L’HU­MOUR EST SAUF

Gilles Lel­louche s’ins­crit dans une tra­di­tion de la co­mé­die d’au­teur. Un dé­fi et une pro­messe.

Studio Ciné Live - - En Couverture - PAR SO­PHIE BE­NA­MON

Il y a co­mé­die et co­mé­die. Le grand bain, comme Le re­dou­table, de Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, qui sort ce mois-ci, ne de­vront leur suc­cès qu’à l’ori­gi­na­li­té de leur idée. Entre les co­mé­dies fran­chi­sées (Les Tuche, Cam­ping…), les poids lourds de l’hu­mour (Da­ny Boon, Jean Du­jar­din), il est cu­rieux de voir un réa­li­sa­teur ten­ter d’im­po­ser l’hu­mour avec un cas­ting hé­té­ro­clite dont un seul ac­teur, Be­noît Poel­voorde, est éti­que­té co­mique. Même chose pour Louis Gar­rel, dont l’image n’est guère as­so­ciée au rire. Leur force ? Les deux films sont hé­ri­tiers d’un genre un peu hybride, et si fran­çais : la co­mé­die d’au­teur. Dans la fou­lée d’un Ber­trand Blier, des réa­li­sa­teurs bi­be­ron­nés à Woo­dy Al­len ont dé­bar­qué en por­tant haut l’iro­nie et le non-sens : le Splen­did et ses Bron­zés, Claude Zi­di et ses Ri­poux, Co­line Ser­reau et Trois hommes et un couf­fin. Mais c’est vé­ri­ta­ble­ment dans les an­nées 90 que le prin­cipe va pro­li­fé­rer sur les cendres du po­lar et du film d’ac­tion made in France. Jean-Pierre Ba­cri et Agnès Jaoui ouvrent le bal. Forts de leur suc­cès au théâtre, les deux ac­teurs/scé­na­ristes font de nos tra­vers quo­ti­diens et de nos pe­tites fâ­che­ries des su­jets de co­mé­die. D’abord sous la di­rec­tion des autres ( Un air de fa­mille, de Cé­dric Kla­pisch), ils prennent ra­pi­de­ment les rênes et s’im­posent avec Le goût des autres (Cé­sar du meilleur film). Kla­pisch, jus­te­ment, passe du pe­tit film bar­ré et fau­ché (Cha­cun cherche son chat) aux co­mé­dies gé­né­ra­tion­nelles ( L’au­berge es­pa­gnole et ses suites). D’autres, éga­le­ment nés ar­tis­ti­que­ment dans les an­nées 90, trans­forment l’es­sai : Bru­no Po­da­ly­dès, Noé­mie Lvovs­ky, To­nie Mar­shall, Pierre Sal­va­do­ri. Ils ne savent pas en­core qu’ils viennent de créer un genre. Avec eux, une nou­velle gé­né­ra­tion de pro­duc­teurs dé­boule : Alain At­tal, les frères Alt­mayer, Édouard Weill, Bru­no Lé­vy, Oli­vier Del­bosc et Marc Mis­son­nier. Sou­cieux de prendre des risques en res­tant sous la barre des 10 mil­lions d’eu­ros, moins ac­cro­chés au star-sys­tem que leurs aî­nés, ils fi­nancent des his­toires pas vues au ci­né­ma : une es­thé­ti­cienne en mal d’amour (Ve­nus Beau­té Ins­ti­tut), deux loo­sers qui doivent rendre le fruit de leur lar­cin (Les ap­pren­tis)… L’his­toire de ces suc­cès – cer­tains dé­passent le mil­lion d’en­trées – com­mence tou­jours de la même ma­nière : un re­fus net et po­li des in­ves­tis­seurs du mi­lieu. La re­cette pa­raît simple : un bon scé­na­rio très ori­gi­nal, des mots d’au­teur, des ac­teurs qu’on n’at­tend pas dans le re­gistre. Mais, dès lors, le mo­dèle pa­raît ver­tueux, on tente de le re­pro­duire : les réa­li­sa­teurs visent alors des stars, les bud­gets enflent ; c’est la cu­rée. Hier – dans les an­nées 2000 –, on a vu ar­ri­ver Brice de Nice, Ha­za­na­vi­cius et ses 0SS 117, Édouard Baer et son uni­vers fou­traque. Au­jourd’hui, c’est Vic­to­ria, de Jus­tine Trier, M. et Mme Adel­man, de Ni­co­las Be­dos ou Rock'n'roll de Guillaume Ca­net. Le genre est pro­li­fique mais aligne dix fois plus de dé­faites qu’il ne cé­lèbre de vic­toires. Pour un In­tou­chables, com­bien d’Aven­tures de Phi­li­bert (pas­tiche de film du Moyen Âge avec Jé­ré­mie Ré­nier) ? Aux États-Unis, la co­mé­die d’au­teur est mar­gi­nale. Qui vou­drait in­ves­tir dans un film sans stars, dont les dia­logues n’ont pas été ré­écrits cent fois et où les gags ne font pas ex­plo­ser trois voi­tures et dix mai­sons ? Au pays où l’échec ci­né­ma­to­gra­phique est un ac­ci­dent in­dus­triel dont les so­cié­tés se re­mettent dif­fi­ci­le­ment, on laisse ces risques à la té­lé­vi­sion. Ou aux chaînes de flux en conti­nu. Adam Sand­ler et Noah Baum­bach ont ain­si trou­vé re­fuge sur Net­flix. L’ex­cep­tion fran­çaise est aus­si dans l’hu­mour. Si le rire fran­çais est sou­vent schi­zo­phrène (on vient en masse voir Les profs et on offre plus d’un mil­lion d’en­trées à Pa­tients), le pu­blic a mon­tré qu’il était prêt à plon­ger pour un duo entre un han­di­ca­pé et son chauf­feur.

