UN HOMME HEU­REUX

Pierre Vi­gou­roux fait par­tie de ces joueurs qui ont mar­qué l’uni­vers jaune et bleu, non seule­ment par ses qua­li­tés sur un ter­rain, mais aus­si par sa gen­tillesse et sa dis­po­ni­bi­li­té au­près des sup­por­ters. Re­tour sur une car­rière qui n’a pas été un long fle

Sports Auvergne - - Que Sont-ils Devenus ? - Texte Sté­pha­nie Mer­zet Pho­tos Florent Gif­fard et ar­chives La Mon­tagne

Pour Pierre Vi­gou­roux, jouer au rug­by était une évi­dence. De­ve­nir pro­fes­sion­nel l’était sû­re­ment moins, voire même pas du tout. « À Brioude, où j’ai gran­di, je pra­ti­quais ce sport pour être avec les co­pains et le groupe tour­nait bien. Ma seule am­bi­tion était d’évo­luer en équipe pre­mière avec les se­niors du club », se sou­vient-il. Au fil des an­nées, il se dote d’une belle car­rure d’ath­lète et dé­ve­loppe des ap­ti­tudes sin­gu­lières dans le jeu. Mais sur les ter­rains, et sans le sa­voir, les en­jeux prennent de l’am­pleur… À l’âge de 17 ans, Pierre sus­cite l’in­té­rêt du club phare de la ré­gion. Il com­mence ain­si à dé­fendre les cou­leurs “jaune et bleu” mais doit se battre avec lui-même pour com­bi­ner rug­by et études. « J’ai dé­cro­ché un bac S puis j’ai ob­te­nu un BTS en agroa­li­men­taire, mais ce fut une pé­riode com­pli­quée. J’avais 40 heures de cours par se­maine, il y avait les en­traî­ne­ments au quo­ti­dien et les matches les wee­kends… Heu­reu­se­ment, il y avait les co­pains du centre de for­ma­tion pour faire pas­ser tout ça ! », narre-t-il. Il faut dire que l’an­cien deuxième ligne fait par­tie de cette belle gé­né­ra­tion qui a rem­por­té des titres de cham­pions de France en ca­té­go­rie “rei­chel” et “es­poir”. On compte dans cette bande de potes des joueurs qui ont mar­qué L’ASM comme Ch­ris­tophe Sam­son, Loïc Jac­quet, An­tho­ny Floch, Ju­lien Mal­zieu... « Nous nous en­ten­dions très bien et je reste per­sua­dé que c’est grâce à ce­la que ça a mar­ché. “Nous nous ai­mions” et ça fait toute la dif­fé­rence sur un ter­rain. C’est peut-être ça qui a man­qué à L’ASM lors de cer­taines échéances. Le lien entre les joueurs n’était pro­ba­ble­ment pas suf­fi­sam­ment fort », pense-t-il. En 2004, c’est la consé­cra­tion. Le jeune Bri­va­dois dé­couvre le monde pro­fes­sion­nel. Oli­vier Saïs­set, le coach de l’époque, lui fait confiance sur plu­sieurs matches alors qu’il n’a qu’un contrat es­poir. « C’était une fier­té de jouer avec un gars comme To­ny Marsh, qui était une “star” et puis Thi­baut Pri­vat, un joueur simple et d’une grande gen­tillesse. Il m’a beau­coup ap­pris », se rap­pelle-t-il. L’an­née sui­vante, il signe son pre­mier contrat pro­fes­sion­nel alors que la valse des en­traî­neurs se pour­suit à L’ASM. C’est à Phi­lippe Ag­so­ti­ni de me­ner la danse au sein du club jaune et bleu et le jeune Pierre Vi­gou­roux de dan­ser sur la corde raide car il doit de nou­veau faire ses preuves. Tou­te­fois, la piste est as­sez dé­ga­gée. Cette sai­son­là, Ja­mie Cudmore se blesse et Da­vid Bar­rier est sus­pen­du sur plu­sieurs matches. Le deuxième