Les dis­pa­rus du Mexique

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR JOACHIM BAR­BIER, À MA­ZAT­LAN PHO­TOS: JOEFFREY GUILLE­MARD POUR SO­CIE­TY

Plus de 30 000 per­sonnes ont dis­pa­ru au Mexique l’an der­nier. Des ni morts ni vi­vants que tout le monde a ou­bliés, sauf leurs mères, soeurs et épouses, qui se réunissent pour creu­ser la terre et trou­ver leurs os­se­ments.

C’est un triste re­cord mon­dial: plus de 30 000 per­sonnes ont dis­pa­ru au Mexique l’an der­nier. Des ni morts ni vi­vants que tout le monde a ou­bliés, sauf leurs mères, soeurs et épouses, qui se réunissent pour creu­ser la terre et trou­ver leurs os­se­ments. “Parce qu’on ne va pas les lais­ser comme des chiens morts”, disent-elles.

Las Pie­dras est l’un de ces si­nistres ter­rains vagues qui marquent une fron­tière ba­veuse entre la ville qui s’ef­face et la cam­pagne qui pointe. Un dé­po­toir sau­vage en pé­ri­phé­rie de Ma­zat­lan, suf­fi­sam­ment éloi­gné des lu­mières ur­baines pour pou­voir y en­ter­rer dans l’ano­ny­mat les corps de ceux qui ne doivent plus par­ler. Au mi­lieu des épi­neux, Ca­ro­li­na se trace un che­min grâce au plan qu’elle tient à la main. Ré­gu­liè­re­ment, elle ap­pelle son

“contact”, ce­lui ou celle qui l’a in­for­mée du lieu où les restes de son fils pour­raient être en­ter­rés. Ce contact a re­fu­sé de l’ac­com­pa­gner, de peur d’être vu à ses cô­tés, d’être ac­cu­sé de ba­lan­cer, de de­voir re­gret­ter un jour cet élan de pi­tié pour cette mère de de­sa­pa­re­ci­do. Mais il la guide de­puis son por­table. Ca­ro­li­na est pleine d’es­poir, ou tente de se convaincre. “Mon fils est là.” Son fils est peut-être “là”, par­mi huit autres corps. Elle n’est pas seule. Elle est ac­com­pa­gnée par une pe­tite di­zaine d’autres femmes cher­cheuses, un gy­né­cée sou­dé par l’in­cons­cience, la mau­vaise for­tune et la vio­lence des hommes.

Elles avancent d’un rythme lent sur le sol ca­bos­sé. Re­niflent comme des chiens truf­fiers des vê­te­ments qui traînent dans la pous­sière, au mi­lieu de po­chons vides de mé­tham­phé­ta­mine. Se perdent en fausses pistes, ber­nées par la puan­teur d’un sa­chet de cre­vettes pour­ries. Puis, mal­gré les cha­peaux à large bord, les pauses pour se désal­té­rer, la cha­leur fi­nit par anes­thé­sier toute vo­lon­té. L’en­droit n’est plus qu’à quelques di­zaines de mètres en sur­plomb quand deux des mères aban­donnent, étour­dies par un dé­but d’in­so­la­tion. À la moi­teur de cette fin de sai­son des tem­pêtes tro­pi­cales, s’ajoute la fu­mée qui s’échappe de la dé­charge et son odeur âcre de plas­tique brû­lé. Un par­fum qui dé­bous­sole les na­rines, brouille le sens ol­fac­tif et couvre le re­mugle des corps en dé­com­po­si­tion, l’ef­fluve si par­ti­cu­lier de la pu­tré­fac­tion hu­maine. Deux femmes et “Za­na­ho­ria” (la “ca­rotte” en es­pa­gnol), le seul homme du groupe, par­viennent mal­gré tout jus­qu’au “là” du contact, au pied d’un py­lône élec­trique. Trop tard, trop chaud, trop de pa­ra­sites, trop de mous­tiques, trop de co­chons cha­ro­gnards at­ti­rés par les or­dures qui jonchent le sol. Alors Ir­ma, la lea­der du groupe, lâche: “On rentre.” Il fau­dra re­ve­nir avec pelles, pioches et barre à mine. Son­der le sol de cette côte de l’état de Si­na­loa, avec l’es­poir mor­bide d’en ex­ca­ver une quel­conque trace blanche de chaux vive. Ce lin­ceul de poudre de cal­caire sous le­quel on dis­si­mule à la va­vite les ca­davres, l’odeur et le dé­compte des exé­cu­tions som­maires.

