In­ter­view : Bru­no Du­mont

Avec sa co­mé­die mu­si­cale dé­ca­lée, Jean­nette, l’en­fance de Jeanne d’Arc Bru­no Du­mont s’ap­pro­prie ce mythe fran­çais qui a tou­jours han­té les ci­néastes. Entre les dunes et les ma­rais de la Côte d’Opale, en­tre­tien avec le réa­li­sa­teur.

Studio Ciné Live - - Sommaire - Par Tho­mas Bau­rez

Avant d’ar­ri­ver à des­ti­na­tion, il faut mar­quer un pre­mier ar­rêt à la gare de Ca­lais, où les bar­be­lés au­des­sus des voies et la pré­sence po­li­cière très vi­sible té­moignent d’une triste réa­li­té, celle des camps de mi­grants. Une voi­ture ex­tirpe le voya­geur du sombre contexte. La Côte d’Opale n’est pas loin. À peine sor­ti de l’au­to­route, c’est tout un autre monde qui s’ouvre au ci­né­phile. Le monde de Du­mont. Ici, les dunes d’Hors Sa­tan, là-bas le block­haus du P’tit Quin­quin, plus loin les plages de Ma Loute. Un uni­vers que d’au­cuns vou­draient conti­nuel­le­ment plu­vieux, alors que les rayons du so­leil des­sinent fré­quem­ment des ara­besques sur une na­ture ma­jes­tueuse. Ce tu­multe sied bien à Du­mont qui aime fil­mer « le chaos des choses ». C’est à Au­dres­selles pré­ci­sé­ment que le ci­néaste pi­lote au­jourd’hui son Coin­coin et les Z’in­hu­mains, suite des aven­tures du P’tit Quin­quin, sé­rie pit­to­resque et bur­lesque qui a fu­rieu­se­ment dé­ri­dé le style de son au­teur. Avant de dé­bu­ter sa jour­née, le ci­néaste veut bien tou­cher deux trois mots sur sa pu­celle. 1425, Dom­ré­my, dans les Vosges (ça, c’est pour le dé­cor, car en réa­li­té Du­mont n’a pas bou­gé d’ici), la pe­tite Jean­nette, 8 ans, en­tend vi­rer les An­glais hors du royaume de France. Avant de s’en don­ner les moyens et de par­tir en guerre, elle chante et danse sa pas­sion. Ins­pi­rée des écrits de Charles Pé­guy, mis en mu­sique par Igorrr et cho­ré­gra­phié par Phi­lippe Dé­cou­flé, cette lec­ture apo­cryphe de Jeanne d’Arc est la plus libre et sau­gre­nue ja­mais tour­née dans une his­toire du ci­né­ma qui en a pour­tant vu d’autres (voir pho­tos page sui- vante). Sans chan­ter ni dan­ser, Bru­no Du­mont parle po­sé­ment de cet ob­jet fil­mique as­sez peu iden­ti­fié…

Pour­quoi Jeanne d’Arc ? Bru­no Du­mont: Au dé­part, il y a sur­tout le dé­sir de réa­li­ser une co­mé­die mu­si­cale. Le bur­lesque de P’tit Quin­quin m’a per­mis de sor­tir des rails du na­tu­ra­lisme et, de­puis, je cherche l’aven­ture. M’es­sayer à la co­mé­die mu­si­cale fait par­tie de cette lo­gique. Je sa­vais dès le dé­part que la struc­ture mu­si­cale du film se­rait très ori­gi­nale, voire étrange ; il fal­lait donc que je contre­ba­lance avec une his­toire qui parle au plus grand nombre. Je ne cherche pas à désar­çon­ner le spec­ta­teur à tout prix. Uti­li­ser le per­son­nage de Jeanne d’Arc, dont l’his­toire est très connue, me per­met de ré­équi­li­brer les forces. Et puis, c’est un mythe fran­çais, à tra­vers lui, je parle aus­si de la France. C’est-à-dire ? Lorsque j’ai dé­ci­dé de trai­ter de Jeanne d’Arc, la so­cié­té était en plein dé­bat sur l’iden­ti­té fran­çaise. Qu’est-ce qu’être fran­çais ? La ques­tion était par­tout. Or, on sait bien qu’il n’y a pas de ré­ponse ra­tion­nelle à don­ner. Jeanne en tant que fi­gure hé­roïque, pé­trie de contra­dic­tions, per­met, via le ci­né­ma, de trai­ter cette ques­tion obs­cure. Elle a un des­tin d’une ri­chesse in­croyable, ce­lui d’une jeune pay­sanne vierge qui va vers le roi, se bat pour lui, veut chas­ser les étran­gers hors de France, a des dis­cus­sions théo­lo­giques puis­santes et fi­nit brû­lée. Elle en­globe toute la di­ver­si­té de la so­cié­té fran­çaise. Pour­tant, vous ne vous fo­ca­li­sez que sur l’en­fance de Jeanne. Vous l’ap­pe­lez d’ailleurs Jean­nette… C’est Charles Pé­guy, pas moi. J’ai adap­té ses textes, qui se concentrent sur cette

