Le Prin­temps ré­pu­bli­cain

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR EM­MA­NUELLE ANDREANI ET AN­TOINE MESTRES

Fon­dé en mars 2016, le Prin­temps ré­pu­bli­cain s’est fait ra­pi­de­ment une place de choix dans le sul­fu­reux dé­bat sur la laï­ci­té en France, à coups de po­lé­miques in­ces­santes et de tweets ta­pa­geurs. Mais qui se cache der­rière ce drôle de mou­ve­ment?

Fon­dé en mars 2016, le Prin­temps ré­pu­bli­cain s’est fait ra­pi­de­ment une place de choix dans le sul­fu­reux dé­bat sur la laï­ci­té en France, à coups de po­lé­miques in­ces­santes et de tweets ta­pa­geurs. À tel point que le mou­ve­ment, dont les ac­ti­vistes sont prin­ci­pa­le­ment is­sus de la gauche, est dé­sor­mais au centre du jeu. Une place qu’il prend vo­lon­tiers, sans as­su­mer la mé­thode. Alors?

Il y a de fortes chances pour que Laurent Bou­vet ne lise ja­mais cet ar­ticle. D’une, il n’achète plus les jour­naux. “Je trouve que la presse vieillit mal”, énonce-t-il, désa­bu­sé, alors qu’il s’at­table au deuxième étage du Ca­fé de Flore, à Pa­ris. De deux: à quoi bon? Il sait dé­jà ce qu’il y au­ra de­dans. “À la fin, c’est tou­jours la même chose. On nous dé­signe comme des ‘laï­cards’, des ra­di­ca­li­sés qui at­taquent les mu­sul­mans.” Alors pour­quoi ac­cep­tet-il, sans trop se faire prier, de ra­con­ter, ce mer­cre­di 13 juin, l’his­toire du Prin­temps ré­pu­bli­cain, le mou­ve­ment qu’il a co­fon­dé dé­but 2016 pour “dé­fendre” la laï­ci­té? Dif­fi­cile à dire, tant il semble en avoir ras-le-bol d’ex­pli­quer, de se jus­ti­fier. Tant il semble s’être convain­cu d’être de­ve­nu, en deux ans et de­mi de po­lé­miques sur l’is­lam et le com­mu­nau­ta­risme, au mieux un in­com­pris, au pire une cible à abattre. La se­maine pré­cé­dente, il fer­raillait sur les ré­seaux so­ciaux à propos de Ma­ryam Pou­ge­toux, l’étu­diante syn­di­ca­liste voi­lée de L’UNEF. Cette se­maine, la ba­garre concerne le rap­peur Mé­dine et ses concerts pré­vus au Ba­ta­clan –fi­na­le­ment an­nu­lés. “On nous ac­cuse de vou­loir le cen­su­rer, mais c’est faux. Per­sonne n’a lu notre com­mu­ni­qué sur le su­jet!” peste-t-il de­vant son Per­rier. Vingt mi­nutes avant de dé­bar­quer au Flore, il s’of­fus­quait en­core, sur Twit­ter: “Com­ment en est-on ar­ri­vé, dans le dé­bat pu­blic, à de­voir dire, à la fois, que ne pas de­man­der la cen­sure du spec­tacle de Mé­dine, ce n’est pas ap­prou­ver ce qu’il dit et fait, comme ne pas ap­prou­ver ce qu’il dit et fait, ce n’est pas être ‘is­la­mo­phobe’ ou d’ex­trême droite?”

Le tweet est à l’image de tout ce qui concerne le Prin­temps ré­pu­bli­cain: com­plexe. “In­au­dible”, per­siflent ses dé­trac­teurs. Ses adhé­rents, eux, pré­fèrent par­ler de “ligne de crête”. La for­mule est d’éli­sa­beth Ba­din­ter, l’une des pre­mières à avoir si­gné le ma­ni­feste du mou­ve­ment, en mars 2016. Ré­su­mée sim­ple­ment: on peut être de gauche et avoir un dis­cours ferme sur la laï­ci­té. Ou en­core: dire qu’il y a un pro­blème avec l’is­la­misme et le com­mu­nau­ta­risme en France ne si­gni­fie pas être d’ex­trême droite. Laurent Bou­vet, la fi­gure la plus mé­dia­tique du Prin­temps ré­pu­bli­cain, est prof d’uni­ver­si­té, au­teur de nom­breux ou­vrages de sciences po­li­tiques et a long­temps mi­li­té au PS. Le co­fon­da­teur du mou­ve­ment, Gilles Cla­vreul, est un an­cien pré­fet pas­sé par le ca­bi­net de Ma­nuel Valls. Au Prin­temps ré­pu­bli­cain, on trouve aus­si: son pré­sident, Amine El Khat­mi, ad­joint au maire PS d’avi­gnon ; Fré­dé­rique Ca­lan­dra, la maire so­cia­liste du XXE ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris ; et d’autres élus de gauche. Bou­vet:

