Les sor­ties de films DVD/Blu-ray : Djan­go, Pic­nic…

Studio Ciné Live - - Sommaire - par tho­mas Bau­rez

Pa­ris vi­dé, Pa­ris li­bé­ré. Chaque an­née, les grands dé­parts es­ti­vaux laissent le champ plus libre. Avant de plon­ger lui aus­si dans le grand bain des va­cances, le pro­duc­teur­réa­li­sa­teur Étienne Co­mar planche sur l’écri­ture de son pro­chain film de ci­néaste. Notre ap­pel vient in­ter­rompre le fil de ses pen­sées du jour et le ren­voyer à l’époque de Djan­go, sor­ti en avril der­nier, et qui a flir­té avec les 500 000 en­trées. Le ma­gni­fique Re­da Ka­teb y in­carne le gui­ta­riste Djan­go Reinhardt, gé­nie des notes au doig­té ahu­ris­sant qui a po­pu­la­ri­sé le jazz ma­nouche. Le film suit les pé­ri­pé­ties, les hé­si­ta­tions et les com­bats du mu­si­cien dans la France oc­cu­pée. Ce film, qu’Étienne Co­mar n’a ja­mais en­vi­sa­gé comme un bio­pic, s’est beau­coup heur­té à une cri­tique ré­cla­mant des cer­ti­tudes sur un per­son­nage qui jus­te­ment n’en avait pas. D’autres se sont au contraire lais­sés ber­cer par une mu­sique qui sug­gé­rait plu­tôt qu’elle n’en im­po­sait Pour ré­pondre à la cri­tique, le réa­li­sa­teur, très à l’aise avec l’exer­cice « puisque le­mal est fait », quitte sa table de tra­vail pour s’ap­pro­cher de la fe­nêtre. Au té­lé­phone, au­cun bruit du de­hors ne vient pa­ra­si­ter l’échange.

AVEC CE VRAI FAUX BIO­PIC SUR LE JAZZMAN DJAN­GO REINHARDT, ÉTIENNE CO­MAR A AU­TANT CHAR­MÉ QUE DÉSARÇONNÉ. LE RÉA­LI­SA­TEUR RÈGLE LES AC­CORDS.

« Le film ne se plie pas à la ri­gueur d’une bio­gra­phie mé­ti­cu­leuse, dé­jà dis­po­nible dans nombre de livres et d’an­tho­lo­gies dis­co­gra­phiques. Mais opte pour un re­gard plus large et porte un souffle, un ly­risme à fleur d’émo­tion. » Mon film est le por­trait d’un ar­tiste à un mo­ment pré­cis, en l’oc­cur­rence l’Oc­cu­pa­tion. Djan­go Reinhardt est une fi­gure as­sez mé­con­nue du grand pu­blic. Lorsque j’ai com­men­cé mes re­cherches, j’ai beau­coup par­lé avec des Tsi­ganes, pour qui il est une sorte de di­vi­ni­té. Je ne me voyais pas évo­quer cet ar­tiste sans par­ler des hu­mi­lia­tions et des per­sé­cu­tions su­bies par cette com­mu­nau­té du­rant la Se­conde Guerre mon­diale. Djan­go est pas­sé à tra­vers cette hor­reur de fa­çon mi­ra­cu­leuse. Mon film se concentre vo­lon­tai­re­ment sur un temps très court où le monde s’écroule au­tour de lui. C’est la fin de l’hu­ma­ni­té. Com­ment un ar­tiste ré­siste-t-il à ça ? Djan­go a fait avec ce qu’il avait. Il n’a pris ni les armes, ni le ma­quis, mais la gui­tare. N’ayant pas de ter­ri­toire propre, les Tsi­ganes n’ont ja­mais fait la guerre.