« J’AIME L’EN­FANCE ET SES IM­PER­FEC­TIONS. CE QUI EST EN TRAIN DE NAÎTRE ME PASSIONNE PLUS QUE CE QUI EST ACHE­VÉ. » BRU­NO DU­MONT

pé­riode. J’aime l’en­fance et ses im­per­fec­tions. Ce qui est en train de naître me passionne plus que ce qui est ache­vé. La Jeanne d’Arc statufiée ne m’in­té­resse dé­jà plus. Je veux cas­ser le mo­nu­ment. Par la co­mé­die, no­tam­ment. On peut adap­ter Pé­guy et se fendre la gueule. Il y a des films tel­le­ment par­faits que l’on ne res­sent plus rien. Or notre âme n’est pas faite ain­si. On a be­soin de l’ébran­le­ment des choses. L’en­fance, c’est un ap­pren- tis­sage, un ré­cit for­cé­ment ap­proxi­ma­tif. Ma Jean­nette a son pe­tit chaos à elle. Je vou­lais voir éclore et cap­ter le coeur de Jeanne dans ses im­per­fec­tions, ses hé­si­ta­tions. Toutes les chan­sons ont été en­re­gis­trées en son di­rect sur le tour­nage, afin de sai­sir ce que la jeune ac­trice pou­vait me don­ner de vi­vant. Les ac­teurs non pro­fes­sion­nels m’ap­portent ça. Même quand je filme une star comme Fa­brice Lu­chi­ni dans Ma Loute, je le re­place dans

«LA JEANNE D’ARC STATUFIÉE NE M’IN­TÉ­RESSE DÉ­JÀ PLUS. ON PEUT ADAP­TER PÉ­GUY ET SE FENDRE LA GUEULE. » BRU­NO DU­MONT

son propre chaos. Ça le dé­sta­bi­lise mais ça crée des choses nou­velles. En quoi les textes poé­tiques et phi­lo­so­phiques de Charles Pé­guy (1873 – 1914) sont une bonne base pour ra­con­ter cette his­toire ? Pé­guy est un homme contraire à son temps. Quand tout le monde parle de pro­grès, lui, à l’ins­tar de Berg­son, n’y croit pas. Il re­proche par exemple à la pen­sée po­li­tique d’ajour­ner le pré­sent, de faire

des pro­messes pour le len­de­main. Idem avec les chré­tiens : « Le pa­ra­dis, c’est plus tard. En at­ten­dant, souf­frez, souf­frez ! » Pé­guy re­fuse tout ça et in­cite au contraire à jouir de l’ins­tant. Écrire sur Jeanne d’Arc, c’est pour lui une fa­çon d’in­car­ner cette ful­gu­rance. Jeanne fra­casse ce pré­sent pour le por­ter à une in­ten­si­té ab­so­lu­ment ex­tra­or­di­naire de l’être, de la phi­lo­so­phie. Pé­guy a lui aus­si une his­toire rem­plie de contra­dic­tions. Il a été un so­cia­liste uto­piste avant de quit­ter Jau­rès pour re­joindre les ca­tho­liques puis les lâ­cher tout aus­si ra­pi­de­ment. C’est rare de trou­ver quel­qu’un qui em­brasse un spectre de pen­sée aus­si large et qui s’est po­sé des ques­tions fon­da­men­tales. Il a tou­ché le fond des choses et na­vi­gué dans un océan en fu­rie. Le Pé­guy de la der­nière pé­riode, c’est un mys­tique qui cri­tique l’église, la po­li­tique, toutes les ins­ti­tu­tions de ma­nière gé­né­rale. Je suis en ac­cord avec ça.

