SAUVE QUI PLEUT ( JLG)

Studio Ciné Live - - Édito - Éric Li­biot, di­rec­teur de la rédaction

N’Y VOIR AU­CUN mé­pris. Pas plus qu’un re­vers de pas­sion. Mais la sor­tie en salle du Re­dou­table, après sa pré­sen­ta­tion au Fes­ti­val de Cannes, est l’oc­ca­sion de re­peindre la fil­mo­gra­phie d’un ci­néaste peut-être ar­ri­vé à bout de souffle. Plus exac­te­ment, le cas Go­dard est ré­vé­la­teur du bouillon­ne­ment cri­tique de­puis cin­quante ans, des ef­fets per­vers de la po­li­tique des au­teurs, de la sa­cra­li­sa­tion ab­so­lue de la nou­velle vague et de l’im­pos­si­bi­li­té, dans le monde ar­tis­tique et in­tel­lec­tuel fran­çais, d’abî­mer une vache sa­crée. Au­jourd’hui, le pu­blic s’en fout de Jean-Luc Go­dard. Il a rai­son. Mais il a au­tant tort. Comme le di­sait Louis Gar­rel, hé­ros du Re­dou­table, il y a deux mois dans Stu­dio Ci­né Live : « On pense ce qu’on veut de ses films, mais Go­dard est un fait his­to­rique, point. » Tout à fait juste. Le Suisse est une page de dic­tion­naire, une bande à part, un pe­tit sol­dat de­ve­nu sni­per, un in­ven­teur ico­no­claste, au­teur d’im­menses films qui ali­mentent les ci­né-clubs et re­posent en paix dans les DVD­thèques. Il tourne de­puis 1960, a sor­ti Adieu au lan­gage en 2014 et son der­nier chef-d’oeuvre, Pas­sion, date de 1982. Il y a trente-cinq ans… Mais oui, je dé­conne. En fait, non. C’est bien là le pro­blème. Ce­la fait main­te­nant un très long bail que JLG cultive son jar­din sans réus­sir à lui don­ner des cou­leurs, même si, de temps en temps, une image ici et une sé­quence là prouvent que le gars sait en­core bi­ner. Mais sans for­cer. Juste pour amu­ser sa ga­le­rie. Or avec Go­dard, il semble que le dé­bat soit clos avant même d’avoir com­men­cé. Les gar­diens du temple veillent et clouent au pi­lo­ri ceux qui pour­raient émettre le moindre soup­çon de miette d’un dé­but de cri­tique. Per­sonne ne re­met en cause l’im­por­tance du ci­néaste mais où est-il écrit qu’on doive s’age­nouiller de­vant toutes les go­dar­de­ries ? – je ne suis d’ailleurs même pas sûr que Go­dard lui-même ap­plau­disse à ce ci­rage in­con­ve­nant ; il re­garde, il ne dit rien, c’est vrai, mais le truc peut l’amu­ser. L’in­dif­fé­rence du pu­blic à l’égard de Go­dard est, pour une grande part, de la faute de la cri­tique béate. À force de crier au gé­nie comme on crie au loup alors qu’il n’ap­pa­raît ja­mais, le plus ai­mable des ci­né­philes fi­nit par se las­ser. Contrat de confiance rom­pu. Il n’est pas d’ar­tistes im­por­tants qui n’aient flan­ché un jour ou l’autre par manque de dé­sir, d’ins­pi­ra­tion, de feu dans la che­mi­née ou de riz trop cuit. Hit­ch­cock a ra­té des films, Re­noir n’a pas tou­jours été au mieux, Ford a par­fois fait le bou­lot pé­père, Ozu s’est re­po­sé sur l’oreiller et Berg­man a aus­si fait mieux. Et pas Go­dard ? Ben, si. Rien ne vaut une bonne re­mise en cause, rien de pire qu’un aveu­gle­ment de dé­vots. La cri­tique, tou­jours aus­si es­sen­tielle, est faite pour agi­ter le co­co­tier. Elle doit aus­si se re­mettre en ques­tion et as­su­mer ses er­reurs. C’est ain­si que doit fonc­tion­ner le dé­bat pu­blic et, al­lons-zi al­lons-zo, la dé­mo­cra­tie. Par exemple, si ça se trouve, cet édito…

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.