Des char­niers et des chiens

Ca­ro­li­na, Ir­ma, San­dra, Ma­ria et les autres re­des­cendent jus­qu’à la route où les at­tendent dans leur pick-up les deux po­li­ciers qui les es­cortent. En­tas­sées à l’ar­rière du vé­hi­cule de la po­lice ju­di­ciaire de l’état, elles vannent Za­na­ho­ria et passent le temps du re­tour à ra­con­ter des blagues de cul. Leur ma­nière de dire que mal­gré tout, la vie conti­nue. Quelques jours au­pa­ra­vant, elles s’étaient re­trou­vées dans la mai­son d’ir­ma, à l’ori­gine du groupe de ras­trea­do­ras (les “tra­ceuses”) de Ma­zat­lan, la deuxième plus grande ville de l’état de Si­na­loa. Au Mexique, le terme dé­signe ces mères, soeurs et épouses qui creusent le sol pour es­sayer de re­trou­ver le corps de leurs proches dis­pa­rus for­cés. En 2017, près de 32 000 per­sonnes ont dis­pa­ru au Mexique –prin­ci­pa­le­ment des hommes. Un re­cord mon­dial. Des ni morts ni vi­vants dont le sort n’émeut guère les res­pon­sables po­li­tiques et font ra­re­ment l’ob­jet d’en­quêtes po­li­cières pous­sées. L’état est aus­si ac­cu­sé de ma­quiller les chiffres pour sous-es­ti­mer le phé­no­mène. Ir­ma, qui a bap­ti­sé son groupe Te­so­ros per­di­dos, les “tré­sors per­dus”, confirme la mé­fiance des ci­toyens: “Dans notre État, le gou­ver­ne­ment avance le chiffre de 3 800. Mais nous pen­sons que c’est plu­tôt entre 8 000 et 9 000 per­sonnes. Après Ta­mau­li­pas et Ve­ra Cruz, le Si­na­loa est le troi­sième État le plus tou­ché.” À cô­té d’un

De l’avis de tous, Jorge Ri­car­do était une la­cra. Une ra­clure. Et sa femme, Mar­ga­ri­ta, n’es­saie pas d’as­sai­nir sa mau­vaise ré­pu­ta­tion. “Mais ce n’est pas une rai­son pour lais­ser son corps pour­rir sous terre et sa fa­mille sans sé­pul­ture”