“Les élites po­li­tiques ignorent ou feignent d’igno­rer ces su­jets, la laï­ci­té, l’iden­ti­té, la na­tion, qui sont des en­jeux ma­jeurs dans les en­quêtes d’opi­nion. La gauche a trop long­temps évi­té ce dé­bat.” Au Prin­temps ré­pu­bli­cain, donc, de s’en sai­sir à bras-le-corps. Et de tra­duire dans un mou­ve­ment “po­li­tique et ci­toyen” un dis­cours dé­jà por­té par Ma­nuel Valls, le jour­nal Ma­rianne, Ca­ro­line Fou­rest, Mar­cel Gau­chet ou Lau­rence Ros­si­gnol contre un camp ju­gé “conci­liant avec l’is­lam” –ou“is­la­mo-gau­chiste”, avec à sa tête Edwy Ple­nel, le cher­cheur Éric Fas­sin, Ro­khaya Dial­lo, Clé­men­tine Au­tain, Em­ma­nuel Todd et les In­di­gènes de la Ré­pu­blique. “C’est l’his­toire d’un com­bat po­li­tique, idéo­lo­gique. S’il avait été as­su­mé par les par­tis po­li­tiques, on n’au­rait pas eu be­soin de nous”, pour­suit Bou­vet. Le quin­quen­nat Hol­lande de­vait être ce­lui d’une France apai­sée. Il au­ra vu la gauche se dé­chi­rer comme ja­mais sur un ter­ri­toire in­at­ten­du: la laï­ci­té, avec la ques­tion de l’is­lam en toile de fond. À ce jour, le Prin­temps ré­pu­bli­cain re­ven­dique un mil­lier d’adhé­rents. C’est bien moins qu’un par­ti po­li­tique clas­sique, mais as­sez pour faire au­tant, si ce n’est par­fois plus de bruit. En tout cas net­te­ment plus qu’un PS à l’ago­nie. Fa­ce­book et Twit­ter sont leurs arènes de pré­di­lec­tion ; ils jouent le rôle d’une re­dou­table caisse de ré­son­nance. Le Prin­temps ré­pu­bli­cain y as­sure une pré­sence au quo­ti­dien. Ces der­niers mois, il s’est re­trou­vé im­pli­qué dans toutes les in­ex­tri­cables po­lé­miques ré­pon­dant aux mots clés “is­lam­voile-com­mu­nau­ta­risme-laï­ci­té”. Avant Mé­dine et l’af­faire Pou­ge­toux à L’UNEF, il y a eu la chan­teuse de The Voice, Men­nel, la contro­verse Me­dia­part-char­lie Heb­do au su­jet de Ta­riq Ra­ma­dan, les clashs qua­si quo­ti­diens avec Ro­khaya Dial­lo sur le thème du “ra­cisme an­ti­blanc”, les prises de tête avec les jour­na­listes du Monde, avec le New York Times… Bou­vet, 18 000 fol­lo­wers sur Twit­ter et 17 000 sur Fa­ce­book, as­sume ce choix: “La vraie ques­tion, au­jourd’hui, c’est le dé­bat pu­blic et la ma­nière dont il s’or­ga­nise.”

Et fin 2015, à l’écou­ter, il ne s’or­ga­ni­sait pas de la bonne fa­çon. “Ce n’était pas les at­ten­tats en tant que tels. C’étaient les ré­ac­tions aux at­ten­tats: cette idée qui mon­tait, dans les mé­dias, dans les uni­ver­si­tés, à l’école, se­lon

“Les élites po­li­tiques ignorent ou feignent d’igno­rer ces su­jets, la laï­ci­té, l’iden­ti­té, la na­tion, qui sont des en­jeux ma­jeurs dans les en­quêtes d’opi­nion”

