La science par tous

Pour dé­cou­vrir une pla­nète, lut­ter contre une ma­la­die ou sur­veiller le cli­mat, la re­cherche scien­ti­fique a be­soin de simples ci­toyens, cu­rieux et mo­ti­vés. Tour d’ho­ri­zon des ini­tia­tives liées aux “sciences par­ti­ci­pa­tives”.

Society (France) - - SOCIAL NETWORK - – GRÉ­GOIRE BELHOSTE

Chez Bio­lit, chaque mis­sion com­porte son nom de code. Avant “Ch­lo­ro­phylle-ma­nia” et “Les sai­sons de la mer”, il y eut “Algues brunes et bi­gor­neaux”, pre­mière ac­tion mise en place par ce pro­gramme fran­çais de sciences par­ti­ci­pa­tives. Ob­jec­tif de l’opé­ra­tion: mieux com­prendre comment co­ha­bitent algues brunes et bi­gor­neaux le long des côtes ro­cheuses de l’at­lan­tique, de la Manche et de la mer du Nord. “Cer­taines algues brunes qui peuplent ces cein­tures avaient ten­dance à dis­pa­raître ou ré­gres­ser, sans que l’on com­prenne pour­quoi... On s’est de­man­dé: qu’est-ce qui se passe? Est- ce que c’est un phé­no­mène nor­mal? Lo­cal? Est-ce lié à la po­pu­la­tion de gas­té­ro­podes, c’est-à-dire de bi­gor­neaux as­so­ciés aux algues? Est-ce qu’il y a un chan­ge­ment dans l’éco­sys­tème?” re­joue Laurent De­bas, di­rec­teur de l’association Pla­nète Mer, à l’ori­gine du pro­gramme Bio­lit (contrac­tion de “bio­di­ver­si­té” et de “lit­to­ral”). Pour ré­pondre à ces in­ter­ro­ga­tions, des ci­toyens vo­lon­taires et bé­né­voles sont ap­pe­lés à ins­pec­ter le lit­to­ral ro­cheux, prendre en photo les co­quillages ac­cro­chés aux algues et consi­gner toutes les in­for­ma­tions re­cueillies sur une pla­te­forme en ligne. Si Laurent De­bas confie au­jourd’hui ne pas avoir trou­vé toutes les ré­ponses à ses ques­tions, il se fé­li­cite d’avoir réus­si à mon­trer que la dé­marche, pour­sui­vie par des néo­phytes, “te­nait la route scien­ti­fi­que­ment”.

Sol­li­ci­ter le qui­dam pour faire avan­cer la re­cherche et créer une al­liance entre le scien­ti­fique et le ci­toyen, voi­là tout le dé­fi des sciences par­ti­ci­pa­tives. “Nous avons 5 800 ki­lo­mètres de côtes en France mé­tro­po­li­taine. Avec les DOM-TOM, presque 20 000 ki­lo­mètres... Im­pos­sible à cou­vrir avec seule­ment des scien­ti­fiques. Se dire que l’on pou­vait mettre des di­zaines –voire des cen­taines– de mil­liers d’ob­ser­va­teurs du lit­to­ral pour ren­sei­gner la science, ce­la nous a sé­duits”, re­prend Laurent De­bas. D’autres ini­tia­tives du même genre existent en France. En pre­mier lieu, le vaste ré­seau Vi­gie Na­ture, dont l’ac­tion a per­mis, en 2018, de confir­mer qu’une nou­velle es­pèce de chauve-sou­ris peu­plait le bois de Vin­cennes, à Pa­ris. Même en­goue­ment à tra­vers le monde, où des pro­jets si­mi­laires ne cessent de voir le jour. En Tan­za­nie, le Rungwe En­vi­ron­men­tal Science Ob­ser­va­to­ry Net­work pro­pose ain­si aux ha­bi­tants des cam­pagnes des ou­tils pour faire des re­le­vés en­vi­ron­ne­men­taux afin de pour­suivre la veille cli­ma­tique au­tour du mont Rungwe. Même la NASA s’est prise au jeu: en dé­but d’an­née der­nière, l’agence spa­tiale amé­ri­caine a pro­po­sé aux as­tro­nomes ama­teurs d’ana­ly­ser des images is­sues de l’un de ses té­les­copes, dans l’es­poir de dé­bus­quer la mys­té­rieuse neu­vième pla­nète du sys­tème so­laire, en or­bite au-de­là de Nep­tune. Quelques jours après le lan­ce­ment du por­tail, pre­mière trou­vaille: quatre in­ter­nautes dé­cou­vraient une “naine brune”, sorte d’étoile avor­tée, et se re­trou­vaient à co­si­gner une pu­bli­ca­tion scien­ti­fique.

The people vs can­cer

Au coeur de Pa­ris, de jeunes scien­ti­fiques sont réunis à La Paillasse, un la­bo­ra­toire prô­nant la science open source, où les don­nées ou­vertes cir­culent et sont ac­ces­sibles à tous, cher­cheurs ou simples cu­rieux. De­puis trois ans, le pro­gramme de re­cherche Epi­de­mium a été lan­cé par un consor­tium de par­te­naires, dans le­quel fi­gure ce “bio-ha­ckers­pace” mais aus­si le la­bo­ra­toire Roche, le Club Jade et d’autres ac­teurs in­no­vants et tra­di­tion­nels de la re­cherche aca­dé­mique. Le pro­jet a pour vo­ca­tion de mieux com­prendre l’épi­dé­mio­lo­gie des can­cers grâce au big da­ta, à l’aide de ci­toyens et de struc­tures mo­ti­vés, en­ca­dré par un co­mi­té scien­ti­fique et éthique in­dé­pen­dant réunis­sant des pro­fils trans­dis­ci­pli­naires et de haut ni­veau. “Ce sont des sciences par­ti­ci­pa­tives, en ce sens où notre pro­gramme est to­ta­le­ment ou­vert et in­clu­sif: il com­prend des gens de l’uni­vers de la san­té, de la da­ta science, mais aus­si de l’uni­vers de l’in­for­ma­tique, des pa­tients, des gens in­té­res­sés ou pas­sion­nés par le su­jet”, ex­plique Oli­vier de Fres­noye, co­or­di­na­teur du pro­jet. “L’une de nos équipes, par exemple, a em­bar­qué une qua­ran­taine de per­sonnes pour al­ler ‘net­toyer de la don­née’, pour­suit Marc Four­nier, co­fon­da­teur de La Paillasse. En quelques mois, ils ont ac­com­pli un tra­vail qui au­rait po­ten­tiel­le­ment pu être fait en plu­sieurs an­nées par un cher­cheur.” Pour cen­tra­li­ser les avan­cées, la com­mu­nau­té dis­pose d’un “wi­ki” en ac­cès libre, sur le­quel trône en page d’ac­cueil le man­tra du mé­de­cin-en­tre­pre­neur amé­ri­cain Jor­dan Sh­lain: “La san­té est une ac­ti­vi­té hu­maine qui a be­soin de tech­no­lo­gie et non une ac­ti­vi­té tech­no­lo­gique qui a be­soin d’hu­mains.” Ma­nière de dire que plus que jouer les pe­tites mains, les scien­ti­fiques ama­teurs peuvent ap­por­ter une aide dé­ci­sive à la re­cherche.

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