Ju­liette Ar­ma­net

Society (France) - - SOMMAIRE -

Disque de pla­tine pour son pre­mier al­bum, sa­crée aux Vic­toires de la mu­sique, la chan­teuse lil­loise de 34 ans est en train de don­ner un grand coup de fouet à la va­rié­té fran­çaise. En­tre­tien.

Disque de pla­tine pour son pre­mier al­bum, re­çue à l’élysée par le couple pré­si­den­tiel, sa­crée aux Vic­toires de la mu­sique:

JU­LIETTE AR­MA­NET,

34 ans, donne un grand coup de fouet à la va­rié­té fran­çaise.

Le soir du 11 sep­tembre 2018, sous les pla­fonds do­rés de la salle des fêtes de l’élysée, Ju­liette Ar­ma­net a chan­té de­vant Em­ma­nuel et Bri­gitte Ma­cron, et quelques cen­taines de ly­céens. “Y a comme un manque d’amour”, a-t-elle su­sur­ré en ca­res­sant les touches de son pia­no. “À la base, il ne s’agis­sait pas de chan­ter de­vant Ma­cron, mais de chan­ter à l’élysée pour des ly­céens de ZEP et des élèves de la maî­trise de Ra­dio France, tous conviés pour un échange cultu­rel. Nous ne sa­vions même pas que le pré­sident se­rait pré­sent”, désa­morce-t-elle im­mé­dia­te­ment.

Ce n’est pas la pre­mière fois que vous jouez de­vant un homme qui a pré­si­dé une Ré­pu­blique. En dé­cembre 2017, vous aviez chan­té à Ra­dio France sous les yeux de Ba­rack Oba­ma. C’était comment? On avait échan­gé deux, trois mots mais je pense que je m’étais hu­mi­liée. Je parle as­sez mal l’an­glais, il a dû me po­ser une ques­tion à la­quelle j’ai dû ré­pondre ‘thank you ve­ry much’. On était en­tou­rés de qua­torze mi­li­taires avec des mi­traillettes et des gardes du corps. Tout était mil­li­mé­tré dans cette ren­contre. Là, avec Ma­cron, j’ai été très sur­prise, il avait une dis­po­ni­bi­li­té as­sez éton­nante. Je m’at­ten­dais à ce que l’on fasse une pho­to à cô­té d’une com­mode après le concert et en fait, avec sa femme, ils nous ont fait vi­si­ter tout l’élysée pen­dant une heure et de­mie, pièce par pièce.

Vous avez donc dé­jà joué de­vant deux pré­si­dents et, à cô­té de ça, vous gar­dez tou­jours un cer­tain ano­ny­mat dans la vie de tous les jours. Ce grand écart vous convient-il? Ce­la me convient par­fai­te­ment. Je peux avoir un rap­port to­ta­le­ment nor­mal avec les com­mer­çants, les gens, parce qu’il y a plein de per­sonnes qui ne connaissent ab­so­lu­ment pas mon tra­vail. L’ano­ny­mat, c’est une li­ber­té. Le jour où tu ne peux plus sor­tir de chez toi avec une ser­pillère sur la tête, où tu ne peux plus être désa­gréable avec un ser­veur qui est chiant, c’est la fin de tout.

Si l’on ne vous re­con­naît pas plus que ça dans la rue, c’est aus­si parce que la va­rié­té n’est plus la mu­sique la plus po­pu­laire de France. Elle a lais­sé sa place au rap. D’ailleurs, beau­coup d’ar­tistes de va­riét’ clament leur amour pour le rap, et les rap­peurs s’es­sayent de plus en plus à la chan­son. Vous, vous avez l’air com­plè­te­ment im­per­méable à ce­la… Sans doute parce que je n’adore pas le rap. J’en écoute peu. Il y a quelque chose de très mé­lan­co­lique dans le rap mo­derne. Quelque chose de très splee­né­tique. C’est toute une gé­né­ra­tion qui parle d’un truc très lourd.

Ça de­vrait vous plaire, alors, non? Le rap d’au­jourd’hui me sub­merge beau­coup plus qu’une chan­son triste de Bar­ba­ra. Mais jus­te­ment, c’est trop pour moi. Je n’ai peut-être pas le coeur as­sez bien ac­cro­ché pour en écou­ter.

