En­quête : Le re­nou­veau de la fic­tion fran­çaise

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Al’au­tomne, s’achè­ve­ra une aven­ture de dix ans. Un vil­lage fran­çais, suc­cès cri­tique et po­pu­laire, pren­dra fin. Mais cette sé­rie, sans équi­valent dans notre his­toire té­lé­vi­suelle, est l’arbre qui cache la fo­rêt. Une fo­rêt dans la­quelle se dis­si­mulent une ré­gle­men­ta­tion in­adap­tée, une culture sclé­ro­sante et une fri­lo­si­té en­dé­mique. Car, au fond, quel est le pro­blème des séries fran­çaises ? Pour­quoi diable sommes-nous in­ca­pables de nous mé­ta­mor­pho­ser comme l’ont fait les Scan­di­naves ou les Belges et de nous rap­pro­cher de nos voi­sins bri­tan­niques ? Pour ré­pondre à cette ques­tion, il y a tou­jours l’ar­gu­ment de bis­trot re­cy­clé de­puis des an­nées : «On est nuls.» Une fois qu’on a dit ça, on n’a rien dit. À peine a-t-on com­pris que le chan­ge­ment, ce n’est tou­jours pas main­te­nant. Sans par­ler de la com­pa­rai­son avec les États-Unis qui, au mieux, tra­duit la mé­con­nais­sance, et, au pire, la bê­tise. Pour­tant, il existe des rai­sons ob­jec­tives aux re­tards de la fic­tion té­lé­vi­suelle fran­çaise. Elles sont ex­po­sées d’une ma­nière syn­thé­tique et claire dans le livre Ex­cep­tion fran­çaise*, de Pierre Ziem­niak. Cet ou­vrage comble un vide. Pour la pre­mière fois est dres­sé un état des lieux com­plet de cette in­dus­trie qui vit une pé­riode de «gla­cia­tion» de­puis les an­nées 80. « La loi de 1986, puis les dé­crets Tas­ca [sur l’ex­cep­tion cultu­relle, en 1990] étaient cen­sés faire émer­ger un sec­teur flo­ris­sant et di­ver­si­fié de la pro­duc­tion en France, sou­te­nu par les chaînes. Or, l’ef­fet in­verse s’est pro­duit, ex­plique Pierre Ziem­niak. Ces textes ont créé un éco­sys­tème en vase clos. » Un sys­tème dans le­quel tout le monde trou­vait son compte. Car les chaînes étaient et res­tent les ar­gen­tiers de la pro­duc­tion, as­su­rant sou­vent les trois quarts du bud­get d’une sé­rie. Dif­fi­cile de dire non à leurs exi­gences et d’exi­ger qu’elles n’in­ter­viennent pas dans les pro­jets qu’elles fi­nancent. Consé­quence : l’in­dus­trie re­pose toute en­tière sur une po­li­tique de la de­mande, celle des dif­fu­seurs, et non sur une po­li­tique de l’offre, celle des au­teurs sou­te­nus par les pro­duc­teurs.

FAC­TEURS FI­NAN­CIER ET CULTU­REL

Pour faire simple, lors­qu’un scé­na­riste pré­sente un pro­jet de sé­rie, la ques­tion qui se pose à lui est de sa­voir si ce­lui-ci cor­res­pond à ce que fait ha­bi­tuel­le­ment une chaîne. Car, comme le rap­pelle Pierre Ziem­niak, les dif­fu­seurs ne sont pas en concur­rence les uns avec les autres,

C’EST UN SE­CRET DE POLICHINELLE: LA FIC­TION FRAN­ÇAISE SUR PE­TIT ÉCRAN EST EN RE­TARD SUR LES AUTRES. MAIS LA ROUE TOURNE. EN­FIN.

PAR PIERRE SERISIER

cha­cun ayant sa ligne édi­to­riale propre. « Donc, si un pro­jet est re­fu­sé par une chaîne, pour le pré­sen­ter ailleurs, l’au­teur doit le mo­di­fier plus ou moins en pro­fon­deur, ex­plique-t-il. Les chaînes n’ont eu au­cun in­té­rêt à prendre des risques pour chan­ger les choses. » Si cette équa­tion éco­no­mique est dé­li­cate à ré­soudre mais pas im­pos­sible, elle peut pro­duire des ef­fets per­vers. Au­jourd’hui, les chaînes fran­çaises as­sument de plus en plus un rôle de pro­duc­tion, comme c’est est le cas dans les pays scan­di­naves ou en Grande-Bre­tagne – cette évo­lu­tion étant le jeu d’in­tenses ba­tailles, comme l’a mon­tré le ra­chat, en 2015, par TF1, de Ne­wen, so­cié­té de pro­duc­tion de Plus belle la vie, dif­fu­sée par France 3. « On as­siste à un ré­équi­li­brage, mais il ne pour­ra pas y avoir de fic­tions de qua­li­té sans le main­tien d’une part de pro­duc­tion in­dé­pen­dante en France » , pré­cise Pierre Ziem­niak.