« Le film rate le vi­rage du ro­ma­nesque, no­tam­ment avec le per­son­nage in­ven­té de Louise de Klerk (…). À trop rem­plir de fonc­tions, le per­son­nage de­vient pur fan­tasme de fic­tion, trop gros pour convaincre, pas as­sez in­car­né pour sé­duire. » À la sor­tie du film, mon er­reur a été d’in­sis­ter en in­ter­view sur l’as­pect fic­tion­nel du per­son­nage de Louise de Klerk. Cer­tains cri­tiques se sont en­gouf­frés dans cette brèche pour me re­pro­cher cette li­ber­té. Or le propre du ci­né­ma est de se ré­ap­pro­prier le réel pour créer de la fic­tion, du rêve… On sait que Djan­go a eu beau­coup de maî­tresses, dont cer­taines lui ont per­mis de cô­toyer la haute so­cié­té pa­ri­sienne. Djan­go reste un mythe puis­qu’il existe très peu d’archives sur sa vie ni de bio­gra­phie of­fi­cielle. Au dé­part, je ne cher­chais pas une ac­trice connue pour jouer Louise de Klerk. J’ai fi­na­le­ment dé­ci­dé d’af­fir­mer ce cô­té presque ir­réel en fai­sant de cette femme fa­tale une sorte d’ac­trice hol­ly­woo­dienne de cette époque. Ce cô­té star qu’in­carne Cé­cile de France ex­prime ce rêve de ci­né­ma.

« Li­bé­ré de l’énorme tra­vail qu’il a ac­com­pli en amont, Re­da Ka­teb fait re­naître le prince gi­tan dans sa gran­deur et ses pa­ra­doxes. » Coc­teau qua­li­fiait Djan­go Reinhardt de doux fauve. De sa mu­sique on ne re­tient sou­vent que l’éner­gie, la vi­tesse, alors qu’à l’image du re­quiem qu’il a com­po­sé en hom­mage à son peuple, il af­fec­tion­nait la len­teur et la mé­lan­co­lie. Djan­go Reinhardt était connu pour prendre son temps. C’est quel­qu’un que l’on at­ten­dait tou­jours. Cette image de doux fauve colle très bien à Re­da. Afin d’être cré­dible à la gui­tare, il a tra­vaillé avec un coach. Le film s’ouvre sur ce plan sé­quence où il donne un concert. Même s’il y a des pe­tits ef­fets in­vi­sibles à l’image, il n’y a pas de tru­cages, c’est Re­da qui joue. Il était en­tou­ré de vrais mu­si­ciens et boos­té par cette éner­gie mu­si­cale. Re­da a par­fai­te­ment in­té­gré l’idée que l’émo­tion de son per­son­nage passe avant tout par sa mu­sique.

« Il reste, par-de­là ces images, la sen­sa­tion de n’avoir pu cer­ner un être com­plexe et in­sai­sis­sable. » Un être « com­plexe » et « in­sai­sis­sable » est par dé­fi­ni­tion mys­té­rieux. Qui était Djan­go ? Un gé­nie ca­pri­cieux ? Un lâche ou, au contraire, un être gé­né­reux et cou­ra­geux ? La seule cer­ti­tude que j’ai, c’est la beau­té de sa mu­sique et la foi to­tale qu’il avait en elle. Au­jourd’hui, les ar­tistes doivent com­mu­ni­quer, don­ner leur avis, mais à l’époque de Djan­go, c’était très dif­fé­rent. Le ci­néaste An­dreï Tar­kovs­ki a dit que le plus im­por­tant dans un film, c’est de sai­sir le tem­po. Ce­lui de Djan­go est un lar­go, un rythme mu­si­cal qui prend le temps de se dé­ve­lop­per pour at­teindre une sorte de ma­jes­té. C’était en tout cas l’am­bi­tion. Ce rythme nous dit des choses in­times sur l’homme. Blu-ray/DVD • D’Étienne Co­mar • Avec Re­da Ka­teb, Cé­cile de France, Bea Pa­lya, Bim­bam Mer­stein… • Pa­thé • Dis­po

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