PAS­SION GRENA’

Society (France) - - EXTRAVAGANZA - – JU­LIEN LANGENDORFF

Moyen de trans­port ré­vo­lu­tion­naire en terre an­tillaise lors­qu’elle y fait son ap­pa­ri­tion dans les an­nées 60, la mo­by­lette Mo­to­bé­cane AV89 –dite la “Chau­dron” et sur­nom­mée “grena’” en rai­son de la teinte de sa car­ros­se­rie– a fait l’ob­jet d’une étude tant so­cio­lo­gique que poé­tique pour Gilles Elie-dit-co­saque, qui est par­ti ar­pen­ter les routes de Gua­de­loupe pen­dant trois mois à la ren­contre de la my­thique mon­ture. “J’étais en Gua­de­loupe en 2003 pour une sé­rie de films courts com­man­dée par le mi­nis­tère de la San­té et, tous les jours, je voyais au moins une de­mi-dou­zaine de per­sonnes, sou­vent des pe­tits vieux, rou­ler sur le même mo­dèle de mo­by­lette, se re­mé­more le pho­to­graphe et réa­li­sa­teur, au­teur de plu­sieurs films do­cu­men­taires sur la so­cié­té an­tillaise. Je les trou­vais très beaux, fiers, en de­hors du temps. Et puis sur­tout, pour­quoi rou­laien­tils tous sur cette même mo­by­lette?” Un pas­sage chez le conces­sion­naire MBK qui lui prête le der­nier mo­dèle dis­po­nible –la pro­duc­tion a été stop­pée au dé­but des an­nées 2000– et voi­ci notre homme pa­ré pour une odys­sée pho­to­gra­phique en forme de lettre d’amour aux ha­bi­tants de l’île, le mo­tif de la mo­by­lette de­ve­nant vite un pré­texte pour des­si­ner une cartographie de l’ima­gi­naire gua­de­lou­péen à tra­vers les por­traits de plu­sieurs gé­né­ra­tions de grena’ ri­ders. Re­ve­nu avec un film, Ma grena’ et moi, et une sé­rie de photos, Elie-dit-co­saque af­firme que la mé­dia­ti­sa­tion de son pro­jet a ren­for­cé en­core un peu plus la va­leur de l’ob­jet (“J’ai en­ten­du dire que leur cote a sa­cré­ment grim­pé. En­fin, quand on a la chance de tom­ber sur quel­qu’un qui veut bien vendre la sienne”), dé­sor­mais par­tie in­té­grante du patrimoine cultu­rel lo­cal. “Ce­la dit aus­si quelque chose sur la trans­mis­sion entre gé­né­ra­tions et ce qui peut seg­men­ter les classes d’âge. La grena’ est la mo­by­lette de l’hon­nête homme, du tra­vailleur, tan­dis que le scoo­ter, c’est le deux-roues du jeune, donc par dé­fi­ni­tion du voyou.” Ou comme la dé­fi­nit de ma­nière à peine em­pha­tique l’un de ces ca­va­liers di­vins: “C’est ma vie, c’est ma femme, c’est mes pieds.” Ma grena’, ma ba­taille?

Voir:

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.