Flash-back : Mort à Ve­nise

Lu­chi­no Vis­con­ti adapte Tho­mas Mann dans une Ve­nise cré­pus­cu­laire où rôdent la beau­té et la mort. Re­tour sur les traces d’un temps re­trou­vé avec l’une des plus belles ap­pa­ri­tions du film, Ma­ri­sa Be­ren­son.

Studio Ciné Live - - Sommaire - Par THO­MAS BAU­REZ

Il est des lieux à ja­mais as­so­ciés à un film. Comme les per­son­nages de fic­tion dé­couchent sou­vent, ces lieux-là sont gé­né­ra­le­ment des hô­tels. Le Grand Hô­tel des Bains, sur l’île du Li­do – chef-d’oeuvre d’ar­chi­tec­ture Art nou­veau – doit, lui, une grande par­tie de son pres­tige (tar­dif) à Mort à Ve­nise, de Lu­chi­no Vis­con­ti, sor­ti en 1971 – et vi­sible à la Ci­né­ma­thèque fran­çaise, à Pa­ris, à par­tir du 11 oc­tobre. Chaque an­née, lors de la Mos­tra, fes­ti­va­liers, ci­néastes, ac­teurs ou simples ba­dauds aiment à s’as­seoir à la ter­rasse du pa­lace, face à la la­gune, tel un Dirk Bor­garde vis­con­tien re­gar­dant le beau Tad­zio se dé­ro­ber dans un so­leil cou­chant aveu­glant. Fris­sons ga­ran­tis. Ain­si, lors­qu’en 2010, l’illustre bâ­ti­ment était ven­du à un pro­mo­teur dé­ci­dé à en faire des ap­par­te­ments de luxe, la faune in­tel­lec­tuelle s’était in­di­gnée et s’en était al­lée boire ses Spritz ailleurs. Mort à Ve­nise, adap­té d’un court ro­man de Tho­mas Mann, qui sé­jour­na dans la ville ita­lienne dès 1911, date de l’ac­tion du livre, est peu­plé de fan­tômes, et un ra­va­le­ment de fa­çade ne suf­fi­ra pas à ef­fa­cer leurs in­sai­sis­sables pré­sences. Pour­tant, tout se dérobe dans Mort à Ve­nise, à com­men­cer par la beau­té, in­car­née par le charme an­gé­lique d’un ado­les­cent – le fa­meux Tad­zio – qui fait mine de s’of­frir mais s’éva­pore au mo­ment où on vou­drait l’en­la­cer. Le « on » en ques­tion est le « cé­lèbre » com­po­si­teur al­le­mand Gus­tav von Aschen­bach – ins­pi­ré de la fi­gure du mu­si­cien au­tri­chien Gus­tav Mah­ler –, re­ve­nu les­si­vé de tous ses com­bats ar­tis­tiques et in­times. L’homme vient cher­cher un peu de re­pos au Li­do jus­qu’à ce que le blon­di­net au re­gard faus­se­ment bla­sé et à la sil­houette de dieu grec fi­li­forme ne vienne cham­bou­ler sa li­bi­do, sa créa­ti­vi­té, ses cer­ti­tudes et, tant qu’à faire, son rap­port au monde. Tho­mas Mann dé­crit ain­si le choc de la ren­contre : « De voir cette forme vi­vante, à la fois gra­cieuse et rude dans sa pré­vi­ri­li­té, se dé­ta­cher sur l’ho­ri­zon loin­tain du ciel et de la mer, sur­gir telle une fi­gure di­vine et s’échap­per, la che­ve­lure ruis­se­lante, de l’élé­ment li­quide, c’était un spec­tacle à ins­pi­rer des vi­sions fa­bu­leuses, quelque chose comme une poé­tique lé­gende des âges pri­mi­tifs, rap­por­tant les ori­gines de la beau­té et la nais­sance des dieux. » Lu­chi­no Vis­con­ti a pris la chose au pied de la lettre, a cou­ché sur pel­li­cule ses vi­sions de ci­néaste, et réus­si l’im­pro­bable pa­ri de l’in­car­na­tion. Tad­zio n’est pas seule­ment une vue de l’es­prit. À l’écran, c’est un corps de chair et de sang : Björn An­dré­sen, 15 ans au mo­ment des faits, ve­nu de sa Suède na­tale jouer les muses. Sa beau­té ir­réelle a tel­le­ment frap­pé les esprits que d’au­cuns ont cru l’ado mort et en­ter­ré après ses en­tre­chats vé­ni­tiens. Que nen­ni. Les re­ve­nants. Tou­jours.