C’est quoi, votre culture mu­si­cale? À l’époque où j’étais ado, on ache­tait en­core des disques. Un jour, je me suis re­trou­vée à la Fnac avec mon père. Je ve­nais pour ache­ter l’al­bum de Björk. Il y avait ces pe­tits to­tems où l’on pou­vait mettre un casque et écou­ter les disques du mo­ment. Je me suis ar­rê­tée de­vant la borne d’écoute du der­nier al­bum d’ophé­lie Win­ter. La po­chette était bleue, elle était torse nu, elle se te­nait la poi­trine comme ça (elle se passe les mains sur les côtes). J’ai écou­té, je suis res­tée un peu long­temps, j’ai po­sé le casque et je suis par­tie avec mon disque de Björk dans la main en me di­sant: ‘Merde, j’au­rais bien pris ce­lui-là aus­si…’ J’ai dit à mon père: ‘Viens, on va payer.’ Et il m’a ré­pon­du: ‘Mais tu l’aimes bien, ce truc, ou pas? –Ouais, j’ai l’im­pres­sion que c’est co­ol. –Qu’est-ce qui t’em­pêche de le prendre? –Bah c’est Ophé­lie Win­ter, quoi… –Tu as tort. Je ne t’achète pas le Björk si tu ne prends pas le Ophé­lie Win­ter.’ Ce n’était pas du tout dé­ma­go. Juste un mes­sage qui di­sait que si la mu­sique est bonne, elle est bonne, point barre. Il n’y a pas be­soin d’avoir un la­bel d’in­tel­li­gence ou de bon goût pour pou­voir s’at­ta­cher à une chan­son. C’est aus­si simple que ça. J’ai eu mes deux disques et je suis par­tie avec une le­çon de vie qui m’a sui­vie par la suite.

Vous aviez des pos­ters d’ophé­lie Win­ter sur les murs de votre chambre? Non. C’étaient les an­nées 90, on avait tous un peu des goûts de chiottes. J’avais des pos­ters de Su­rya Bo­na­ly, Che­val ma­ga­zine, Leo­nar­do Dica­prio, et je des­si­nais des feuilles de can­na­bis. J’ado­rais des­si­ner des feuilles de can­na­bis.

Su­rya Bo­na­ly? Mais grave! Elle était in­croyable, c’était une de mes idoles! Je ne sais pas si vous avez dé­jà vu Su­rya Bo­na­ly sur la glace, mais c’était quelque chose. Cette es­pèce de bo­lide, c’était de la transe, c’était com­plè­te­ment ouf. J’ai fait du pa­ti­nage ar­tis­tique pen­dant quelques an­nées. J’avais mes pa­tins dé­di­ca­cés par Su­rya Bo­na­ly. On avait une pa­ti­noire juste à cô­té de là où on vi­vait, dans les Yve­lines. Ma mère pa­ti­nait plu­tôt bien, c’est elle qui m’a ap­pris. Au dé­part, on pas­sait juste l’après-mi­di à la pa­ti­noire, avec le cor­net de frites. Mais je me suis vite mise à ado­rer. Les te­nues, les chi­gnons, les ma­quillages, ce kit im­pro­bable me plai­sait beau­coup… C’est un mé­lange, quelque chose d’à la fois très dé­gou­li­nant sen­ti­men­ta­le­ment et éner­gique et dur. Parce que quand tu te pètes la gueule sur la glace, tu te fais quand même très mal! Il y a ce risque de se cou­per les doigts, quelque chose de dan­ge­reux que j’ai­mais bien. J’en ai fait as­sez long­temps. Je me le­vais hy­per­tôt: avant d’al­ler à l’école, j’avais patin.

Pour­quoi avez-vous ar­rê­té? Un jour, une fri­teuse a ex­plo­sé. Tout a brû­lé. La pa­ti­noire n’exis­tait plus. Quelque part, je pense que ce n’était pas mon des­tin d’être Su­rya Bo­na­ly. Je me suis ré­veillée en me di­sant que je n’al­lais quand même pas de­ve­nir pa­ti­neuse ar­tis­tique! J’ai lâ­ché l’af­faire. Pu­tain de fri­teuse… Bon, je ne pense pas que j’étais si bonne que ça.

Dans quel mi­lieu so­cial avez-vous gran­di? Bonne bour­geoi­sie fran­çaise. J’ai des pa­rents en­tre­pre­neurs, qui ont mon­té leur pe­tite en­tre­prise, qui ont chan­gé de mé­tier 40 fois dans leur vie: li­braires, pa­pe­tiers, ven­deurs de vê­te­ments… Ils ont aus­si ré­cem­ment écrit un ora­to­rio. On n’a ja­mais été dans le be­soin, on a gran­di avec des moyens et de la culture, donc j’ai eu de la chance. Tout le monde jouait du pia­no à n’im­porte quel mo­ment de la jour­née. Je suis née à Lille, puis à mes 5 ans, mes pa­rents se sont ins­tal­lés dans les Yve­lines. Je ne suis pas une vraie Ch’ti.

Donc Pierre Ba­che­let et Da­ny Boon, ce n’est pas for­cé­ment votre uni­vers? Da­ny Boon, j’ai fait une scène avec lui au ci­né­ma. Dans le film Mic­macs à tire-la­ri­got, de Jeanpierre Jeu­net. Je jouais une chan­teuse dans le mé­tro. C’est le seul lien qui existe entre Da­ny Boon et moi.

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