ligne a su pro­fi­ter de cette si­tua­tion pour briller jus­qu’au re­tour de ses aî­nés… Puis on ne lui pro­pose pas d’autre choix que de re­trou­ver le banc. En 2006, Vern Cot­ter dé­barque au Mi­che­lin et Pierre Vi­gou­roux ne peut être au ren­dez-vous af­fec­té par une mo­no­nu­cléose. « J’ai lou­pé le dé­but de la sai­son, le groupe était for­mé. Tous ceux qui jouaient étaient bons, il était très dif­fi­cile de se faire une place… Je vou­lais jouer, je n’étais pas heu­reux. Com­ment l’être quand on ne peut pas s’ex­pri­mer sur le ter­rain ? J’avais des touches avec le Stade Fran­çais, mais L’ASM n’était pas prête à me lais­ser par­tir et je n’ar­ri­vais pas à com­prendre pour­quoi. Il a fal­lu at­tendre une sai­son de plus à être le rem­pla­çant du rem­pla­çant pour que je puisse en­fin être li­bé­ré. » Pierre Vi­gou­roux fait donc ses va­lises à la conquête de temps de jeu au sein de la ca­pi­tale, mais le coeur n’y est pas. « C’est à ce mo­ment-là que j’ai pris conscience que j’étais un joueur pro­fes­sion­nel. Que le rug­by était mon mé­tier et que je de­vais l’exer­cer pour ga­gner ma vie. Et c’était un bon ga­gne­pain, c’est tout. J’avais quit­té à Cler­mont les co­pains avec qui je jouais et l’en­vie qui m’ani­mait », af­firme-t-il. Tou­te­fois, ces dé­buts au Stade Fran­çais sont plu­tôt pro­met­teurs. Le deuxième ligne foule à nou­veau ré­gu­liè­re­ment la pe­louse des stades du Top 14 et pro­fite de l’ab­sence de Pas­cal Pa­pé alors bles­sé aux li­ga­ments croi­sés. L’au­ver­gnat re­prend des cou­leurs en rose et bleu : « Je jouais et puis le Stade Fran­çais est bien loin de ces cli­chés de club à paillette. Il im­pose et en­gendre quelque chose de très fort au sein du groupe. Il y a un at­ta­che­ment qui se crée entre les joueurs qui sont prêts à souf­frir les uns pour les autres. Lors des matches cou­pe­rets, parce qu’à ce mo­ment-là, c’est la guerre, ce­la a per­mis de rem­por­ter la ba­taille. C’est pour ce­la qu’ils ont sou­vent ga­gné leur fi­nale ou qu’ils ont su se ras­sem­bler et faire la grève quand il a été ques­tion de fu­sion­ner avec le Ra­cing », sou­ligne-t-il. Mais le “fac­teur poisse” vient en­core per­tur­ber son des­tin. Le trio Mcken­zie/ Do­mi­ni­ci/lan­dreau est dé­bar­qué du na­vire pa­ri­sien. Le nou­veau ca­pi­taine à bord est Jacques Del­mas et il met sur le pont uni­que­ment ses 15 ma­rins de pré­di­lec­tion. Pierre reste à quai, per­tur­bé. « Je dois l’avouer, je suis quel­qu’un qui marche à l’af­fect. Pour­quoi les ma­na­gers, mais que ce soit dans le monde du sport ou dans la vie en gé­né­ral, n’ex­pliquent-ils pas ce qui ne va pas ? On ne peut pas se conten­ter de juste dire : il faut tra­vailler », re­grette-il. L’ère pa­ri­sienne s’achève. Une nou­velle aven­ture s’offre à l’avant au­ver­gnat au LOU. « Ma pre­mière sai­son s’est très bien pas­sée. Nous avons été cham­pions de Pro D2 et avons ac­cé­dé donc au Top 14. Tou­te­fois, je ne me sen­tais pas aus­si heu­reux que ça... Cer­tains joueurs évo­luaient sous les cou­leurs de Lyon de­puis des an­nées et moi, j’ar­rive

