Po­ker face

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR MAXIME JO­LY, À BAR­CE­LONE

Doc­teure en psy­cho­lo­gie, Ma­ria Kon­ni­ko­va a dé­ci­dé de pas­ser un an dans le mi­lieu du po­ker pro­fes­sion­nel pour étu­dier la no­tion de ha­sard. Ré­sul­tat: elle cu­mule au­jourd’hui près d’un quart de mil­lion de dol­lars de gains en tour­noi. Ça mé­ri­tait bien une pe­tite vi­site.

Doc­teure en psy­cho­lo­gie et au­teure pour le New Yor­ker, Ma­ria Kon­ni­ko­va a pris une an­née sab­ba­tique dans le but d’é­crire un livre trai­tant du ha­sard. Un pro­jet qu’elle a dé­ci­dé de me­ner à bien en s’im­mer­geant dans un mi­lieu qui lui é­tait to­ta­le­ment in­con­nu: le po­ker pro­fes­sion­nel. Vingt mois plus tard, la jeune femme a ac­cu­mu­lé près d’un quart de mil­lion de dol­lars de gains en tour­noi. Un coup de chance? Ab­so­lu­ment pas.

EN ce dé­but d’après-mi­di es­ti­val, seuls quelques re­trai­tés et une poi­gnée de tou­ristes oc­cupent cal­me­ment les ma­chines à sous si­tuées à l’en­trée du Ca­si­no Bar­ce­lo­na. À l’é­tage in­fé­rieur, les tables de jeux n’ont pas en­core trou­vé beau­coup de clients et la cli­ma­ti­sa­tion, si utile lorsque l’é­ta­blis­se­ment est comble, tourne dans le vide. Pour trou­ver trace d’une quel­conque agi­ta­tion à cette heure de la jour­née, il faut suivre les pan­neaux et ban­nières in­di­quant “Po­kers­tars Eu­ro­pean Po­ker Tour”, puis sor­tir briè­ve­ment du bâ­ti­ment pour ga­gner les an­nexes de l’ho­tel Arts. Mar­cher quelques mi­nutes suf­fit en­suite pour at­teindre une im­mense salle de confé­rence où des cen­taines de joueurs de po­ker aguer­ris ont dé­jà pris place, et où le cla­que­ment des jetons ne dis­con­ti­nue pas. Au to­tal, 1 305 joueurs sont réu­nis ce mar­di 28 août au Main Event, le tour­noi prin­ci­pal du fes­ti­val nom­mé ci-des­sus, dont le droit d’en­trée in­di­vi­duel s’é­lève à 5 300 eu­ros et dont le vain­queur a em­po­ché cette an­née 1 037 109 eu­ros. Seule femme as­sise à une table de neuf joueurs, Ma­ria Kon­ni­ko­va at­tire tous les re­gards. In­con­nue du cir­cuit pro­fes­sion­nel au dé­but de l’an­née 2017, cette jeune Rus­soa­mé­ri­caine de 34 ans a de­puis é­té re­cru­tée comme am­bas­sa­drice par Po­kers­tars, l’un des opé­ra­teurs de jeux les plus puis­sants au monde. Et les chiffres l’ex­pliquent en grande par­tie: entre mars 2017 et août 2018, Ma­ria Kon­ni­ko­va a ré­col­té près de 250 000 dol­lars sur le cir­cuit in­ter­na­tio­nal.

