Ben­ja­min Bio­lay

Un pied dans la va­riét’ et l’autre dans le hip-hop. Un pied chez les snobs et l’autre dans le tweet clash. Un pied chez les bour­geois et l’autre chez les pro­los. Un jour chan­teur, le len­de­main ac­teur. Un soir à dî­ner avec les po­li­tiques et un autre à reg

Society (France) - - SOMMAIRE - PÉCOT ET THO­MAS PITREL PHOTOS: FRAN­KIE & NIKKI POUR SO­CIE­TY

Po­pu­laire mais cré­dible, éti­que­té chan­son fran­çaise mais fan de hip-hop, éle­vé dans une fa­mille bour­geoise mais mo­deste, il n’a ja­mais vrai­ment choi­si son camp. Ce qui lui donne un cer­tain re­cul sur les af­faires du monde. Interview dé­tente.

Comment vous êtes­vous re­trou­vé ju­ry de Nou­velle Star cette an­née, alors que vous aviez re­fu­sé plu­sieurs fois au­pa­ra­vant? On m’a pro­po­sé d’avoir les cou­dées as­sez franches. Et puis je me suis ren­du compte que j’avais be­soin d’un pe­tit coup de jeune, là, quand même. Rien que les trucs qu’écoutent ma fille et son de­mi-frère… Il me faut du temps pour com­prendre. Par exemple, tout le monde a dit que je ren­dais hom­mage à PNL sur un mor­ceau (Hy­per­tran­quille, sur son der­nier al­bum, ndlr) mais dans ma tête, je ren­dais plu­tôt hom­mage au Doc Gy­né­co de Pre­mière Consul­ta­tion. J’aime beau­coup PNL mais la pre­mière fois que je les ai écou­tés, j’ai été at­ter­ré. Parce que j’avais ra­té plein d’épi­sodes. J’étais dans mon monde, avec ma gui­tare et mes conne­ries. La pre­mière fois qu’on m’a fait écou­ter, c’était le mor­ceau Je vis, je vis­ser, j’ai pas ai­mé, mais après, j’ai ré­écou­té, j’ai mon­té le son et je me suis dit: ‘Mais ils sont bons, en fait.’ L’ar­got est bien, les mé­lo­dies aus­si, etc. Il y a des ar­tistes qui te sautent à la gueule di­rect, comme Orel­san et d’autres qui ont le son de leur époque, ma­chin, et comme moi j’ai ra­té des étapes… La Nou­velle Star, je l’ai faite pour ne plus ja­mais dire ‘PNL, c’est nul’ avant d’avoir écou­té.

Vous avez trou­vé ce que vous étiez ve­nu cher­cher? Ça m’a per­mis de me faire un pe­tit ré­ser­voir de sons. Là, je suis en train de com­po­ser mon pro­chain al­bum. Bon, ce ne se­ra pas un al­bum ur­bain, mais quand tu as un peu de maî­trise, tu dis­sèques la fa­çon dont tra­vaillent les au­teurs-com­po­si­teurs d’au­jourd’hui. Je suis al­lé che­cker tout ce que fai­sait Maître Gims, par exemple, et ce mec a un énorme ta­lent. Je me suis re­con­nec­té à la musique. Plu­tôt qu’al­ler en Ja­maïque comme Gains­bourg à mon âge, je suis al­lé en France. Je suis al­lé voir 600 ga­mins fran­çais, par­fois dans la nul­li­té to­tale, par­fois dans le gé­nie pur. Tu te re­trouves en face de quel­qu’un qui a 16 ans, qui n’a l’air de rien, qui n’a au­cune culture… ‘T’aimes bien quoi?’ Il te sort deux merdes, tu as peur de ce que tu vas en­tendre, et là, la grâce! Avec Da­ny Syn­thé (pro­duc­teur, éga­le­ment membre du ju­ry, ndlr), la ten­ta­tion était forte, le soir, de rap­pe­ler un can­di­dat, mon­ter deux ipad dans la chambre, pro­duire un son et le faire po­ser des­sus. J’ai voya­gé dans mon pays et ça, c’était ma­gni­fique.