« MA SEULE AM­BI­TION ÉTAIT DE JOUER AVEC L’ÉQUIPE 1 DE BRIOUDE. »

à ce mo­ment-là. Je me sen­tais un peu comme un es­croc ! » Sa deuxième sai­son au sein de la ca­pi­tale des Gaules s’an­nonce plu­tôt bien avec son nom ali­gné ré­gu­liè­re­ment sur les feuilles de match. À croire que c’était trop beau pour être vrai. « Je com­men­çais à être réel­le­ment bien mais j’ai eu mon ac­ci­dent de mo­to avec une bles­sure à l’épaule très in­va­li­dante. Elle a mis dé­fi­ni­ti­ve­ment un terme à ma car­rière de rug­by­man pro­fes­sion­nel. Je me suis re­trou­vé au chô­mage. Mais, tout ça, je ne l’ai pas trop mal pris. Ce­la au­rait pu être beau­coup plus grave. J’étais tou­jours en vie et de­bout sur mes deux jambes. » Pierre Vi­gou­roux re­prend très vite le des­sus et se lance dans une for­ma­tion en CAP de ré­no­va­tion gé­né­rale. « Grâce à mon sa­laire de rug­by­man, j’ai eu la chance de pou­voir in­ves­tir dans l’im­mo­bi­lier. Je me suis dit plu­tôt que de faire ve­nir des ar­ti­sans quand il y avait des ré­pa­ra­tions ou des amé­na­ge­ments à faire sur l’un de mes biens, je pou­vais le faire moi-même. De plus, je crois que j’ai tou­jours eu en­vie de tra­vailler ma­nuel­le­ment. J’au­rais même ado­ré être agri­cul­teur ! Au­jourd’hui, j’ai un beau pro­jet de ré­no­va­tion d’une ferme dans le parc des Vol­cans et j’en­vi­sage d’y faire un gîte et des chambres d’hôtes », an­nonce-t-il avec un beau sou­rire. (N.D.R.L. : Pour suivre l’avan­cée du pro­jet ren­dez-vous sur Fa­ce­book, Les gîtes du Che­min des Puys). Tou­te­fois, Pierre Vi­gou­roux n’en a pas pour au­tant ter­mi­né avec le rug­by. Il y a quelques an­nées, il fait une jo­lie ren­contre avec Ca­mille. Cette jeune femme est une spé­cia­liste de l’évé­ne­men­tiel. Son CV in­dique l’or­ga­ni­sa­tion de stages de na­ta­tion avec le cham­pion Si­mon Du­four. Mais son rêve est d’ap­pli­quer son sa­voir-faire avec des rug­by­men. En 2015, elle le concré­tise en­fin avec la mai­rie de Vi­chy et l’ex deuxième ligne. Les stages Pierre Vi­gou­roux voient le jour (voir en­ca­dré). Faut-il alors y voir une op­por­tu­ni­té de de­ve­nir coach pour Pierre Vi­gou­roux ? Pas vrai­ment. « Quand je suis avec les jeunes du­rant cette se­maine, c’est co­ol. Mais au quo­ti­dien, je ne pense pas que ça me convien­drait. Par contre, je peux trans­mettre des choses comme cer­taines per­sonnes l’ont fait avec moi. Je peux aus­si leur ex­pli­quer que le monde pro est sans conces­sion et que s’ils n’ar­rivent pas à per­cer dans cette voie-là, il y a d’autres moyens de vivre du rug­by en étant coach, édu­ca­teur, membre du co­mi­té ré­gio­nal… Moi, per­sonne ne m’avait pré­ve­nu de la ru­desse du mi­lieu. Au­jourd’hui, les langues com­mencent à se dé­lier. Com­bien de joueurs ont été lais­sés sur le car­reau et le se­ront en­core ? Per­son­nel­le­ment, ses an­nées rug­by m’ont usé. Peut-être n’avais-je pas as­sez de men­tal pour af­fron­ter tout ça, pas as­sez de confiance en moi… ? Mais peu im­porte, au­jourd’hui, je suis heu­reux. » Le par­cours de Pierre Vi­gou­roux n’a pas été épar­gné par les mau­vais coups du des­tin, mais il re­flète sur­tout une pro­fonde mu­ta­tion du rug­by qui est en marche de­puis des an­nées. Il com­mence à être bien loin le “temps des co­pains” qui s’écla­taient sur un ter­rain avec une balle ovale. Et les der­niers évé­ne­ments mus­clés entre la LNR et la FFR ne sont dé­ci­dé­ment pas de bon au­gure…

« J’EX­PLIQUE AUX JEUNES QUE LE MONDE PRO EST SANS CONCES­SION. »

Pierre Vi­gou­roux peut comp­ter sur sa com­pagne, Ca­mille Chausse, pour l’or­ga­ni­sa­tion de ses stages es­ti­vaux.

Alexan­dre­la­pan­dryet­ca­mil­le­gé­ron­deau(quié­tait­ve­nuex­cep­tion­nel­le­ment pal­lierl’ab­sen­ce­de­paul­jé­dra­siak­ce­jour-là) aus­ta­ge­de­pier­re­vi­gou­roux.

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