C’est peu dire pour­tant que le pro­fil de la jeune femme ne cor­res­pond ab­so­lu­ment en rien aux sté­réo­types qui collent à la peau des joueurs de po­ker –l’homme d’af­faires be­don­nant, le pro­dige des ma­thé­ma­tiques bi­gleux ou en­core le geek plan­qué der­rière une mul­ti­tude d’é­crans. Elle est à la fois doc­teure en psy­cho­lo­gie et é­cri­vaine, plume ré­pu­tée du pres­ti­gieux New Yor­ker et sur­tout, de son propre aveu, to­ta­le­ment igno­rante de la culture po­ker. Pour preuve, il y a en­core deux ans, la New-yor­kaise ne connais­sait même pas le nombre de cartes pré­sentes dans un jeu –on en compte 52–, et elle confie avoir “tou­jours dé­tes­té les ca­si­nos”. Alors? Alors, son pro­jet est tout autre: il est avant tout une ex­pé­rience psy­cho­lo­gique. Dé­jà au­teure de deux best-sel­lers, l’un ex­plo­rant la mé­moire, l’at­ten­tion et la pleine conscience (Mas­ter­mind: comment pen­ser comme Sher­lock Holmes), l’autre dé­dié aux tech­niques trom­peuses uti­li­sées par d’ha­biles es­crocs (Le Jeu de confiance: pour­quoi nous tom­bons dans le pan­neau à chaque fois), Ma­ria Kon­ni­ko­va a dé­ci­dé de s’im­mer­ger dans le monde du po­ker dans le cadre d’un troi­sième livre. Son nom: The Big­gest Bluff. Son in­tui­tion: le po­ker a sans doute des choses à nous ap­prendre sur la vie, no­tam­ment dans l’é­qui­libre entre ce qui re­lève du ha­sard et de la com­pé­tence. “À l’ori­gine, je vou­lais re­ve­nir à un su­jet que j’avais étu­dié à l’uni­ver­si­té: l’illu­sion du contrôle, dé­taille-t-elle. Les gens ont la plu­part du temps du mal à es­ti­mer s’ils sont res­pon­sables ou non de quelque chose. Ils ont ten­dance à dé­crire chaque consé­quence po­si­tive comme étant due à leurs com­pé­tences et chaque chose né­ga­tive comme étant la faute du ha­sard. Mais d’un point de vue em­pi­rique, ce n’est pas pos­sible.” C’est la lec­ture d’un autre livre, Théo­rie des jeux et com­por­te­ment éco­no­mique, é­crit en 1944 par le grand ma­thé­ma­ti­cien –et joueur de po­ker– John von Neu­mann, qui l’a convain­cue de se je­ter à l’eau. “Si ce ma­thé­ma­ti­cien de gé­nie pen­sait que le po­ker of­frait une vision stra­té­gique pou­vant être adop­tée pour prendre des dé­ci­sions dif­fi­ciles en de­hors du jeu, ce n’était sans doute pas pour rien”, ex­plique-t-elle.

“Le po­ker n’est pas un jeu de ha­sard”

Mais en­core fal­lait-il ap­prendre les règles. Après des re­cherches pous­sées, Ma­ria Kon­ni­ko­va contacte Erik Sei­del. Troi­sième joueur le plus pro­li­fique en tour­noi dans l’his­toire du po­ker, avec près de 35 mil­lions de dol­lars de gains entre 1988 et au­jourd’hui, l’amé­ri­cain pos­sède trois ca­rac­té­ris­tiques idéales aux yeux de l’é­cri­vaine: lon­gé­vi­té, ou­ver­ture d’es­prit et ap­proche psy­cho­lo­gique du jeu. Sé­duit par le pro­jet, Sei­del ac­cepte ra­pi­de­ment de prendre en main l’en­traî­ne­ment de la jeune femme, et l’oriente vers d’autres joueurs d’ex­cep­tion comme Phil Gal­fond, Isaac Hax­ton, Jason Kroon ou en­core An­drew Lich­ten­ber­ger. Des noms in­con­nus du grand pu­blic, mais qui pèsent cha­cun des mil­lions de dol­lars et ont per­mis à Ma­ria Kon­ni­ko­va d’en­tre­voir dif­fé­rentes ap­proches du po­ker, de cor­ri­ger cer­tains as­pects de son jeu et de se pré­pa­rer à l’at­mo­sphère âpre des ca­si­nos de Las Ve­gas et à l’am­biance é­lec­trique des é­vè­ne­ments ma­jeurs du cir­cuit pro­fes­sion­nel à Monte-car­lo, Prague ou Ma­cao. Il n’au­ra fal­lu en­suite at­tendre que quelques mois pour que les pro­jec­teurs se portent vé­ri­ta­ble­ment sur elle.

Pour son pre­mier voyage aux Ba­ha­mas, en jan­vier der­nier, la New-yor­kaise dé­croche sa pre­mière vic­toire et rem­porte près de 85 000 dol­lars. La suite n’est que confir­ma­tion. À Bar­ce­lone, en cette fin de mois d’août, elle en a pro­fi­té pour se rap­pro­cher un peu plus du quart de mil­lions de dol­lars de gains en car­rière.