main. De quoi dé­goû­ter l’équipe, qui re­con­naît de mau­vaise grâce le sa­voir-faire de John. Il est en­ga­gé. Mais il faut re­mettre les pen­dules à l’heure : Fé­lix Moa­ti n’a ja­mais te­nu 3’52’’ ; à peine 10 se­condes tout mouillé. Le ci­né­ma n’ex­cuse pas tout. Non mais. Gilles Lel­louche a dé­jà dans les pattes plu­sieurs se­maines de film mais rien ne semble l’af­fec­ter. Il est concen­tré, râ­leur, sou­riant. Après l’avoir vu bos­ser plu­sieurs jours dans dif­fé­rentes condi­tions, on s’ar­rê­te­ra à cette Sainte Tri­ni­té. À la fin de la scène, il pousse Poel­voorde dans l’eau. Qui se met à gueu­ler. Il au­rait bu la tasse, ce qui n’est pas for­cé­ment le genre de la mai­son. Mais quand Poel­voorde gueule, c’est qu’il est heu­reux. Mer­cre­di 3 mai. Ver­sailles. Un pub à quelques en­ca­blures royales du châ­teau. La scène du jour se si­tue le len­de­main du cham­pion­nat du monde. Ils sont tous là, gar­çons et filles, et dis­cutent du ré­sul­tat de la com­pé­ti­tion – non, on ne dé­voi­le­ra rien. « Vous y croyez en­core sans y croire vrai­ment », lance Lel­louche aux ac­teurs. Non, rien ne se dé­voile dans cette phrase. Cha­cun a juste quelques mots à dire. Comme dans une conver­sa­tion. Les dia­logues sont écrits mais Lel­louche laisse place à l’im­pro­vi­sa­tion. Deux, trois, quatre prises. « Non, ça ne prend pas, il faut trou­ver le rythme, re­ve­nez aux vrais dia­logues », in­siste Lel­louche. Pas si fa­cile. Sur­tout avec le Poel­voorde qui, en trois heures de tour­nage, n’a pas ar­rê­té une seule se­conde de par­ler, d’in­ter­pel­ler tout le monde, de ba­lan­cer vanne sur vanne alors que son texte de­vait à peu près se ré­su­mer à un « voi­là » ou à un « c’est sûr ». Il ne sup­porte pas de ne rien faire, alors il fait. Faut dire que le gars est drôle. Fa­ti­gant, peut-être, mais drôle.