Vous n’en avez pas marre d’être le seul mec de la chan­son fran­çaise à dire dans des in­ter­views que vous ai­mez le rap et que vous en écou­tez beau­coup? C’est dom­mage car il y en a, des gens qui écoutent du rap, c’est dingue! Le rap, ça re­pré­sente un tiers mi­ni­mum de ce que j’écoute et ça a tou­jours été le cas. Mais je pense que tout ça va chan­ger. Vian­ney com­mence à faire des trucs dans le rap, Florent Pa­gny a bos­sé avec l’équipe de Gims. Les jeunes ne font plus de dif­fé­rences entre les genres mu­si­caux. PNL, je les mets dans des play­lists un peu la­ti­no ou chill, mais pas dans le rap fran­çais.

Vous avez des play­lists chill, donc. Vous avez aus­si des play­lists tris­tesse? Bah non, t’es fou ou quoi? Tu mets Mozart, concer­to n°23, deuxième mou­ve­ment et tu te fi­nis au pi­pi tran­quille. Ça dure un quart d’heure, donc t’as pas be­soin de te faire tout une playlist. Mozart. Concer­to pour pia­no. Nu­mé­ro 23. Deuxième mou­ve­ment. BLAM!

Le clip d’hy­per­tran­quille res­semble beau­coup à un clip de rap. C’était vou­lu? Évi­dem­ment, j’ai pris des vrais: Beat Bounce. Ils ont fait tous les clips de La­crim, beau­coup de Jul aus­si. Ils sont dans leur époque, ils sont par­mi les pre­miers à avoir lâ­ché des plans drone. Leur grand kif, ce se­rait qu’un jour, je fasse une bal­lade très triste, pia­no-voix, dans les quar­tiers nord de Mar­seille et qu’ils me filment avec tous les las­cars der­rière. Et un jour, on le fe­ra.

Jul, ça vous parle? Bien sûr. Je ne dis pas que j’écoute beau­coup, mais je com­prends très bien et j’ar­rive à res­pec­ter. Je sais que pour quel­qu’un comme moi, ça de­vrait pa­raître un mystère ab­so­lu parce que j’ai fait le con­ser­va­toire de musique, mais non. Le fait qu’il fasse lui-même ses sons, ça change tout. Ce n’est pas très cor­rect de ri­ca­ner par rap­port à son or­tho­graphe. Au dé­but, les pre­miers titres que j’ai écou­tés, j’avais re­mar­qué que les in­tros étaient hy­per­longues. Mais je sais pour­quoi: il lance l’ins­tru, il court dans sa ca­bine et c’est par­ti. Trois fois par an, il a 250 000 per­sonnes qui achètent son al­bum, et des mil­lions qui font le signe de Jul avec leurs mains alors qu’il est tout seul. À cô­té de lui, moi, je ga­lère. Nous, les chan­teurs de va­rié­té, on a le cul entre deux chaises sur la fa­çon de vendre nos al­bums. On a un plan­ning pro­mo tel­le­ment long en amont que les sor­ties sont très longues. Au­jourd’hui, un ar­tiste comme Drake est à un clic de dire à des mil­lions de per­sonnes qu’il sort un nou­vel al­bum. Qu’estce que tu veux qu’il aille s’em­mer­der à par­ler dans un talk-show à 6h du ma­tin? Orel­san, il balance son clip Ba­sique, boum boum, c’est ré­glé. Nous, on doit faire 20 000 trucs avant parce que notre pu­blic n’a pas le même mode de consom­ma­tion…

Vous êtes-vous ré­con­ci­lié avec la chan­son fran­çaise? À vos dé­buts, il y avait des mots un peu durs… Ce n’était pas du mar­ke­ting, mais une fa­çon in­cons­ciente de dire: ‘Ne me met­tez pas là-de­dans, par pi­tié, s’il vous plaît, je vais me sui­ci­der, ne me ren­voyez pas cette image fausse de moi, c’est tout ce que je ne veux pas faire.’ Les clashs ri­di­cules, j’en ai rien à foutre, en vé­ri­té. Je trouve ça violent et puis ça a trop de ré­per­cus­sions sur les fans. Donc le clash avec Gré­goire, c’était juste pour ri­go­ler? Mais c’est pas un clash! Faut juste pas me prendre pour un couillon. Je me suis dit: ‘Bah tiens, puis­qu’il aime tant ma chan­son, je vais faire un pe­tit coup de pub à ma chan­son tout en lui met­tant une hache dans sa tête’ ; parce qu’on ne vole pas les co­pains comme ça sans les pré­ve­nir. J’ai dé­jà en­ten­du des pla­giats de Jar­din d’hi­ver, j’en ai rien à bran­ler, mais cette chan­son (Ton hé­ri­tage, ndlr) est pour ma fille, il ne faut vrai­ment pas y tou­cher. Après, ce sont les ré­seaux so­ciaux: je me fai­sais chier, j’étais même pas bour­ré et il y