Laurent Bou­vet

la­quelle Char­lie Heb­do l’avait bien cher­ché. Et, face à ce­la, un com­por­te­ment un peu non­cha­lant des po­li­tiques.” Bou­vet est alors in­quiet. Gilles Cla­vreul aus­si. À l’époque dé­lé­gué in­ter­mi­nis­té­riel à la lutte contre le ra­cisme, l’an­ti­sé­mi­tisme et la haine an­ti-lgbt (DILCRAH), nom­mé par Valls un an plus tôt, ce­lui-ci s’alarme, sur Fa­ce­book, de la mon­tée d’une pen­sée “an­ti­ré­pu­bli­caine”, in­car­née se­lon lui par le Par­ti des in­di­gènes de la ré­pu­blique (PIR) ou le Col­lec­tif contre l’is­la­mo­pho­bie en France (CCIF). Il dé­nonce no­tam­ment la te­nue, à Saint-de­nis, d’un mee­ting “dé­co­lo­nial”, au cours du­quel Ta­riq Ra­ma­dan est in­vi­té à s’ex­pri­mer. S’en­suit une vio­lente contro­verse et “des ra­fales” sur les ré­seaux so­ciaux, re­late-t-il au­jourd’hui. En jan­vier 2016 éclate une autre po­lé­mique. Cette fois, elle vise Amine El Khat­mi, élu à Avi­gnon, pris pour cible pour un tweet à propos d’un clash té­lé­vi­sé sur France 2 entre Alain Fin­kiel­kraut et une jeune femme mu­sul­mane qui dé­nonce la pro­pa­ga­tion du ra­cisme an­ti­mu­sul­man et fi­nit par lan­cer au phi­lo­sophe: “Tai­sez-vous!” Pré­sen­tée comme “en­car­tée dans au­cun par­ti”, elle est en fait membre d’un col­lec­tif proche des in­di­gé­nistes. Sur Twit­ter, El Khat­mi se dit “af­fli­gé”. “En tant que mu­sul­man, té­moigne-t-il au­jourd’hui, je ne sup­porte plus les dis­cours vic­ti­maires ré­cur­rents sur le ra­cisme d’état, ça me gonfle. Ré­sul­tat: je me suis pris un tor­rent d’in­jures.” On le traite de “col­la­beur”, “ka­po”, “har­ki”… El Khat­mi ret­weete les in­sultes, jette de l’huile sur le feu en in­ter­pel­lant les sou­tiens de la jeune femme. On le soup­çonne de cher­cher le buzz avec cette af­faire. Elle lui vaut en tout cas un por­trait dans Le Monde et Li­bé­ra­tion, ain­si que l’offre d’un édi­teur –son livre, Non je ne me tai­rais plus. La gauche et l’is­lam, pa­raît en­vi­ron un an plus tard. Bou­vet et Cla­vreul se disent, eux, qu’il est temps d’agir. “Ce mou­ve­ment, on l’a créé pour se battre aux cô­tés des mu­sul­mans”, af­firment-ils. Le 9 mars 2016, un ma­ni­feste est pu­blié dans Ma­rianne: “Il y a quelques an­nées en­core, la laï­ci­té était comme l’air que nous res­pi­rons, une évi­dence. Au­jourd’hui, ce n’est plus le cas. Re­mise en cause de toutes parts, ma­ni­pu­lée à des fins po­li­tiques par cer­tains, at­ta­quée à des fins re­li­gieuses par d’autres, igno­rée de beau­coup par in­dif­fé­rence, elle ne semble plus dé­fen­due que par quelques-uns, dont nous sommes bien évi­dem­ment.”

Un drôle de rap­port

Le lan­ce­ment du Prin­temps ré­pu­bli­cain a lieu le 20 mars 2016 à la Bel­le­vil­loise, dans l’est pa­ri­sien. Près de 500 per­sonnes sont au ren­dez-vous. On ap­plau­dit à tout rompre El Khat­mi, qui clame qu’il “re­fuse d’être as­si­gné à ré­si­dence iden­ti­taire”. Sur scène, Fré­dé­rique Ca­lan­dra, l’édile du XXE, qui s’est no­tam­ment fait connaître, fin 2014, pour avoir sou­te­nu et main­te­nu à son poste son di­rec­teur gé­né­ral des ser­vices qui avait in­ter­dit aux agents mu­ni­ci­paux de par­ler arabe, s’ex­clame: “La pa­trie et la laï­ci­té ne sont pas des mots sales.” Elle as­sure “ne pas vou­loir lan­cer de croi­sade”, mais le ton est don­né. Dans la salle, il y a aus­si Éli­sa­beth Lé­vy, la fon­da­trice du mé­dia conser­va­teur et sou­ve­rai­niste Cau­seur, qui a dé­ci­dé de re­prendre le ma­ni­feste du Prin­temps ré­pu­bli­cain. “Oui, Lé­vy est pas­sée.

Ma­ryam Pou­ge­toux et Ro­khaya Dial­lo.

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