FAIRE CONFIANCE AUX CRÉA­TEURS

À ce fac­teur fi­nan­cier s’ajoute une pra­tique cultu­relle propre à la France. Pen­dant des dé­cen­nies, la té­lé­vi­sion a été, de fa­çon sys­té­ma­tique, moins va­lo­ri­sée que le ci­né­ma. On a ou­blié que de grands réa­li­sa­teurs comme Mau­rice Pia­lat, Ro­ber­to Ros­se­li­ni, Ken Loach ou Ing­mar Berg­man avaient tra­vaillé pour la té­lé­vi­sion. Pour dire les choses crû­ment, il reste en France une fas­ci­na­tion pour la nou­velle vague et pour le sta­tut de réa- li­sa­teur/scé­na­riste qui dé­forme le re­gard por­té sur le pe­tit écran. « Ce qui mar­chait au ci­né­ma dans les an­nées 60 ne peut pas mar­cher pour les séries té­lé des an­nées 2010. On est dans un autre uni­vers, ce n’est pas le même type d’oeuvres ni le même type de fa­bri­ca­tion. Il fau­drait que les au­teurs de ci­né­ma fassent preuve de plus d’hu­mi­li­té pour ve­nir à la té­lé », ex­plique Pierre Ziem­niak. Il faut en ve­nir au temps long et ou­blier le temps court du ci­né­ma. Mais aus­si que les chaînes pu­bliques mettent en place une po­li­tique au­da­cieuse et am­bi­tieuse : comme le prouvent les exemples da­nois, nor­vé­gien, bri­tan­nique ou belge, il n’y a pas de séries de qua­li­té sans un ser­vice pu­blic puis­sant et in­no­vant. Après des an­nées d’ater­moie­ments, un tour­nant semble heu­reu­se­ment se des­si­ner. Le plan créa­tion, lan­cé en jan­vier der­nier par la pré­si­dente de France Té­lé­vi­sions, Del­phine Er­notte, laisse es­pé­rer une aug­men­ta­tion des vo­lumes pro­duits, in­dis­pen­sable à une ré­vo­lu­tion de la créa­tion té­lé. D’ici 2020, sont at­ten­dues une hausse de 50 % de la pro­duc­tion pu­blique, l’ins­tau­ra­tion de nou­velles cases de dif­fu­sion, une va­lo­ri­sa­tion du bud­get créa­tion de 20 mil­lions d’eu­ros et une di­ver­si­fi­ca­tion des genres et des for­mats. Fichtre ! Au­de­là des chiffres, la clé est aus­si celle de la confiance en­vers les créa­teurs : « Il faut pou­voir com­man­der une saison 2 alors que la saison 1 est en train d’être tour­née », note Pierre Ziem­niak. Le fait de trop at- tendre a été une des causes de l’échec de la suite des Re­ve­nants ou de Cla­ra Shel­ler. Il faut créer chez le spec­ta­teur une culture et une pra­tique de consom­ma­tion ré­gu­lière en re­ve­nant chaque an­née, à la ma­nière de ce qu’a réus­si Le bu­reau des lé­gendes sur Ca­nal+ et, dans une moindre me­sure, Un vil­lage fran­çais, sur France 3. Pour ce­la, en­core faut-il éga­le­ment ac­cor­der du temps à la dif­fu­sion et ne pas tout bâ­cler en deux ou trois se­maines à rai­son de deux à trois épi­sodes par soir. « Les séries fran­çaises de­vraient s’éta­ler sur dix se­maines afin que les spec­ta­teurs aient le temps d’en par­ler le len­de­main à la ma­chine à ca­fé, sou­tient Pierre Ziem­niak. Or que constate-t-on ? Les séries les plus re­gar­dées dans le monde, Game of Th­rones et The Wal­king Dead, sont toutes deux dif­fu­sées en un épi­sode se­maine après se­maine. » Ce res­pect du spec­ta­teur doit s’ac­com­pa­gner de l’ins­tau­ra­tion d’un sta­tut de l’au­teur. Ce­lui qui porte la sé­rie doit sa­voir écrire mais il doit aus­si ap­prendre à gé­rer d’autres au­teurs ain­si que des fonds. En­fin, il doit avoir des com­pé­tences tech­niques et se rendre sur les tour­nages pour sa­voir ce que coûte ce qu’il écrit. Trop sou­vent en­core, la té­lé­vi­sion « fa­brique des pro­to­types », rap­pelle Pierre Ziem­niak. Dans ces condi­tions, pas fa­cile de chan­ger car les chaînes qui pro­duisent de la fic­tion de qua­li­té en France se comptent presque sur les doigts d’une seule main.

« COMME LE PROUVENT LES EXEMPLES DA­NOIS, NOR­VÉ­GIEN, BRI­TAN­NIQUE OU BELGE, IL N’Y A PAS DE SÉRIES DE QUA­LI­TÉ SANS UN SER­VICE PU­BLIC PUIS­SANT ET IN­NO­VANT. »

*Édi­tions Ven­dé­miaire, 216 p., 19,50 eu­ros.

Un vil­lage fran­çais

Les re­ve­nants

Le bu­reau des lé­gendes Cla­ra Shel­ler

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