a deux, trois sites qui ont re­pris. En vé­ri­té, quand j’y pense, je me dis qu’il faut ar­rê­ter ça. Ça ne sert à rien de mettre des tacles aux gens sur les ré­seaux so­ciaux. C’est juste du buzz de merde. C’est comme Boo­ba et Kaa­ris: ça t’in­té­resse de sa­voir qu’ils se clashent alors qu’ils lâ­che­ront peut-être un feat dans quelques mois? Les clashs, ça peut être bien pour vendre des trucs. Si j’étais un simple ci­toyen, je te di­rais peut-être un autre truc mais je suis mu­si­cien, je vois bien la stra­té­gie mar­ke­ting. Il n’y a qu’à voir le nombre de fol­lo­wers qu’ils gagnent à chaque fois. Que pen­sez-vous de l’évo­lu­tion de la chan­son fran­çaise ces der­nières an­nées? Le ni­veau s’est amé­lio­ré. Les mai­sons de disques ont ar­rê­té de faire chier les ar­tistes. Nous, on se se­rait mis à ge­noux de­vant Pas­cal Nègre quand on était pe­tits. Trois disques ont cas­sé le truc: Chambre avec vue d’hen­ri Sal­va­dor, Clan­des­ti­no de Ma­nu Chao et Quel­qu’un m’a dit de Car­la Bru­ni. Des trucs aux­quels les gars des mai­sons de disques ne com­pre­naient rien et qui ont ven­du deux mil­lions. Donc ils se sont dit: ‘Lais­sons-les, ils savent mieux que nous.’ Il y a quand même eu une pé­riode où les mai­sons de disques mi­saient tout sur les boys bands. À cette pé­riode-là, il y a plein d’ar­tistes qui se sont dit: ‘Les en­cu­lés, ils mettent tout leur po­gnon là-des­sus pen­dant que moi, je me mor­fonds en pre­mière par­tie de Jean-pa­trick Cap­de­vielle...’

Quel rap­port en­tre­te­nez-vous à la cri­tique? Fran­che­ment, c’est beau­coup plus dur pour un ci­néaste que pour un mu­si­cien. Tu passes deux ans et de­mi de ta vie sur quelque chose et tu peux te faire dé­chi­rer en trois mi­nutes le mer­cre­di ma­tin à 9h à L’UGC des Halles. C’est

“J’aime beau­coup PNL mais la pre­mière fois que je les écou­tés, j’ai été at­ter­ré. La Nou­velle Star, je l’ai faite pour ne plus ja­mais dire ‘PNL,

c’est nul’ avant d’avoir écou­té”

mons­trueux, non? Les cri­tiques ont le droit de dire leurs trucs, évi­dem­ment. Mais qu’en plus ils veuillent que tu le prennes bien, non, c’est pas pos­sible! ‘C’est deux ans et de­mi de ma life, vous ne vous ren­dez pas compte du nombre de nuits où je n’ai pas vu mes enfants. Je me suis ren­du mal pour que ça vous plaise, je cre­vais d’en­vie que ça vous plaise, je me suis sai­gné pour que ça vous plaise, ça ne vous plaît pas et en plus vous en faites des caisses…” La cri­tique, c’est un exer­cice de style, ça doit être as­sez jouis­sif. Mais ne faire que ça, je ne com­prends pas. Dis­tri­buer les bons points et les mau­vais points, l’en­fer. Ce n’est pas la fa­çon dont je vis les films en tant que spec­ta­teur. Quand je vois un film que j’ai ai­mé ou qui m’a fait quelque chose, je suis très fer­mé, j’y re­pense. Je ne me ver­rais pas ja­cas­ser sur des trucs que j’ai vus il y a deux mi­nutes. Quand t’es au ju­ry du fes­ti­val de Cannes, tu com­mences à dé­brie­fer pen­dant le gé­né­rique de fin...