À CONTRE-COU­RANT

Lel­louche reste de marbre. Il a dû fal­loir une bonne dose de pa­tience au réa­li­sa­teur pour ca­na­li­ser tous ces ego d’ac- teurs, plus ha­bi­tués à jouer en ca­va­lier seul qu’en équipe. « Contrai­re­ment à ce qu’on pour­rait pen­ser, les grands ac­teurs ne sont pas des bêtes de com­pé­ti­tion, rec­ti­fie Lel­louche. Étant moi-même co­mé­dien, je sens quand il faut être plus at­ten­tif à l’un ou à l’autre. L’ego éven­tuel a été vite dé­gon­flé par la pré­sence des filles. De toute ma­nière, je n’ai choi­si que des co­mé­diens que j’aime et que j’es­time. Amal­ric est le pre­mier à qui j’ai pro­po­sé le film, il m’a dit oui im­mé­dia­te­ment, ça m’a li­bé­ré. Ca­net, c’est mon pote, de plus en plus im­pres­sion­nant comme ac­teur, Ka­te­rine est un da­daïste ma­gni­fique, An­glade était mon mo­dèle lorsque j’étais élève au Cours Florent, quant à Be­noît, c’est un rou­blard, un gé­nie co­mique et un im­mense tra­gé­dien. » Entre deux prises, Ma­thieu Amal­ric s’ins­talle à une table, sort un car­net de sa poche et grif­fonne quelques mots. Il ré- écrit ses dia­logues… « Non, pas du tout, je tra­vaille en même temps au mon­tage de Bar­ba­ra. Je prends des notes. » L’homme dort très peu, fait tout en même temps et réus­sit à tout faire. Pour lui, Gilles Lel­louche a re­pous­sé les dates de tour­nage. Sym­pa. « Ce n’est pas sym­pa, c’est bou­le­ver­sant d’être dé­si­ré à ce point. On s’est ren­con­trés sur le tour­nage du Rap­pe­neau et une ami­tié est née. Quand j’ai lu le scé­na­rio, j’ai eu l’im­pres­sion que Gilles était der­rière chaque per­son­nage. C’est un peu toutes les vies et tous les

« LE FILM POSE UNE QUES­TION : COM­MENT RES­TER MAL­GRÉ TOUT

sen­ti­ments qu’il a tra­ver­sés : chiant, sur­ex­ci­té, manque de re­con­nais­sance, etc. Le film va vers la co­mé­die ita­lienne : ami­tié, du­re­té des temps, hu­mour, noir­ceur. Il pose une ques­tion : com­ment res­ter mal­gré tout un être hu­main ? En étant gé­né­reux. Je l’ima­gine jouer tous les rôles. C’est pour­quoi les dia­logues sont si for­mi­dables. » Vrai. La jus­tesse est à ce point-là qu’à la lec­ture du scé­na­rio, on en­tend dé­jà les co­mé­diens par­ler. Mer­cre­di 10 mai, ven­dre­di 12 mai. Pis­cine du Krem­lin-Bi­cêtre. Cen­sée être en Nor­vège. C’est le cham­pion­nat du monde et le tour­nage a lieu de nuit pen­dant toute la se­maine, de 22 heures à 6 heures. Le truc à vous fi­ler des in­som­nies. Tout est évi­dem­ment im­por­tant sur un tour­nage mais là, c’est la ce­rise. Les gar­çons doivent être au ta­quet. Il y a 450 fi­gu­rants sur les gra­dins, des ca­mé­ras par­tout, no­tam­ment dans l’eau, des jeux

