LE PARACÉTAMOL

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Deux mil­lions d’an­nées avant J.-C. L’aube des temps se lève sur la plaine ro­cheuse qu’une tri­bu d’aus­tra­lo­pi­thèques a choi­si d’in­ves­tir comme cam­pe­ment. Cer­tains mangent des feuilles, d’autres s’ébrouent au mi­lieu des ta­pirs sau­vages dans un calme que vient à peine trou­bler l’at­taque de quelque gué­pard ou tri­bu en­ne­mie. D’où vient cette mys­té­rieuse fré­quence, comme le bour­don­ne­ment de l’his­toire dans les tym­pans du monde? L’an­cêtre de l’homme tourne la tête, son sang se fige. Quelque chose est ap­pa­ru pen­dant la nuit et se dresse dé­sor­mais de­vant lui au mi­lieu de l’ago­ra pri­mi­tive. Un mo­no­lithe. Un mo­no­lithe jaune et rouge, im­pla­cable, pro­vi­den­tiel, avec ses huit com­pri­més pel­li­cu­lés à l’in­té­rieur. Le Do­li­prane est ar­ri­vé, il est ici pour nous sau­ver.

On at­ten­dait beau­coup de ce grand nom de la pla­nète an­ti­dou­leur. Las, 30 se­condes de suc­cion suf­fisent à com­prendre le pro­blème: UPSA a to­ta­le­ment bâ­clé sa pro­po­si­tion gus­ta­tive. Ou­bliez donc vos rêves gas­tro­no­miques de ce­viche thon-ef­fe­ral­gan, c’est une amer­tume brute, fron­tale, de celles qui font en­vi­sa­ger le tré­pas comme unique dé­li­vrance, qui s’in­vite ici. Une amer­tume re­haus­sée par la consis­tance dé­faillante de l’en­ro­bé, qui se désa­grège, for­mant une pâte étouf­fante, digne d’un cin­na­mon chal­lenge. Nous ré­sis­tons à la ten­ta­tion de faire pas­ser tout ça avec un verre d’eau car “c’est pro­ba­ble­ment le goût de l’ef­fi­ca­ci­té”. Mais là en­core, la dé­cep­tion s’in­vite. Notre tem­pé­ra­ture cor­po­relle, qui était à 37,2°C, ne baisse pas. La dou­leur n’est pas plus ab­sente qu’avant ce test. Nul.

Il y a des choses qui ne trompent pas. Des pe­tites at­ten­tions, des pe­tits dé­tails qui font la marque des grands. Chez Da­fal­gan, par exemple, c’est le pliage de la no­tice. Un pliage aé­ré, presque feuille­té, et une no­tice épa­nouie et dis­crète (dis­crète car épa­nouie?) sur la­quelle on ne tombe, à l’ou­ver­ture, que dans 58% des cas (contre 72% chez My­lan…). Le vir­tuose bian­co­ros­so peau­fine donc ses stats et se per­met même de faire te­nir ses huit com­pri­més dans un 70x50x25 mil­li­mètres com­pact et ur­bain, vé­ri­table tour de force lo­gis­tique dont on ne sort pas in­demne. Mais alors, d’où vient son in­son­dable blues? La lit­té­ra­ture spé­cia­li­sée re­gorge d’ana­lyses dont celle-ci, lim­pide et cruelle: mal­gré tous ses ef­forts, le Da­fal­gan n’est pas –ni ne se­ra ja­mais– le Do­li­prane. Et ça le tue, le Daf. Ça le tue.

Dif­fi­cile de le nier: nous ne sommes pas ici dans les hautes sphères du paracétamol game. My­lan est un paracétamol “gé­né­rique”, à sa­voir une contre­fa­çon qua­li­fiée de “même chose que le Do­li­prane” par des gens ayant re­mi­sé toute di­gni­té à la cave. Soyons sé­rieux deux mi­nutes. Qu’une Da­cia San­de­ro ait quatre roues, un mo­teur et par­fois un vo­lant en fait-il la même chose qu’une Ja­guar Type E? Parce qu’il a lui aus­si des bras, Clo­vis Cor­nillac peut-il se tar­guer d’avoir la même ef­fi­ca­ci­té qu’al Pa­ci­no? Sym­bole d’un monde qui en­tend pri­ver l’hon­nête ci­toyen(ne) ma­lade du fris­son du car­boxy­mé­thy­la­mi­don so­dique (type A), le pe­tit en­ro­bé n’a qu’une bonne sé­ca­bi­li­té à faire va­loir. Et c’est bien peu. À quoi sert d’être ma­lade si c’est pour s’en­fi­ler du My­lan?

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