Jus­te­ment, vous tour­nez dans de plus en plus de films. Ouais, et ça me per­met de vivre des trucs un peu dingues. Sur La Meute, un che­val fou a failli bu­ter Yo­lande Mo­reau. Il s’est pro­je­té sur elle. Après, il s’est fou­tu dans l’eau et on a mis cinq, six heures à le sor­tir. C’était as­sez beau. Tu as toute l’équipe qui es­saie de sor­tir un pu­tain de che­val parce qu’il est ter­ro­ri­sé dans l’eau. Et sur le même film, pour une autre scène, le dé­cor était en feu. Des fi­gu­rants étaient gri­més en goules et ont pris feu pour de vrai. Il y a eu au moins dix mi­nutes d’hé­si­ta­tion parce que si tu coupes, tu ne peux plus re­faire le plan. Et puis t’as un gars en feu qui gueule mais il est dé­gui­sé en zom­bie, il n’a pas l’air hu­main. À un mo­ment, c’est un ac­teur qui a dit: ‘Al­lez vous faire en­cu­ler, on y va’ et tout le monde est al­lé se­cou­rir les gens qui étaient en train de brû­ler. Heu­reu­se­ment, il n’y a pas eu trop de sé­quelles, juste des brû­lures su­per­fi­cielles et des mecs qui se disent: ‘C’est mons­trueux, votre mé­tier.’ Mais j’ai vé­cu ça dans ma vie. Ce pe­tit mo­ment d’hé­si­ta­tion...

Ça a tou­jours été évident que vous fe­riez car­rière en tant que mu­si­cien ou vous avez es­sayé d’autres bou­lots? J’ai fait bar­man, ven­deur mer­chan­di­sing, tout ça. En fait, à 19 ans, j’au­rais pu très bien ga­gner ma vie avec le trom­bone à coulisse. Mais je me suis dit que je si n’ar­rê­tais pas main­te­nant, j’al­lais me re­trou­ver coin­cé. Après une jour­née à jouer du trom­bone, t’es quand même les­si­vé. Tu rentres à la mai­son, t’as joué une sym­pho­nie de Mah­ler, c’est chaud d’al­ler prendre ta gratte. Le bou­lot ar­tis­tique ali­men­taire, ça n’existe pas. Alors, j’ai fait bar­man et j’ai ado­ré, même si c’était bien moins payé et bien plus dur phy­si­que­ment. Mais au moins, je ren­trais et boum! Le bar, la musique qui passe ou les dis­cus­sions, c’est bien plus ins­pi­rant.

Il se dit qu’il y a pas mal d’al­coo­lisme dans les or­chestres de musique clas­sique... Pas plus que dans le théâtre ou dans le corps de bal­let. Tu sais, l’or­chestre na­tio­nal de Pa­ris, c’est 80 Usain Bolt dans leur do­maine. Les cuivres, dont je suis is­su, ne peuvent pas tra­vailler plus de deux, trois heures par jour pour des rai­sons mus­cu­laires, mais les vio­lons, il faut qu’ils bossent huit heures, les pia­nos dix… Ils n’ont pas de vie. Nous, les cuivres, on fait la fête. On vient en gé­né­ral d’un mi­lieu beau­coup plus po­pu­laire parce que les villes où il y a des cuivres sont des villes mi­nières ou ou­vrières, où il y a des fan­fares. Le cuivre, il vient sou­vent du Nord ou des Cé­vennes. Moi, j’étais à l’union mu­si­cale de Ville­franche-sur­saône, comme mon père, mon grand-père et mon ar­rière-grand-père. Je suis is­su d’une fa­mille de cuivres et de bois. C’est sou­vent des gens lé­gers, un peu moins édu­qués et qui ont moins de tra­vail à faire à la mai­son. Donc oui, ça se met de bonnes vieilles races. Mais au moins, on ne se cache pas. Ce qui est plus sour­nois, c’est le vio­lo­niste qui a l’air de M. Tout-le-monde comme dans les des­sins de Sem­pé et qui va se la col­ler avec sa pe­tite fiole en per­ma­nence sur lui. Faut quand même être tour­men­té et bi­zarre pour jouer du haut­bois cinq heures par jour. Mais après, tu es payé 8 000 eu­ros par mois quand tu y ar­rives. C’est co­ol! Mais tu dé­dies ta vie au haut­bois, quoi.

Quand vous écri­vez un mor­ceau, est-ce que vous ré­flé­chis­sez au contexte dans le­quel les gens vont l’écou­ter? Non, mais j’ai eu des re­tours sur ça. Des gens m’ont dit qu’ils avaient fait leur en­fant sur une chan­son et d’autres qu’ils avaient en­ter­ré leurs pa­rents sur le même mor­ceau. Quand on te dit ça, comment veux­tu te faire une idée?