de lu­mière, de la mu­sique et une cho­ré­gra­phie à res­pec­ter au mil­li­mètre. C’est un peu ten­du du slip (de bain). Tout se mêle, en­thou­siasme, éner­ve­ment, fa­tigue, ex­ci­ta­tion. L’un ne trouve plus son maillot, l’autre ba­lance des vannes, le troi­sième offre au réa­li­sa­teur un oreiller confec­tion­né avec les poils des co­mé­diens qui ont dû pas­ser au ra­sage (qua­si) in­té­gral. Les ré­pé­ti­tions sont anar­chiques et peu concluantes. « Cette nuit va être très très longue », lance un Poel­voorde plein d’à-pro­pos. Gilles Lel­louche est par- tout, au mé­ga­phone, dans les gra­dins, près de ses ac­teurs. Les dou­blures des co­mé­diens, pré­sentes pour cer­tains gestes tech­niques et pré­cis, font le bou­lot. Alain At­tal est là tous les soirs. « Je suis tou­jours pré­sent sur les films que je pro­duis mais à ce point, ja­mais. Là, c’est un sou­tien et une fier­té. Je suis im­pres­sion­né par le ni­veau d’exi­gence im­po­sé par Gilles. Il a l’ins­pi­ra­tion et l’en­vie. Pas si fré­quent d’as­so­cier les deux. » Pour l’ins­tant, Gilles a sur­tout en­vie de pous­ser un coup de gueule pour re­mettre les ac­teurs d’aplomb. Né­ces­saire sans doute. Pause. Il semble que tout le monde s’at­ten­dait à ce qu’il faille aus­si en pas­ser par là. Un tour­nage ne s’ap­pa­rente ja­mais au monde des Bi­sou­nours. Tout le monde en est d’ailleurs conscient. « On a te­nu parce que Gilles a te­nu, note Lei­la Be­kh­ti. Réunir au­tant de gens d’uni­vers dif­fé­rents sur un type de film qui évoque Sau­tet et Loach est un signe d’in­tel­li­gence et d’ou­ver­ture d’es­prit de sa part. » Mis à part un sketch des In­fi­dèles, co­réa­li­sé avec Jean Du­jar­din, Gilles Lel­louche n’avait pas tou­ché à la ca­mé­ra de­puis… 2003 et Nar­co, co­réa­li­sé avec Tris­tan Au­rouet. Au­tant dire qu’il n’a ja­mais été seul aux ma­nettes alors que la mise en scène est ce qui l’ex­cite le plus. Il de­vait en­chaî­ner après Nar­co, mais les sol­li­ci­tudes comme ac­teur ont eu rai­son de l’en­vie. « Je vou­lais écrire un film cho­ral sur des gars de 40 ans en pleine dé­pres­sion mais là, c’est le ci­né­ma fran­çais qui ferme ses portes. J’ai ima­gi­né une his­toire de casse mais ça me dé­pri­mait à l’avance de tour­ner toutes ces scènes dé­jà vues. J’ai aus­si ache­té les droits d’un bou­quin mais ça n’a rien don­né. Bref, le dé­sert. Et puis, il y a cinq ans, je suis tom­bé sur un doc consa­cré à une équipe de na­ta­tion syn­chro­ni­sée mas­cu­line. Il y avait tout ce que je cher­chais : la poé­sie, la mé­lan­co­lie, la noir­ceur, la so­li­da­ri­té. Conclu­sion pour moi, pour mes per­son­nages et pour les ac­teurs : quand on veut, on peut. » Ils ont pu. À la fin de nuits épui­santes. Les coups de gueule ont sans doute re­froi­di l’eau de la pis­cine, mais cha­cun a ser­ré les dents. Non, il ne se­ra tou­jours rien dit ici, même à la fin de l’ar­ticle, du ré­sul­tat des cham­pion­nats. Mais plu­tôt des images du nu­mé­ro, vues un des der­niers soirs et dé­jà mon­tées. Amal­ric, An­glade, Ca­net, Iva­nov, Ka­te­rine, Moa­ti, Poel­voorde, Tha­mil­chel­van. Bras le­vés, jambes ten­dues, de­mi-tour, mou­ve­ment de tête, haut les bras, plon­ger, émer­ger, bras ten­dus, mains pliées, écar­tées, vol­te­face, na­ger, plon­ger, émer­ger, et en même temps s’il vous plaît, gri­maces, sou­rires, concen­tra­tion, Poel­voorde fait la tête, Ca­net serre les dents, Amal­ric sou­rit, ou le contraire, An­glade en apnée, Tha­mil­chel­van en avance, Moa­ti en re­tard, Ka­te­rine dans le tem­po, ou l’in­verse. À la peine ou en rythme. Mais en­semble.

UN ÊTRE HU­MAIN ? EN ÉTANT GÉ­NÉ­REUX. » MA­THIEU AMAL­RIC

Ma­thieu Amal­ric et Gilles Lel­louche

Le grand bain De Gille Lel­louche • Avec Ma­thieu Amal­ric, Be­noît Poel­voorde, Guillaume Ca­net, Ma­ri­na Foïs… • Sor­tie : cou­rant 2018

Phi­lippe Ka­te­rine et Jean-Hugues An­glade

Be­noît Poel­voorde

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