Ren­contre Da­vid Simon-George Pe­le­ca­nos

Da­vid Simon, père de l’im­mense The Wire, et le ro­man­cier George Pe­le­ca­nos pro­posent, avec The Deuce, une plon­gée dans le New York des an­nées 70, à l’heure de l’émer­gence de l’in­dus­trie por­no. Une grande sé­rie et un en­tre­tien ex­clu­sif avec ses au­teurs.

Studio Ciné Live - - Sommaire - par Ni­co­las Ro­bert

Quinze ans après The Wire, cinq ans après Treme, vous tra­vaillez sur votre troi­sième sé­rie en­semble pour HBO. Entre vous, c’est une his­toire qui dure…

Da­vid Simon : Pour moi, c’est vrai­ment confor­table de tra­vailler avec George. À l’époque de The Wire, la dis­cus­sion était très ou­verte, on se par­lait tous les jours. J’avais écrit sur la sé­rie Ho­mi­cide. George, de son cô­té, bos­sait pour le ci­né­ma, mais nous col­la­bo­rions sur quelque chose de vrai­ment nou­veau, avec une his­toire qui tra­ver­sait toute la saison. Au­jourd’hui, on se com­prend très vite. George Pe­le­ca­nos : Notre mé­tier, c’est un tra­vail ba­sé sur la pa­role, l’échange. Contrai­re­ment à ce que je fais quand j’écris des ro­mans, je ne res­sens pas le be­soin d’être seul pour faire ce bou­lot : j’ai sur­tout be­soin d’être avec quel­qu’un en qui j’ai confiance. C’est ce qui rend les choses plus fa­ciles.

Com­ment en êtes-vous ve­nus à vous in­té­res­ser à l’émer­gence de l’in­dus­trie du por­no à New York ?

George Pe­le­ca­nos : Nous étions en train de tra­vailler sur Treme lors­qu’un membre de l’équipe de pro­duc­tion nous a par­lé d’une idée qu’il dé­ve­lop­pait de­puis plu­sieurs an­nées. Il connais­sait un gars qui avait un bar sur Times Square, l’éta­blis­se­ment avait af­faire à la ma­fia et il vou­lait par­ler de la pé­riode de la lé­ga­li­sa­tion de la por­no­gra­phie aux États-Unis. Il était le der­nier té­moin de ce que tout un tas de gens comme lui avaient vé­cu. Da­vid et moi avons dé­ci­dé de nous rendre à New York pour le ren­con­trer. Da­vid Simon : C’était un des frères Mar­ti­no [deux ju­meaux qui servent d’ins­pi­ra­tion aux per­son­nages joués par James Fran­co dans The Deuce, NDLR]. Il nous a don­né beau­coup de ma­tière pour dé­ve­lop­per l’his­toire de The Deuce. Il est dé­cé­dé pen­dant la pré­pa­ra­tion du pi­lote. George Pe­le­ca­nos : Nous ne sa­vions pas à quoi nous at­tendre avec cette ren­contre, mais nous en sommes res­sor­tis vrai­ment très em­bal­lés. Nous avons dis­cu­té avec lui quelques heures et nous nous sommes dit qu’il y avait vrai­ment quelque chose à faire. Cette his­toire est par­ti­cu­liè­re­ment riche. C’était sur­tout com­plè­te­ment dif­fé­rent de ce à quoi on s’at­ten­dait.

Dif­fé­rent dans quel sens ? Qu’est-ce qui a prin­ci­pa­le­ment re­te­nu votre at­ten­tion ?

Da­vid Simon : Je crois que l’on tra­verse au­jourd’hui une époque où la part de mi­so­gy­nie qui sub­siste dans notre culture est vé­ri­ta­ble­ment re­mise en ques­tion. Du coup, c’est plu­tôt une bonne chose de s’in­té­res­ser à l’époque où les fon­da­tions de l’ima­ge­rie qui ré­duit les femmes au rang d’ob­jet est de­ve­nue lé­gale. Avant, il y avait évi­dem­ment de la por­no­gra­phie, la pros­ti­tu­tion était aus­si une réa­li­té, mais il y a eu un mo­ment où c’est de­ve­nu une in­dus­trie.

Faire des re­cherches, c’est une chose. Trou­ver LA bonne for­mule, c’est dif­fé­rent. Com­ment avez-vous dé­ve­lop­pé la sé­rie ?

Da­vid Simon : Avant de se lan­cer dans la créa­tion d’une sé­rie, il faut en trou­ver la jus­ti­fi­ca­tion. Quel est le coeur de l’his­toire ? Il faut le sa­voir avant même de com­men­cer à créer les per­son­nages et les in­trigues.

Jus­te­ment : la ma­fia, le proxé­né­tisme, le por­no et l’émer­gence d’un mar­ché… les su­jets sont mul­tiples. Quel est vrai­ment le coeur de la sé­rie, se­lon vous ?