Alors à quoi pen­sez-vous quand vous com­po­sez une chan­son? À ne pas trop foutre la honte à mes enfants. Dans le pro­ces­sus d’écri­ture, pen­ser à au-de­là de l’en­tou­rage, ça me pa­raît com­pli­qué. Mais par exemple, ça fait bien long­temps que je n’écris plus pour une femme. D’ha­bi­tude, les chan­teurs aiment bien le concept de la muse. Mais ça n’existe plus. La no­tion de muse, c’est de­ve­nu dé­gra­dant pour tout le monde.

Les chefs-d’oeuvre de la chan­son fran­çaise sont des chan­sons tristes. Pour­quoi ne sait-on pas chan­ter la joie? Cite-moi un grand hit de pop an­glaise qui parle de joie! Re­garde les Beatles… Help! Je me de­mande comment à l’époque, les gens ne se sont pas dit: ‘Ouh là là, John Len­non, il va pas fort.’ Même dans le reg­gae­ton, ça parle sou­vent d’une meuf qui s’est bar­rée. C’est im­pos­sible de chan­ter la joie. J’ai­me­rais bien, hein. Mais c’est dur.

Il y a une chan­son où tu parles de ‘beaux sou­ve­nirs’ et de­dans, il y a le re­cord de points de Kobe Bryant en un match. Quand on vit la nuit, on de­vient au­to­ma­ti­que­ment ac­cro à la NBA? Dans les an­nées 80, j’ai re­gar­dé des Chi­ca­go Bulls-de­troit Pis­tons en cryp­té, mon gars! Mes pa­rents n’avaient pas Ca­nal. J’étais pour les Bulls! Les Pis­tons étaient hor­ribles, à part Isaiah Tho­mas. Quand tu t’in­té­res­sais à la culture amé­ri­caine, Jor­dan était dé­jà un dieu. L’apo­gée, ce sont les JO de Bar­ce­lone en 92, où tout le monde se met à ado­rer ce que moi, je kiffe en ca­chette. Dans la NBA, il y a plein de dé­fauts, d’un point de vue Cou­ber­tin de mes couilles, mais c’est un spec­tacle de fou. Et les joueurs le font pour toi. Quand ils pour­raient faire un lay-up et qu’ils font un dunk, qu’ils se font mal au dos, c’est pour le pu­blic. J’ai eu la chance de vivre le rêve de l’in­té­rieur grâce à Bo­ris (Diaw, ndlr), qui m’a em­me­né aux en­traî­ne­ments des Phoe­nix Suns.

Les joueurs sont-ils ve­nus vous voir pour vous dire qu’ils ado­raient vos chan­sons? Tu ri­goles, mais Steve Nash écoute mes chan­sons. La pre­mière fois que j’ai pas­sé une soi­rée à dis­cu­ter avec lui, c’était à Hous­ton, au All Star Game. On n’a par­lé que de cinéma. Il de­vait par­tir s’échauf­fer mais quel­qu’un lui a dit que mon beau-père, c’était Mastroianni. Là, Steve est re­ve­nu et bla-bla-bla. Il était à la bourre, les mecs lui di­saient: ‘Pu­tain, tout le monde te cherche dans l’are­na!’ Le cinéma ita­lien, Steve Nash, un Ca­na­dien qui jouait au bas­ket… Qui l’eût cru? Mais le mot ‘Mastroianni’ lui a vrai­ment fait pé­ter les plombs.

Dans cette chan­son où vous par­lez des 81 points de Kobe Bryant, vous par­lez aus­si de l’élec­tion de Mit­ter­rand en 1981… Le 10 mai 1981, ce n’est pas po­li­tique. Mes pa­rents n’étaient pas très fes­tifs et je crois que c’est la pre­mière fois de ma vie que je les ai vus faire la fête, sor­tir du mous­seux et être vrai­ment très contents. Nor­ma­le­ment, le di­manche soir, c’était Stade 2, Ma­guy et au lit! Là, d’un coup, lâ­chage to­tal, des amis qui passent, j’en­tends le bou­chon de cham­pagne, je de­mande ce qui se passe et j’en­tends: ‘C’est gé­nial, on a un nou­veau pré­sident!’ plu­tôt que ‘Va te cou­cher!’ S’il y a un cra­quage comme ça, c’est que leur vie vient de chan­ger.

