La belle et la meute vu par Leï­la Sli­ma­ni

Dans La belle et la meute, la réa­li­sa­trice tu­ni­sienne Kaou­ther Ben Ha­nia dresse un por­trait édi­fiant de son pays, entre cor­rup­tion et do­mi­na­tion mas­cu­line. Un constat amer par­ta­gé par l’écri­vaine ma­ro­caine Leï­la Sli­ma­ni, à l’avis tout aus­si tran­ché.

Studio Ciné Live - - Sommaire - ParAn­toine Le Fur

En cette pé­riode de ren­trée lit­té­raire, Leï­la Sli­ma­ni n’a pas une mi­nute à elle. La ro­man­cière, Prix Gon­court en 2016 pour Chan­son douce, sort Sexe et men­songes : la vie sexuelle au Ma­roc (édi­tions Les Arènes), vaste en­quête me­née dans son pays d’ori­gine sur les nou­velles moeurs des jeunes femmes. Un su­jet di­rec­te­ment en lien avec ce­lui de La Belle et la meute, film choc réa­li­sé par Kaou­ther Ben Ha­nia et pré­sen­té lors du der­nier Fes­ti­val de Cannes, sur le viol d’une jeune fille par des po­li­ciers en Tu­ni­sie. Mal­gré son em­ploi du temps char­gé, Leï­la Sli­ma­ni s’est pen­chée sur cette his­toire per­cu­tante, ren­voyant en fi­li­grane une image am­bi­va­lente des so­cié­tés arabes contem­po­raines. Dans son film, Kaou­ther Ben Ha­nia montre un pays, la Tu­ni­sie, gan­gré­né par la vio­lence et la cor­rup­tion dans dif­fé­rents corps de mé­tiers (po­li­ciers, mé­de­cins…). Est-ce éga­le­ment le cas au Ma­roc et, à plus grande échelle, dans les pays du Magh­reb en règle gé­né­rale ? Leï­la Sli­ma­ni : Oui, bien sûr, c’est une si­tua­tion qui existe. Au Ma­roc, que ce soit dans les hô­pi­taux ou dans les com­mis­sa­riats, il y a des cas de cor­rup­tion tous les jours. Mal­heu­reu­se­ment, tous les pays du Magh­reb sont dans le même cas. Sur­tout pour une femme vic­time d’une agres­sion sexuelle qui n’ap­par­tient pas à une classe pri­vi­lé­giée ou qui n’a pas de re­la­tions qui per­mettent de s’en sor­tir. La vic­time est alors vul­né­rable et se re­trouve dans une si­tua­tion com­pli­quée. La Belle et la meute aborde de ma­nière fron­tale la ques­tion du viol. Su­jet épi­neux dont vous par­lez jus­te­ment dans votre es­sai avec l’af­faire Ami­na El-Fi­la­li, cette jeune Ma­ro­caine qui s’est sui­ci­dée après avoir été contrainte d’épou­ser son vio­leur… Dans les pays arabes, une femme ne peut pas faire va­loir ses droits. Mais ce n’est

pas pire qu’en France, où beau­coup de femmes n’osent pas por­ter plainte par peur des sous-en­ten­dus : la fa­çon dont elles étaient ha­billées, leur com­por­te­ment, etc… Il y a eu un lé­ger chan­ge­ment après les prin­temps arabes. Avant, les af­faires de viol étaient tues. Au­jourd’hui, ce n’est plus le cas. Mal­gré tout, il y a cer­taines li­mites. Une ré­cente étude a mon­tré qu’au Ma­roc, les femmes ha­billées « à l’eu­ro­péenne » su­bis­saient deux fois plus d’agres­sions à ca­rac­tère sexuel que celles qui étaient voi­lées. De ma­nière gé­né­rale, les per­sonnes que j’ai ren­con­trées pour Sexe et men­songes : la vie sexuelle au Ma­roc se de­man­daient « Pour­quoi ne peut-on pas as­su­mer notre mode de vie ? ». Il y a cette idée de honte, de peur, qui re­vient sou­vent. Le per­son­nage de Ma­riam vous semble-t-il proche des jeunes Magh­ré­bines d’au­jourd’hui ? Oui, car comme beau­coup de jeunes femmes arabes, elle as­pire à la mo­der­ni­té et à la li­ber­té. Tou­te­fois, il n’est pas dit que ces filles au­raient por­té plainte comme elle le fait dans le film. Elle est vic­time mais, dans le même temps, elle se met en dan­ger parce que sa quête de jus­tice la pousse à al­ler au bout. Cette idée d’in­dé­pen­dance est com­mune au film et à mon livre. Les femmes que j’ai ren­con­trées tendent à être de plus en plus libres. Elles vont tra­vailler, s’achètent une voi­ture, prennent un ap­par­te­ment… Tous les hommes ne sont pas for­cé­ment mis dans le même sac. Dans La Belle et la meute, Ma­riam est ai­dée par Yous­sef dans son com­bat. Dans votre en­quête, vous don­nez éga­le­ment la pa­role à un homme, Mus­ta­pha… Il faut dé­pas­ser cette idée, qui me semble sur­tout gé­né­ra­tion­nelle et non pas spé­ci­fi­que­ment rat­ta­chée au Ma-

gh­reb, d’une so­cié­té sé­pa­rant les sexes. Dans mon livre, je me suis no­tam­ment in­té­res­sée à la re­la­tion entre les pères et leurs filles. Mal­gré tout, il ne faut pas ou­blier cer­taines in­éga­li­tés. Par exemple, j’ai vu ré­cem­ment qu’en An­gle­terre, les femmes pou­vaient être payées jus­qu’à moins de 30 % par rap­port aux hommes ! Quel a été l’im­pact d’un film comme

Much Lo­ved, de Nabil Ayouch, en 2015 ? Nabil Ayouch est un de mes amis et j’aime beau­coup son film. Mal­gré tout, je ne pense pas que Much Lo­ved ait spé­cia­le­ment éveillé les consciences. Au contraire, ça n’a fait que confir­mer des in­tui­tions. Pour une grande par­tie de la so­cié­té, la thé­ma­tique du film (la pros­ti­tu­tion au Ma­roc, Ndlr) ren­voyait à quelque chose d’in­dé­cent. En plus, le film a été pré­sen­té au Fes­ti­val de Cannes ! Bien sûr, il y a eu des dé­bats et les jeunes ont dé­fen­du Nabil Ayouch. Mal­gré tout, beau­coup de gens n’ont pas vu le film. La belle et la meute De Kaou­ther Ben Ha­nia • Avec Ma­riam Al Fer­ja­ni, Gha­nem Zrel­li… • Sor­tie : 18 oc­tobre

Une jeune Tu­ni­sienne vic­time de viol (Ma­riam Al Fer­ja­ni) se bat pour faire va­loir ses droits.

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