La Jeanne de Pé­guy se­rait la quin­tes­sence de ce brouille­ment in­té­rieur ?

La pen­sée passe son temps à di­vi­ser. Le bien, le mal. Le pré­sent, c’est jus­te­ment le mé­lange des deux. Il faut ac­cep­ter cette dua­li­té. La Jeanne de Pé­guy, par son élé­va­tion mys­tique, va aug­men­ter cette puis­sance. Pour au­tant, ce n’est pas obs­cur, c’est presque phy­sique. À la lec­ture vous res­sen­tez ça très fort. Jeanne re­pré­sente cette pen­sée sous des de­hors tout à fait ac­ces­sibles. Com­ment ad­mettre l’iti­né­raire de cette fille qui vient du peuple mais qui est aus­si une fille du roi ? Na­tio­na­liste, com­ba­tive et pour­tant ani­mée de spi­ri­tua­li­té, de phi­lo­so­phie ? C’est im­pos­sible. Le po­li­tique ne peut prendre en charge ces aber­ra­tions, ni les for­mu­ler, c’est trop com­pli­qué. Seul l’art peut em­bras­ser cette com­plexi­té.

Com­ment le ci­né­ma, par dé­fi­ni­tion art de l’en­re­gis­tre­ment, peut-il cap­ter ce pré­sent ?

Par le son di­rect jus­te­ment. Il fal­lait pré­ser­ver cette en­fance que l’ac­trice de­vait me don­ner. Elle avait une oreillette pen­dant les prises et chan­tait par-des­sus la mu­sique qu’elle en­ten­dait. Cette pu­re­té de l’ins­tant entre en­suite en col­lu­sion avec l’as­pect im­pur de la mise en scène : le mon­tage, le mixage… Là en­core, il y a confron­ta­tion.

Jeanne d’Arc est très liée au sa­cré, à la pa­role de Dieu. Elle fait écho à d’autres per­son­nages de votre ci­né­ma…

J’es­saie de ra­me­ner le sa­cré dans une pers­pec­tive plus com­mune. Ce ne sont pas l’Église et les ins­ti­tu­tions qui doivent se l’ap­pro­prier. Le sa­cré est dans l’art et doit y res­ter. Je suis pour l’éman­ci­pa­tion et la confis­ca­tion des croyances. C’est ma guerre. Il ne faut pas lais­ser les re­li­gieux par­ler de la re­li­gion, ils sont dan­ge­reux. Les dé­vots m’ef­fraient. Jeanne d’Arc est une illu­mi­née. Elle cô­toie la beau­té et la lai­deur. Com­ment germe une telle vio­lence dans le coeur d’une pe­tite fille ? C’est un beau su­jet. Le tra­vail des ar­tistes est jus­te­ment de res­ti­tuer le spi­ri­tuel sous des formes et des de­hors hu­mains. Il n’y a pas de su­per­sti­tion dans le ci­né­ma, tout le monde sait que c’est du ci­né­ma. Jeanne d’Arc à l’écran, les saints dans les arbres, j’y crois.

Jeanne d’Arc en­tend des voix et se fait des films dans sa tête : elle a in­ven­té le ci­né­ma en quelques sorte ?

Elle a une mis­sion my­tho­lo­gique, comme dans un des­sin ani­mé. Avec elle, on est dans le mer­veilleux, l’ima­gi­naire…

Par­mi les films sur Jeanne d’Arc, les­quels vous in­té­ressent le plus ?

Le film de Dreyer reste le plus puis­sant. Il y a une si­dé­ra­tion. Avant, il y a ce­lui de Georges Mé­liès. L’arbre des saints dans mon film est di­rec­te­ment ins­pi­ré de son tra­vail. J’aime le ci­né­ma muet, pri­mi­tif : tout est dé­jà là.

Jean­nette, l’en­fance de Jeanne d’Arc De Bru­no Du­mont • Avec Li­sa Le­plat Prud­homme, Jeanne Voi­sin, Lu­cile Gau­thier… • Sor­tie : 6 sep­tembre

Dans ce Jeanne d’Arc dé­ca­lé, des saints poussent la chansonnette per­chés dans des arbres…

Li­sa Le­plat Prud­homme

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