UN GRAND MONDE… TOUT PE­TIT !

Et puisque dans cette his­toire, les lieux ont leur im­por­tance, par­tons du Ca­fé de Flore, à Pa­ris. Point cen­tral des que­relles et ca­resses ger­ma­no­pra­tines, l’éta­blis­se­ment a vu pas­ser toute une élite ar­tis­tique de­puis sa nais­sance, à la fin du XIXe siècle. Si son pres­tige a de­puis per­du de son éclat, le tou­riste plus ou moins hup­pé conti­nue de s’y af­fi­cher, rê­vant à la fois de Sartre et de ses fu­tures plus-va­lues bour­sières. L’ac­trice Ma­ri­sa Be­ren­son donne ren­dez-vous au Flore, le plus sim­ple­ment du monde. Elle ha­bite alen­tour. La ren­contre ne se fait pas à l’étage, à l’écart du tout-ve­nant, mais en bas, sur les ban­quettes rouges au mi­lieu du tin­te­ment des tasses à ca­fé et des dis­cus­sions en­flam­mées. La Mort à Ve­nise, elle l’a vu de près. Même si, pour elle, tout s’est pas­sé à Rome. À l’écran, l’ac­trice est la femme d’Aschen­bach. Sa pré­sence se ma­té­ria­lise sous forme de flash-back trau­ma­tiques. Il y a ce concert chao­tique où son ma­ri sort dé­fait sous les huées d’un pu­blic hos­tile. Ma­dame Aschen­bach est là, sou­te­nant son ma­ri prêt à dé­faillir. Elle est là aus­si pour pleu­rer l’en­fant mort dans des sé­quences à la mon­tagne nim­bées d’une lu­mière va­po­reuse. Be­ren­son, man­ne­quin très bien née, signe alors ses premiers pas dans le monde du ci­né­ma. Par la très grande porte. « C’est in­ouï. Vous rê­vez de ci­né­ma et c’est Vis­con­ti qui vous donne votre chance ! » Le monde, c’est vrai, est bien fait, même si pour Ma­ri­sa Be­ren­son, fille d’un riche di­plo­mate amé­ri­cain et d’une com­tesse très mon­daine, il est quand même tout pe­tit. Quelques mois plus tôt, la belle se re­trou­vait, pas vrai­ment par ha­sard, à une pre­mière new-yor­kaise des Dam­nés, de Lu­chi­no Vis­con­ti, as­sise à cô­té de l’ac­teur prin­ci­pal, le té­né­breux Hel­mut Ber­ger. « On est tout de suite tom­bés fol­le­ment amou­reux. » La suite tient du conte de fée à ne pas for-

cé­ment ra­con­ter dans les écoles de ci­né­ma, sous peine de dé­cou­ra­ger les fu­tures tra­gé­diennes : « C’est Hel­mut qui m’a pré­sen­tée à Lu­chi­no. Il était per­sua­dé que je pour­rais conve­nir dans le film qu’il pré­pa­rait d’après un ro­man de Tho­mas Mann Vis­con­ti pas­sait ses étés . dans sa villa d’Ischia, en Ita­lie. Ma grand-mère y avait aus­si une mai­son. Cet été-là, j’al­lais chez Lu­chi­no tous les après-mi­di. J’étais jeune et ro­man­tique, j’écri­vais des poèmes sur une pe­tite table du sa­lon. Dans la mai­son, un disque de la Sym­pho­nie n° 5 de Mal­her pas­sait en boucle. Sans m’en rendre compte, je m’im­pré­gnais d’un rôle que je n’en­tre­voyais pas en­core. » Ma­ri­sa Be­ren­son a fait quelques es­sais, puis a très vite re­çu un té­lé­gramme : « Ren­dez-vous dans une se­maine à Rome. STOP. Dé­but de tour­nage. STOP. Bien à vous. La pro­duc­tion. » Im­pres­sion­née par ce monde du 7e art qui s’ouvre sou­dain à elle ? Pas vrai­ment. Chan­ge­ment de dé­cor, d’époque et de sai­son. « Lorsque j’étais en­fant à Noël, nous nous nous re­ti­rions avec mes pa­rents et ma soeur dans notre cha­let suisse. Dans le pe­tit vil­lage où nous ha­bi­tions, ve­nait la terre en­tière et prin­ci­pa­le­ment des gens du ci­né­ma : Dirk Bor­garde, Gre­ta