ta­bleau de Notre-dame de Gua­da­lupe, les murs de son sa­lon sont re­cou­verts d’avis de re­cherche des de­sa­pa­re­ci­dos de Ma­zat­lan. Des hommes jeunes, à peine sor­tis de l’ado­les­cence pour la plu­part. Da­niel Li­zar­ra­ga Mu­noz, 22 ans, dis­pa­ru le 15 mars 2010. Ch­ris­tian Jo­sé Ca­rillo Torre, 24 ans. Ir­ving Alain Cor­tez Arel­lanes, 24 ans. Sur l’af­fiche, ce der­nier porte un po­lo Fer­ra­ri et une cas­quette. C’est un lo­ca­li­za­do. Ce qui si­gni­fie que son corps a été re­trou­vé, seule­ment vingt jours après qu’il a dis­pa­ru. C’est le fils d’ir­ma. Ce­la fai­sait quelques mois qu’elle le voyait perdre pied. Il avait pour­tant tout bien fait jusque-là. Des études de cri­mi­no­lo­gie à l’uni­ver­si­té, une com­pagne, un fils, un stage au ser­vice gra­pho­lo­gie de la po­lice, l’es­poir d’une car­rière dans la sé­cu­ri­té pu­blique, une vie de fa­mille confor­table, étanche à tout le mer­dier dans le­quel gre­nouillent les pe­tits et les grands dé­lin­quants de Ma­zat­lan. Et puis cette jeune fille de 14 ans, ren­con­trée dans le ma­ga­sin où il tra­vaillait pour se faire un peu d’argent de poche avant de pas­ser son di­plôme. Comme on dit au Mexique, il “l’ar­rache” à ses pa­rents. Il l’em­barque à l’hô­tel. Avec sa mère, ils se disent tout. Elle lui de­mande: “Tu l’as bai­sée?” Fi­na­le­ment, la fa­mille de la jeune fille par­donne. Ir­ving quitte sa com­pagne et ils se mettent en­semble. Ca­botent d’un lo­ge­ment à un autre. Et échouent chez l’un de ses amis d’en­fance, William Fer­nan­do. Lui est un gua­chi­co­le­ro. Un tra­fi­quant d’es­sence. Il ap­par­tient à une or­ga­ni­sa­tion cri­mi­nelle spé­cia­li­sée dans la contre­bande de com­bus­tible. Ir­ving ra­ré­fie les contacts avec sa mère. Il ne l’ap­pelle plus que quand il a be­soin d’argent. Il re­tombe dans la co­caïne, qu’il pre­nait de fa­çon fes­tive pen­dant ses études. Il dis­pa­raît le 7 juin 2017. Quelques jours plus tard, Ir­ma se rend à l’hô­pi­tal gé­né­ral de Ma­zat­lan pour dé­po­ser son ADN. Dans la salle d’attente, au­tour d’elle, sont as­sises des mères et des soeurs d’autres dis­pa­rus. “On était toutes confron­tées au même mal­heur. J’ai dit: ‘On va créer un groupe, cher­cher, par­tout, tout le temps. On ne va pas les lais­ser comme des chiens morts.’” Quelques jours plus tard, pour sa pre­mière re­cherche, elle tombe sur un char­nier de trois corps. Des se­maines plus tard, le fi­chier ADN confir­me­ra que l’un des trois est ce­lui de son fils. Un an et de­mi ont en­core pas­sé de­puis, elle n’a tou­jours pas de ré­ponse à la ques­tion: pour­quoi? Elle fait son deuil en dé­tri­co­tant les sup­po­si­tions. L’ami tra­fi­quant d’es­sence a éga­le­ment dis­pa­ru sans avoir été lo­ca­li­sé. “Mon fils avait aus­si beau­coup de contacts avec des gra­dés de la po­lice. Il s’en ser­vait sou­vent pour sau­ver la mise à des pe­tits dea­lers qu’il connais­sait.” Pen­dant son stage, il avait été char­gé d’iden­ti­fier les gangs en fonc­tion des lo­gos qu’ils ap­posent sur les po­chons de drogue. Re­mon­ter de la si­gna­ture à la source. “Il en sa­vait beau­coup sur les au­teurs de tous les tra­fics”, ré­sume Ir­ma. À ses cô­tés, Gil­da, soeur d’un dis­pa­ru, pré­cise: “Chaque groupe de tra­fi­quants pos­sède son lo­go. Ils uti­lisent des noms de marque de luxe, comme par exemple Louis Vuit­ton, ou des sym­boles az­tèques. C’est une iden­ti­fi­ca­tion

De­puis la dis­pa­ri­tion de son fils, Ir­ma, pré­si­dente de l’as­so­cia­tion Te­so­ros per­di­dos, élève son pe­tit-fils han­di­ca­pé.

Les membres de l’as­so­cia­tion se réunissent de­vant les lo­caux de la po­lice d’in­ves­ti­ga­tion de Si­na­loa.

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