La crise fi­nan­cière a dix ans

C’était il y a dix ans. Le 15 sep­tembre 2008, dans la fou­lée de la crise des sub­primes, la banque d’in­ves­tis­se­ment Leh­man Bro­thers fai­sait faillite et dé­clen­chait une crise fi­nan­cière mon­diale. Que sont de­ve­nus les per­son­nages de cette his­toire? Et a-t-on

Society (France) - - SOMMAIRE - – HÉ­LÈNE COU­TARD

Et rien n’a chan­gé, nous ex­plique Jen­ni­fer Des­champs, réa­li­sa­trice du do­cu­men­taire In­side Leh­man Bro­thers.

Pour­quoi un do­cu­men­taire sur la crise des sub­primes dix ans après? En 2007, au tout dé­but de la crise, j’étais à Stock­ton, en Ca­li­for­nie, l’une des pre­mières villes tou­chées, pour En­voyé spé­cial. Le ma­tin, on ou­vrait le jour­nal lo­cal et on no­tait les avis de sai­sie des maisons. Et puis un soir, on s’est ren­dus à une adresse et on y a trou­vé une dame afro-amé­ri­caine. En lui ex­pli­quant la rai­son de notre pré­sence, on s’est aper­çus que l’on était en train de lui ap­prendre que sa mai­son al­lait être sai­sie. Elle s’est ef­fon­drée. Son his­toire était ty­pique de ces quar­tiers pauvres par­ti­cu­liè­re­ment tou­chés: quel­qu’un était passé un jour lui dire que les taux étaient bas, que la va­leur de sa mai­son al­lait tri­pler dans les cinq pro­chaines an­nées et qu’elle pou­vait donc em­prun­ter plus. On lui avait dit: ‘Vous pour­rez ache­ter une grosse voi­ture à votre fils!’ Ce qu’elle avait fait. Et voi­là comment ça a fi­ni. Dix ans plus tard, je vou­lais re­ve­nir sur cette his­toire, mais en m’in­té­res­sant cette fois aux causes.

Rap­pe­lons ces causes, jus­te­ment. Les sub­primes, ce sont des prêts im­mo­bi­liers à taux va­riables pour des gens qui ne sont nor­ma­le­ment pas éli­gibles aux cré­dits. On leur per­met d’em­prun­ter en se ba­sant sur l’hy­po­thèque de ce qu’ils pos­sèdent dé­jà ou de ce qu’ils vont ache­ter, en par­tant de l’idée que le mar­ché ne fait que croître. Sauf que si le taux of­fert est très in­té­res­sant au dé­but, il fi­nit par aug­men­ter, et ceux qui ont em­prun­té se re­trouvent un jour en dé­faut de paie­ment. Les banques sai­sissent alors les maisons pour les re­vendre, mais un beau jour, il n’y a plus d’ache­teurs parce que le taux est re­mon­té, et tout se casse la fi­gure. Il faut com­prendre qu’aux États-unis, un cour­tier gagne de l’ar­gent à chaque fois qu’il trouve un prêt: il touche une com­mis­sion de la part de l’em­prun­teur et une autre de la banque qui prête l’ar­gent. Son in­té­rêt, c’est de faire ren­trer des prêts, peu im­porte si les gens se­ront ca­pables de les rem­bour­ser. Les cour­tiers sont sou­vent payés en primes et en bo­nus, afin d’en­cou­ra­ger la pro­duc­ti­vi­té. Ces an­nées-là, ils ont été in­croya­ble­ment pro­duc­tifs.

Comment Leh­man Bro­thers s’est-elle re­trou­vée au coeur de ce bu­si­ness? Dès 2002, Leh­man Bro­thers a com­pris qu’il y avait ‘un su­per ter­rain de jeu’ sur les prêts im­mo­bi­liers. La firme a alors ache­té deux des plus grosses so­cié­tés de cré­dit du pays, BNC Mort­gage et Au­ro­ra Loans, ce qui lui a per­mis de faire des bé­né­fices à chaque étape du pro­ces­sus et de de­ve­nir la banque la plus im­pli­quée dans ce sec­teur.

In­side Leh­man Bro­thers s’in­té­resse aux per­son­nages ‘de l’in­té­rieur’ du sys­tème: des em­ployées de BNC et des cadres de Leh­man Bro­thers, que vous dé­cri­vez comme les ‘pre­mières vic­times’ de la crise. L’idée, c’était de par­ler de toute la chaîne de fonc­tion­ne­ment, des cour­tiers en Ca­li­for­nie, qui étaient très sou­vent des femmes afro-amé­ri­caines, jus­qu’aux cadres de Wall Street, en ma­jo­ri­té des hommes blancs. Sur les trois femmes em­ployées de la BNC que l’on a ren­con­trées, deux n’avaient pas de di­plôme. Pour elles, ce mé­tier, c’était une su­per op­por­tu­ni­té de ga­gner très bien leur vie et d’ai­der des gens à de­ve­nir pro­prié­taires. C’était le rêve amé­ri­cain. Ce qui se pas­sait à Wall Street, c’était dif­fé­rent. Là-bas, les gens avaient le sen­ti­ment d’être les maîtres du monde.