Da­vid Simon : C’est l’ima­ge­rie vé­hi­cu­lée par la culture por­no. L’im­pact de cette lé­ga­li­sa­tion est consi­dé­rable. On ne se rend pas tou­jours compte à quel point elle a trans­for­mé nos so­cié­tés. Dé­sor­mais, on ne vend pas une voi­ture ou une bière sans y faire ré­fé­rence, même si ce n’est pas di­rec­te­ment de la por­no­gra­phie. Ce­la a sur­tout trans­for­mé la fa­çon dont on parle des femmes de nos jours. The Deuce ar­rive à l’an­tenne à un mo­ment où la fa­çon dont les per­son­nages fé­mi­nins sont pré­sen­tés fait l’ob­jet de vrais dé­bats. De Game of Th­rones à Girls en pas­sant par I Love Dick… George Pe­le­ca­nos : Nous avons été très at­ten­tifs à cette ques­tion dans la fa­bri­ca­tion dans la sé­rie, no­tam­ment à chaque fois que l’on fil­mait un corps. La por­no­gra­phie est le thème de la sé­rie : il fal­lait mon­trer ce dont nous par­lions et il y avait, en même temps, une ligne à ne pas dé­pas­ser. Étant un homme, ce n’est peu­têtre pas à moi de le dire mais il me semble que nous avons trou­vé un as­sez bon équi­libre. Da­vid Simon : Il était très im­por­tant de ne pas avoir que des hommes sur ce pro­jet. Quand on tra­vaille sur une sé­rie où il est ques­tion de por­no­gra­phie, de pros­ti­tu­tion ou de mi­so­gy­nie, il faut que des

«La por­no­gra­phie est le thème de la sé­rie : il fal­lait mon­trer ce dont nous par­lions et il y avait, en même temps, une ligne à ne pas dé­pas­ser.» George Pe­le­ca­nos

femmes soient de la par­tie. Il fal­lait une équipe au sein de la­quelle le dé­bat se­rait fé­cond. Nous nous sommes tour­nés vers deux ro­man­cières de pre­mier plan : Li­za Lutz et Me­gan Ab­bott. Nous avons aus­si sol­li­ci­té des au­teurs gays et trans, afin qu’ils soient re­pré­sen­tés. Et puis il y a aus­si Ri­chard Price, qui écrit sur New York comme per­sonne. Tout ça nous don­nait une bonne équipe.

Cette sé­rie vous a-t-elle ins­pi­ré des ré­flexions plus larges, à une époque où la lé­ga­li­sa­tion des drogues douces est en plein dé­bat ?

Da­vid Simon : Dans une cer­taine me­sure, oui. Si vous dé­cri­mi­na­li­sez l’usage de la drogue, vous al­lez éli­mi­ner le crime or­ga­ni­sé et toute la vio­lence qui l’en­toure. Dans le même temps, ce­la va gé­né­rer beau­coup d’ar­gent et de pro­fits. Mais il faut voir plus loin, il faut être ca­pable de voir l’in­ci­dence sur la so­cié­té en gé­né­ral. Je ne pense pas que l’es­sor de l’in­dus­trie du sexe soit, à pro­pre­ment par­ler, une vic­toire. Ou, plus exac­te­ment, il pro­voque aus­si des dé­gâts à un ni­veau per­son­nel. Un des pro­blèmes de la dé­cri­mi­na­li­sa­tion de la pros­ti­tu­tion, c’est que vous pou­vez fa­ci­li­ter le tra­fic d’êtres hu­mains. La lé­ga­li­sa­tion peut of­frir des so­lu­tions pour conte­nir la vio­lence du crime or­ga­ni­sé mais la vé­ri­té, c’est qu’il n’y a ja­mais de vic­toire to­tale, in­dé­pen­dam­ment du pro­fit que ce­la gé­nère ou non.

Vous par­liez des êtres hu­mains. Au-de­là d’un vrai sou­ci de réa­lisme, vos per­son­nages pos­sèdent tou­jours une vraie puis­sance ico­nique. À quoi l’at­tri­buez-vous ?

George Pe­le­ca­nos : Je vais prendre l’exemple de proxé­nètes dans The Deuce. Il au­rait été fa­cile d’en faire des types ab­so­lu­ment dé­tes­tables. Ce dont nous sommes plu­tôt sa­tis­faits, c’est que cha­cun d’eux pos­sède une per­son­na­li­té : ce ne sont pas de bonnes per­sonnes mais ils ne le savent pas. Nous es­sayons de ne ja­mais ou­blier ce qui fait l’hu­ma­ni­té de nos per­son­nages. Nous en par­lons très tôt et très lon­gue­ment en salle d’écri­ture avec les au­teurs. L’ob­jec­tif, c’est d’es­sayer de com­prendre qui ils sont. Et évi­dem­ment, les ac­teurs ap­portent beau­coup à ce pro­ces­sus créa­tif.

Avec vos in­trigues au long cours, vous avez pris un temps d’avance sur les ser­vices de streaming et la dif­fu­sion de sai­sons en un bloc. Quel re­gard por­tez-vous sur l’évo­lu­tion de la dif­fu­sion des séries ?

Da­vid Simon : Nous avons l’ha­bi­tude de ne pas com­men­cer sans avoir une idée pré­cise de la fin. Toute bonne his­toire a un dé­but, un mi­lieu et une fin et nous tra­vaillons très tôt sur cette idée, pour mettre en place une in­trigue com­plète. Nous avons com­men­cé à le faire avant l’ar­ri­vée des ser­vices de streaming comme Net­flix et Ama­zon, et nos mé­thodes n’ont pas chan­gé. Rien n’était pla­ni­fié : ce qui nous in­té­resse, c’est de ra­con­ter une his­toire.

The Deuce

Sur HBO à par­tir du 10 sep­tembre

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