Vous avez gran­di dans un mi­lieu mo­deste, alors que vos deux pa­rents sont is­sus de grandes fa­milles d’in­dus­triels. Comment ça se fait? Ouais, ma mère, c’est la fa­mille Opi­nel, ils sont im­men­sé­ment riches. Le pro­blème, c’est que mon grand-père, Ma­rius Opi­nel, s’est brouillé avec sa propre fa­mille. C’était le fils de Jo­seph, l’in­ven­teur des cou­teaux. Il a quit­té la Sa­voie et, comme il s’ap­pe­lait Opi­nel, il a vou­lu créer une deuxième cou­tel­le­rie Opi­nel. Il s’est fait fra­cas­ser. Il y a eu une omer­ta sur ses cou­teaux, et il a fi­ni ou­vrier dans un ga­rage alors qu’il avait qua­torze enfants. La pu­tain de sè­re­mi par rap­port aux autres dont la marque a connu un es­sor dingue.

Et dans votre fa­mille pa­ter­nelle? Dans ma fa­mille Bio­lay, il n’y a plus de thunes. La dis­til­le­rie Bio­lay, on m’a dit que c’était comme la li­queur blanche ani­sée Ber­ger Blanc. Mon grand-père pa­ter­nel a flin­gué l’af­faire vite

fait, bien fait. À 40 ans, il n’y avait plus que des dettes. Un fê­tard, quoi. Ré­sis­tance, jazz, al­cool. Il a tout pé­té. Mais ça, ce n’est pas grave, parce que mon père en avait gar­dé les bons stig­mates. C’est re­lou quand t’es pe­tit, le sol­fège, mais fi­na­le­ment j’en suis bien content. Par rap­port à mes potes de quar­tier, je fai­sais des trucs qui étaient trop che­lous. Quand je re­ve­nais avec un vio­lon, ils m’ap­pe­laient Te­cla parce que dans Maya l’abeille, il y avait une arai­gnée qui jouait du vio­lon et qui s’ap­pe­lait Te­cla. C’était pas du tout rac­cord.

Cette his­toire fa­mi­liale re­jaillit en­core sur votre image pu­blique. Ce cô­té à la fois bour­geois et po­pu­laire. Mon père était su­per­snob alors que je viens d’un mi­lieu po­pu­laire. Je dois lui res­sem­bler, c’est sûr. C’est pas agréable quand on me qua­li­fie de grand bour­geois. ‘Vous, les fils à pa­pa pis­ton­nés!’ Mais de quoi tu me parles? Si j’avais été pis­ton­né, je se­rais ren­tré à la MNEF comme agent de maî­trise, c’était ce que fai­sait mon père. Quand je dis que mon père est snob, ce n’est pas pour le dé­pré­cier, c’était un peu l’in­tel­lo de la fa­mille. Les pe­tites lu­nettes rondes, le col rou­lé noir, un peu exis­ten­tia­liste. Mon père, il ren­trait du bou­lot, il s’al­lon­geait sur un ta­pis, il met­tait un casque pour ne pas nous faire chier, et il se met­tait des trucs genre Le Sacre du prin­temps de Stra­vins­ky. Il n’écou­tait pas Da­li­da, quoi. Quand tu parles de foot à mon père, le ric­tus de dé­goût que tu vois sur son vi­sage, c’est un truc de ma­lade. Alors que c’est pas du tout un bourge, il n’est tou­jours pas pro­prié­taire de sa mai­son alors qu’il est à la re­traite.

Ça res­sem­blait à quoi les fêtes de fa­mille, sa­chant que votre mère a treize frères et soeurs? À ce que tu ima­gines. Plus de 150 cou­sins au sens large entre les cou­sins ger­mains, leurs enfants, leurs conjoints… Une fa­mille unie, avec une grand-mère qui est comme le pape, vrai­ment, un truc cen­tral. Une fa­mille très mo­deste mais… La plu­part de mes tantes ont épou­sé des mecs qui, pen­dant les an­nées Mit­ter­rand, ont ac­cé­dé à un autre ni­veau de classe so­ciale. Des ma­nuels, des mecs qui fai­saient du plas­tique ther­mo­for­mé, des ma­chins, mais ils ont mon­té des boîtes, ils ont eu plein de suc­cès avec leurs bu­si­ness res­pec­tifs. Comme plein de gens, ils ont eu ac­cès à un nou­veau sta­tut sous Mit­ter­rand.

