser la pho­to de Ni­co­las, de re­par­ler de lui”, mur­mure Ja­nine Sup­po, les deux mains ser­rées sur un selfie im­pri­mé de son fils, Ni­co­las, po­sant de­vant la grande roue de Londres. Ou­vrier spé­cia­li­sé pour une en­tre­prise fa­bri­quant du ma­té­riel pa­ra­mé­di­cal, Ni­co­las Sup­po, comme Ma­lik, vi­vait et tra­vaillait à Échirolles. De­puis qu’il a quit­té son tra­vail le 15 sep­tembre 2010 vers 12h30 sans pa­piers d’iden­ti­té, ni per­mis de con­duire, ni carte bleue, sa fa­mille est sans nou­velles de lui. Son té­lé­phone por­table, cou­pé, n’a pas per­mis de le géo­lo­ca­li­ser via le bor­nage té­lé­pho­nique. En avril 2014, l’in­for­ma­tion ju­di­ciaire sur le dos­sier Ni­co­las Sup­po a été fer­mée, faute d’élé­ments nou­veaux pour faire avan­cer les re­cherches. Pour ten­ter de trou­ver de nou­veaux in­dices, son père a sillon­né la France à bord d’un cam­ping-car, qui l’a me­né à Sainte-maxime, où le dis­pa­ru au­rait été aper­çu, ou sur la ZAD de Notre-dame-des-landes. En vain. Les yeux em­bués, Ja­nine dit tou­jours es­pé­rer des nou­velles de Ni­co­las. Et d’ici là, de pou­voir “éli­mi­ner cette his­toire avec ce mon­sieur”. Elle marque un temps. “Je n’ar­rive pas à me sou­ve­nir de son nom, ce n’est pas un ha­sard, dit-elle, à pro­pos de Le­lan­dais. Pour moi, Ni­co­las est en vie quelque part, il a choi­si de par­tir, c’est ma convic­tion.” Dans les mé­moires, les dis­pa­rus sont bien vi­vants. Ces der­nières an­nées, tous croient avoir aper­çu ici ou là la per­sonne vo­la­ti­li­sée. Un jour, dans les al­lées D’IKEA, à Gre­noble, Da­li­la Bout­vil­lain voit pas­ser au loin “un grand gars, de dos, avec la même coupe de che­veux que Ma­lik”. “J’ai cou­ru le voir, je lui ai dit qu’il al­lait sû­re­ment me prendre pour une folle mais que j’avais be­soin d’en­tendre sa voix. Il a par­lé. Ce n’était pas lui.” Un autre jour, au péage, Ade­line Mo­rin n’ar­rive pas re­dé­mar­rer. Elle pense avoir croi­sé le re­gard de son pe­tit frère. “Dans le ré­tro, je vois un mon­sieur bar­bu, comme il l’était les der­niers jours. J’étais à deux doigts de des­cendre de ma voi­ture. Ri­di­cule. Après, on se met une claque et on se dit: ‘Ar­rête.’” Ade­line Mo­rin a aus­si, un temps, ac­cor­dé sa confiance à un mé­dium. “Un jour, quel­qu’un m’a contac­tée pour me dire qu’il sa­vait où était mon frère, s’agace-t-elle. Il a poin­té du doigt un point pré­cis de la carte près du fort de Ta­mié, et je me suis re­trou­vée à cet en­droit dans les bois, à cher­cher le ca­davre de Jean-ch­ris­tophe à cause de lui. Vous sa­vez, je pense avoir un es­prit car­té­sien, lo­gique, mais à ce mo­ment-là, j’y croyais... J’avais tel­le­ment be­soin d’y croire. Tel­le­ment.”

“Tout ça fait trop de mal”

De­puis que le nom de Nor­dahl Le­lan­dais hante les pages faits di­vers des jour­naux, la fa­mille Mou­zin s’est un temps re­mise à y croire. Le 9 jan­vier 2003, la pe­tite Es­telle dis­pa­rais­sait à Guer­mantes, en Seine-et­marne. Cette an­née-là, l’ac­tuel en­ne­mi pu­blic n°1 vi­vait au sein du 132e ba­taillon cy­no­phile de l’ar­mée de terre, dans le camp mi­li­taire de Suippes, dans la Marne. À 150 ki­lo­mètres de la ville de dis­pa­ri­tion de la fillette de 9 ans. Suf­fi­sant pour es­pé­rer te­nir une piste. “On a l’ha­bi­tude de tra­vailler sur de longs par­cours cri­mi­nels, comme ce­lui de Four­ni­ret (Mi­chel, vio­leur et tueur en sé­rie, a avoué une sé­rie d’une di­zaine de meurtres entre 1987 et 2001, ndlr). Dans le cas d’es­telle, Nor­dahl Le­lan­dais était sup­po­sé ne pas être très loin, alors j’ai de­man­dé que l’on vé­ri­fie où il se trou­vait le 9 jan­vier 2003, dé­taille Me Herr­mann, l’un des avo­cats de la fa­mille, avant de pré­ci­ser: En réa­li­té, il était alors à l’étran­ger dans le cadre de ses fonc­tions mi­li­taires.” Fausse route, donc. Si l’hy­po­thèse “Nor­dahl Le­lan­dais” semble ré­veiller l’es­poir chez cer­tains, chez d’autres, c’est la dou­leur qui res­sur­git. Par­mi eux, Jacques Bon­net. En jan­vier 2014, les gen­darmes de Bourg-saint-mau­rice ont re­trou­vé la mo­to de son fils près du tun­nel de Siaix, en Sa­voie. Sur la Su­zu­ki 600 était po­sé le casque du conduc­teur. De­puis, au­cun si­gna­le­ment té­lé­pho­nique, au­cun re­trait d’ar­gent. Si­lence radio. “Je m’étais fait à l’idée qu’il avait re­fait sa vie quelque part, peut-être en Inde. Je com­men­çais à faire le deuil. Et puis ça re­vient à la sur­face… J’au­rais pré­fé­ré que ce­la ne res­sorte pas, tout ça fait trop de mal.” D’échirolles au pays du Mont-blanc, toutes les fa­milles veulent sa­voir, mais toutes craignent, en fin de compte, de se re­trou­ver confron­tées à l’hor­reur. Faire en­fin le deuil, mais à quel prix? “Je dois sa­voir pour me re­po­ser, pour avoir un lieu pour me re­cueillir, mais il y a des choses qui m’ef­fraient, confie Ma­rie-france Fio­rel­lo, en je­tant un der­nier coup d’oeil vers le por­trait de son plus jeune fils. Le­lan­dais me fait peur. Si c’est lui, il a dû faire des choses hor­ribles à mon fils. J’ai peur de n’avoir plus que ce jour-là en tête, de ne pen­ser qu’aux quelques heures, aux quelques jours où Adrien a souf­fert. Alors, je n’au­rais plus que de la haine en moi.”

Da­li­la et Ba­dra Bout­vil­lain.

Ma­lik.

Le fort de Ta­mié. Là où ont dis­pa­ru Jean-ch­ris­tophe Mo­rin et Ah­med Ha­ma­dou.

Près de la salle des fêtes du Pont-de-bon­voi­sin, où s’est dé­rou­lé le mariage lors du­quel Maë­lys a dis­pa­ru.

Ni­co­las Sup­po, dis­pa­ru le 15 sep­tembre 2010.

Ber­nard Va­lé­zy.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.