Ces femmes qui tra­vaillaient pour la BNC ra­content qu’elles ont ra­pi­de­ment re­pé­ré des ir­ré­gu­la­ri­tés qui res­sem­blaient à des fraudes dans les dos­siers. Et une fois qu’elles les ont rap­por­tées à la di­rec­tion, on leur a confié de moins en moins de dos­siers. Il y a sou­dai­ne­ment eu une nou­velle di­rec­tion à la BNC et un homme étrange s’est mis à les sur­veiller. Son seul bou­lot était de les in­ti­mi­der. Pen­dant des mois, elles ont su­bi un har­cè­le­ment mo­ral et phy­sique, jus­qu’à ce qu’elles dé­mis­sionnent. Il n’était pas ques­tion de tuer la poule aux oeufs d’or, de re­non­cer aux bo­nus et de se lais­ser em­bê­ter par quelques femmes. En tout, elles sont six à avoir raconté la même his­toire. De­puis, elles ont por­té plainte et ont ob­te­nu une com­pen­sa­tion fi­nan­cière, mais tant que la faillite de Leh­man Bro­thers n’est pas ré­glée, il ne se passe rien.

L’autre per­son­nage phare d’in­side Leh­man Bro­thers est Mat­thew Lee, qui peut être consi­dé­ré comme le pre­mier lan­ceur d’alerte. Qui es­til? C’était un cadre haut pla­cé de la banque. Pen­dant long­temps, Lee a été très heu­reux à Leh­man Bro­thers. La tech­nique du ‘Re­po 105’ (l’as­tuce uti­li­sée par la banque pour ca­cher ses pertes au pu­blic et aux in­ves­tis­seurs, en re­fi­lant ses ac­tifs toxiques soit à d’autres banques, qui les re­ven­daient à Leh­man Bro­thers le len­de­main de la pu­bli­ca­tion des ré­sul­tats, soit à la fi­liale an­glaise de la banque, sou­mise à des règles dif­fé­rentes, ndlr), ça ne le dé­ran­geait pas. C’est un sub­ter­fuge pour conti­nuer à être bien no­té et à sou­le­ver des fonds: ça existe de­puis tou­jours. Mais quand Lee s’est aper­çu que Leh­man Bro­thers s’en ser­vait pour men­tir aux gens à grande échelle, là, ça l’a dé­ran­gé. Au prin­temps 2008, il a écrit une lettre pour dé­non­cer ces pra­tiques, qu’il a re­mise aux di­ri­geants de la banque. Peu de temps après, il s’est fait vi­rer. Cette lettre a été re­trou­vée an­no­tée chez l’au­di­teur char­gé de contrô­ler la banque, on sait donc qu’elle a été lue. Et pour­tant, per­sonne n’a rien fait.

Qu’est-il ar­ri­vé à Mat­thew Lee après son ren­voi? Il vi­vait comme un mil­lion­naire et du jour au len­de­main, il a tout per­du. Quand la lettre a été re­trou­vée et pu­bliée, il a hé­ri­té de l’éti­quette de lan­ceur d’alerte, sauf qu’aux États-unis, ce n’est pas du tout po­si­tif, c’est vu comme quel­qu’un qui tra­hit son en­tre­prise. Il n’a ja­mais pu re­trou­ver de tra­vail à Wall Street. Il a ven­du sa mai­son et il est par­ti faire le tour du monde seul à mo­to. En ce mo­ment, il est dans un cam­ping en Na­mi­bie.

“Tout fonc­tionne tou­jours de la même fa­çon, et 60% des an­ciens de Leh­man Bro­thers tra­vaillent en­core dans la fi­nance au­jourd’hui”

Que dire de Ri­chard Fuld, di­rec­teur de Leh­man Bro­thers à l’époque? C’était quel­qu’un que les em­ployés croi­saient dans le hall, mais il avait son propre as­cen­seur me­nant à son propre étage. Il n’avait pas d’or­di­na­teur, n’en­voyait pas de mails, don­nait ses ordres à l’oral, fai­sait des dis­cours pour mo­ti­ver les troupes, mais au­cune trace écrite ne pou­vait ja­mais le rat­ta­cher aux dé­ci­sions prises. Au­jourd’hui, il ré­pète tou­jours la même chose: ce n’est pas de sa faute ni celle de la banque, c’est le gou­ver­ne­ment qui a vou­lu vendre le rêve amé­ri­cain aux pro­prié­taires. Il a été en­ten­du au Congrès, mais le gou­ver­ne­ment a dé­ci­dé de ne pas le pour­suivre.

Dix ans après, qui est donc te­nu pour res­pon­sable de cette crise qui a en­voyé des mil­lions d’amé­ri­cains dor­mir dans la rue? Per­sonne. Il y a un ou deux mecs qui ont fi­ni en pri­son, mais c’était pour des af­faires spé­ci­fiques.

Et qu’est-ce qui a chan­gé de­puis? Je di­rais: rien. Tout fonc­tionne tou­jours de la même fa­çon, et 60% des an­ciens de Leh­man Bro­thers tra­vaillent en­core dans la fi­nance au­jourd’hui. Il de­vait y avoir une sé­pa­ra­tion entre les banques et les banques d’in­ves­tis­se­ment, mais elles sont tou­jours liées. En mai, Trump a fait vo­ter une loi pour contre­car­rer la loi Dodd-frank cen­sée ré­gu­ler les banques.

Il sem­ble­rait que de­puis quelques mois, les sub­primes soient à nou­veau sur le mar­ché… Oui, ça s’ap­pelle dé­sor­mais les ‘prêts al­ter­na­tifs’. C’est exac­te­ment la même chose, pour le même pu­blic, avec le même fonc­tion­ne­ment. Mais sous un autre nom.

Voir: In­side Leh­man Bro­thers, dif­fu­sé sur Arte le 18 sep­tembre

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