C’est un truc qui a bâ­ti votre fi­dé­li­té au Par­ti so­cia­liste, cette as­cen­sion sous Mit­ter­rand? Ah non, du cô­té de ma fa­mille Opi­nel, la plu­part ne sont pas du tout so­cia­listes. Ils ont vo­té Mit­ter­rand en 81, ils ont eu ac­cès à la pro­prié­té et du coup, ils sont de­ve­nus des bourges. Ils ont vo­té Barre en 88. Comme tous les Fran­çais. T’es ou­vrier en 81, tu votes Mit­ter­rand, puis tu montes ta pe­tite boîte, ça marche bien, t’es pé­té de thunes, tu votes pour Barre, meilleur éco­no­miste de France et puis en 95, il y a Jacques Chi­rac, et au re­voir. Je ne sais pas s’il y en a qui sont al­lés en­core plus loin à droite dans le par­cours po­li­tique per­son­nel mais for­cé­ment, sta­tis­ti­que­ment...

Vous vous consi­dé­rez en­core comme un mi­li­tant so­cia­liste? Mi­li­tant de pen­sée so­cia­liste, ouais, mais pas mi­li­tant du Par­ti so­cia­liste. Il ne me parle plus, je n’ai plus de nou­velles de lui. Même à tra­vers les mé­dias, rien ne me connecte au PS. L’an der­nier, j’ai vo­té Ha­mon juste parce que c’était le can­di­dat du par­ti mais c’était dif­fi­cile: le mec qui a été le fron­deur et qui de­vient d’un coup la pa­role prin­ci­pale, sans tran­si­tion. Tu sen­tais que ça al­lait au ta­pis sé­vère, cette af­faire.

Ce n’était pas non plus la branche du par­ti qui vous plai­sait, puisque vous aviez sou­te­nu Hol­lande contre Au­bry. Oui, mais comme Hol­lande était de­ve­nu pré­sident de la Ré­pu­blique et que j’ai conti­nué à le fré­quen­ter un pe­tit peu, je m’étais bien ren­du compte qu’en fait, c’étaient vrai­ment des conne­ries ces trucs de par­ti. Hol­lande, si tu avais une dis­cus­sion pri­vée avec lui, il ne te par­lait pas de po­li­ti­caille fran­çaise de merde, il était flip­pé sur El-as­sad ou je ne sais quoi. Donc je n’avais au­cun fa­vo­ri en 2017. La preuve, c’est que j’ai vo­té pour un mec qui, nor­ma­le­ment, n’au­rait pas dû avoir ma voix puis­qu’il avait été dur avec Hol­lande.

Vous avez quand même vo­té Ma­cron au se­cond tour? J’avais vrai­ment en­vie que Ma­rine Le Pen se fasse ra­ti­boi­ser. C’est comme si elle avait pas­sé un oral au grand dé­bat, et je vou­lais qu’elle ait la vraie note. Mon rêve au­rait été qu’elle fasse moins qu’au pre­mier tour.

Et au­jourd’hui, comment vous si­tuez-vous po­li­ti­que­ment? Ça ne m’in­té­resse plus du tout. Je dois connaître le nom de quatre mi­nistres ac­tuels à tout pé­ter. Ils m’ont per­du. De­puis l’âge de 16 ans, je re­gar­dais les ques­tions au Par­le­ment chaque jour. Ma­cron a vou­lu tuer le game, bah il a tué le game, c’est bien, c’est son truc. Mais, moi, j’ai­mais bien le game old school. C’est comme s’il n’y avait plus de match nul en foot, que c’était à l’amé­ri­caine, avec des pubs. Peut-être que tu conti­nue­rais à kif­fer mais moi, je n’ai­me­rais plus.

“J’ai vo­té Ha­mon juste parce que c’était le can­di­dat du par­ti mais c’était dif­fi­cile. Le PS, il ne me parle plus, je n’ai plus de nou­velles de lui”

Vous aviez même lan­cé une pé­ti­tion contre le Hol­lan­de­ba­shing, à un mo­ment. C’était sur­tout contre le ‘pré­sident de la Ré­pu­blique-ba­shing’. Il re­pré­sente les ins­ti­tu­tions, le gars, quand même.