En marge de ce jo­li pé­cule, Ma­ria Kon­ni­ko­va a sur­tout pu vé­ri­fier ce qu’elle é­tait ve­nue cher­cher: oui, le po­ker est une ma­nière ef­fi­cace pour cha­cun d’amé­lio­rer son pro­ces­sus de prise de dé­ci­sions dans la vie de tous les jours. Dé­jà parce que la chance n’y est pas pour grand-chose. “Quand les gens me disent que le po­ker est un jeu de ha­sard, ça m’agace énor­mé­ment, dit-elle. Le bac­ca­ra, le craps ou le black jack re­lèvent du ha­sard, alors que le po­ker se fonde sur le mé­rite in­di­vi­duel. Au po­ker, je peux perdre avec la meilleure main et ga­gner avec un jeu plus faible que mon ad­ver­saire. Ce­la prouve que les com­pé­tences de cha­cun sont sol­li­ci­tées. Sur le long terme, les ap­ti­tudes d’un joueur com­pensent le ca­rac­tère ha­sar­deux in­hé­rent au jeu.” Ob­ser­ver Ma­ria Kon­ni­ko­va as­sise à une table de po­ker pen­dant quelques mi­nutes per­met de va­li­der sa théo­rie. Tou­jours sou­riante, l’amé­ri­caine po­ly­glotte pos­sède cette ca­pa­ci­té à dé­lier les langues, à par­fois dé­tendre l’at­mo­sphère en ins­tau­rant le dia­logue, en an­glais, en russe, en ita­lien, en es­pa­gnol ou en fran­çais. Une qua­li­té cer­taine dans une dis­ci­pline exi­geante qui né­ces­site de réu­nir un maximum d’in­for­ma­tions sur ses ad­ver­saires. “L’une de mes forces consiste à lire les gens. J’ana­lyse mieux le lan­gage cor­po­rel que la plu­part des joueurs, tout sim­ple­ment parce que j’y ai été ha­bi­tuée, es­time celle qui est di­plô­mée en psy­cho­lo­gie ex­pé­ri­men­tale. Même les meilleurs pros fi­nissent par fa­ti­guer et peuvent in­cons­ciem­ment lais­ser pas­ser des in­dices ex­ploi­tables. Qui ar­rive à contrô­ler son rythme car­diaque au mi­lieu d’une main cru­ciale?” Au-de­là de ça, jouer au po­ker se­rait sur­tout utile pour avoir une vie plus é­pa­nouie. “Le po­ker te force à adop­ter un mode de ré­flexion qui te rend meilleur(e), pour­suit la jeune femme. Tu dois réus­sir à gé­rer tes émo­tions, à ne pas ti­rer des conclu­sions hâ­tives, à évi­ter d’agir dans le feu de l’ac­tion, à prendre de la dis­tance. Le monde se­rait un meilleur en­droit si cha­cun ap­pre­nait à adop­ter un mode de pen­sée pro­ba­bi­liste. À par­tir du mo­ment où tu com­mences à abor­der ta vie quo­ti­dienne en termes de pour­cen­tages, cer­taines so­lu­tions coulent de source. Je vais prendre un exemple un peu bête, mais ima­gi­nez que vous pro­po­siez à des proches d’al­ler dî­ner. Cer­tains vous ré­pon­draient: ‘Oui, bien sûr’, mais on a tous des amis qui nous plantent à la der­nière mi­nute. Et pour­tant, vous de­vrez quand même sa­voir pour com­bien de per­sonnes ré­ser­ver une table. C’est un pro­blème qui ar­rive sou­vent. Sans vrai­ment le for­mu­ler ma­thé­ma­ti­que­ment, on peut se dire que la pro­ba­bi­li­té que cette per­sonne vienne est X, celle qu’une autre per­sonne vienne est Y, et réus­sir à tran­cher.” Si Ma­ria Kon­ni­ko­va con­cède se sen­tir en­core par­fois comme une in­truse sur le cir­cuit pro­fes­sion­nel, elle en­vi­sage de pour­suivre son aven­ture même après la pa­ru­tion de The Big­gest Bluff, pré­vue pour 2019. Ha­bi­tuée à mul­ti­plier les pro­jets (é­mis­sions de té­lé, pod­casts, chro­niques dans la presse, confé­rences...), l’amé­ri­caine se voit dé­jà en train de jon­gler avec sa plume et ses jetons. “Le po­ker a fait de moi une meilleure écri­vaine, et mon mé­tier me donne l’oc­ca­sion de de­ve­nir une meilleure joueuse de po­ker. Je ne vois pas pour­quoi je de­vrais aban­don­ner l’un ou l’autre”, s’amu­set-elle, en in­ci­tant à lui sou­hai­ter “bonne chance” pour la suite de la com­pé­ti­tion. Car vi­si­ble­ment, même les gens les plus brillants ont be­soin d’un peu de réus­site.

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