Vous au­riez fait la même chose pour Sar­ko­zy? Il se fai­sait aus­si bien dé­fon­cer… Pas sur son ac­tion. C’était tou­jours sur des stig­mates liés à sa fa­çon de re­pré­sen­ter la pré­si­dence de la Ré­pu­blique. Il n’a pas été beau­coup cri­ti­qué. Quand il fai­sait un truc bien, il était plu­tôt sa­lué par la classe po­li­tique. Après, c’est pas ma fa­mille po­li­tique. Moi, je m’étais fait Chi­rac à l’époque, chez Pascale Clarke sur Ca­nal+, et je l’avais bien sen­ti pas­ser. J’avais dû dire que Chi­rac était mal­hon­nête. C’était à peine ter­mi­né que le contrôle fis­cal était dé­jà lan­cé. Ça al­lait vite, à l’époque.

Au fil des an­nées, est-ce que vous avez l’im­pres­sion de vous être em­bour­geoi­sé? Je m’en bats les couilles, tant que l’école est payée, qu’il y a à bouf­fer. J’ai eu des pro­blèmes d’ar­gent que je ne peux pas ra­con­ter, liés à des mau­vais bu­si­ness. Je me suis re­trou­vé un peu dans la merde et j’ai gé­ré. J’ai eu des sommes équi­va­lentes au Smic pen­dant un pe­tit mo­ment, c’était très dur, sur­tout à Pa­ris. Après, j’ai re­mon­té la pente. Le jour où j’ai ar­rê­té le trom­bone, de toute fa­çon, j’ai su que je n’étais pas quel­qu’un de ma­té­ria­liste at­ta­ché au confort. Il y a des mo­ments, à 17 ans, où je ga­gnais 10 000 francs par mois.

Vous avez fait quoi avec vos pre­mières paies? Je les ai cla­quées. Mais bien: soit des res­tos, soit des disques. Une R25 toute pour­rie, aus­si, parce qu’il me fal­lait une ba­gnole. Mais je n’ai évi­dem­ment rien mis sur des comptes.

Vous étiez à l’hom­mage à John­ny, le 9 décembre der­nier? J’étais par­mi les gens, oui. Je le connais­sais un peu, je connais bien des gens de sa fa­mille, mais je ne sais pas, j’avais en­vie d’être au mi­lieu des gens. D’où j’étais, c’était co­ol. Je tra­ver­sais à pied l’as­sem­blée na­tio­nale, les gens chan­taient à pleins pou­mons, le pré­sident se fai­sait gen­ti­ment sif­fler, ça avait un cô­té rock, quoi. John­ny.

Ça re­pré­sente quoi, pour vous, John­ny? La France. Mais toutes les France. C’est un des mecs qui a vrai­ment fait le tour du pro­prié­taire. Le jour où il est mort, on a tous re­gar­dé dans nos ipod, entre gros sno­bi­nards, pour voir si on avait du John­ny, et on en avait tous trois ou quatre. Moi, ça m’a fait de la peine. Je pen­sais à Gis­card, je sais pas pour­quoi, je suis sûr qu’il se di­sait: ‘Les en­cu­lés, à tous les coups, ils ne me fe­ront pas pa­reil.’ Sa­cré John­ny, il a réus­si à rin­gar­di­ser l’en­ter­re­ment.

Ce n’est plus pos­sible de faire une car­rière comme John­ny au­jourd’hui? Non, c’est un en­fant de la guerre et du ba­by boom. Même au cinéma, ça va être com­pli­qué de créer des stars. Même à l’échelle d’hol­ly­wood. Les stars ba­by boo­mers ont connu en même temps le dé­ve­lop­pe­ment du di­ver­tis­se­ment de masse, des mé­dias, de la so­cié­té de consom­ma­tion, elles ont eu tous les fac­teurs qui fai­saient d’elles des monstres. Ce qui m’a le plus frap­pé avec la mort de John­ny, c’est que ça a fait un ef­fet dingue aux gens, comme Co­luche qui prend son ca­mion à 41 ans. Alors qu’il est mort à 73 ans et qu’en plus, de ma­nière ignoble, il y a eu chro­nique d’une mort an­non­cée. Quelque part, je pense que c’est la Ve Ré­pu­blique qui est can­née ce jour-là dans la tête •TOUS des gens. PRO­POS RE­CUEILLIS PAR MP ET TP Voir: La Dou­leur, d’em­ma­nuel Fin­kiel, avec Mé­la­nie Thierry et Ben­ja­min Bio­lay, en salle le 24 jan­vier.

En ter­rasse, chez lui.

Co­quillages et crus­ta­cés. Vous l’avez?

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