AU MI­LIEU DE L’ANÉANTISSEMENT, IL Y A L’IN­SOU­CIANT TAD­ZIO, QUI PER­MET DE CROIRE À UN AVE­NIR POS­SIBLE.

Gar­bo, Ir­win Shaw… Mes pa­rents or­ga­ni­saient de grandes fêtes avec tout ce monde-là. Ma soeur et moi de­vions faire un pe­tit spec­tacle. Un soir, ca­chée der­rière la porte en tu­tu, je re­fu­sai de sor­tir, ter­ro­ri­sée. Gene Kel­ly est ve­nu me cher­cher, m’a prise dans ses bras et nous avons vi­re­vol­té en­semble au mi­lieu de la piste de danse. » Ça peut ai­der.

UNE IN­NO­CENCE PER­DUE SUR LA LA­GUNE

Du tour­nage de Mort à Ve­nise, Ma­ri­sa Be­ren­son se sou­vient sur­tout d’une pé­riode apai­sée avec un Lu­chi­no Vis­con­ti pro­tec­teur qui ai­mait vivre en­tou­ré de femmes dans sa grande villa ro­maine, et de Dirk Bo­garde, un homme so­li­taire mais tou­jours aux pe­tits soins avec elle. L’ac­trice s’est donc lan­cée avec l’in­sou­ciance de celle à qui le des­tin a dé­ci­dé d’être clé­ment. Plus tard sont ve­nus Ca­ba­ret, de Bob Fosse, puis sur­tout Barry Lyn­don, de Stan­ley Ku­brick, qui va dé­fi­ni­ti­ve­ment fi­ger la jeune ac­trice dans la pos­ture de l’aris­to­crate sur­gie du pas­sé. Un sta­tut pas fran­che­ment com- pa­tible avec l’époque – les an­nées 70 –, qui va faire du réa­lisme et des hé­ros or­di­naires un qua­si dogme. Mort à Ve­nise est d’ailleurs un film ana­chro­nique, une sorte de tache ba­roque et am­pou­lée, pas mo­derne pour un sou, même si Vis­con­ti use et abuse de zooms pour mieux dé­ta­cher ses per­son­nages du cadre. Le maître, qui en­tame alors la der­nière par­tie de sa car­rière, fuit la vul­ga­ri­té du pré­sent pour son­der les tu­multes du pas­sé. Les dam­nés, fresque fié­vreuse sur fond de mon­tée du na­zisme en Al­le­magne, dé­jà ins­pi­rée de Tho­mas Mann, pré­cède donc les der­niers sou­pirs d’un ar­tiste per­du dans une Ve­nise en proie à une épi­dé­mie de cho­lé­ra et ceux d’un roi sans cou­ronne (Lud­wig ou le cré­pus­cule des dieux). Dans Mort à Ve­nise, la marche fu­nèbre ré­sonne dans toutes les join­tures du cadre. Et lorsque Gus­tav von Aschen­bach, le vi­sage far­dé de poudre blanche, tend les bras vers la beau­té, il tombe tel une ma­rion­nette désar­ti­cu­lée, comme si Lu­chi­no Vis­con­ti – lui aus­si ar­tiste af­fli­gé – avait sou­dain ces­sé de te­nir les fils in­vi­sibles de son film. Au mi­lieu de l’anéantissement, il y a l’in­sou­ciant et mer­veilleux Tad­zio qui per­met de croire à un ave­nir pos­sible. La beau­té est im­pé­né­trable, ja­mais souillée. Le jeune ac­teur Björn An­dré­sen porte sur ses frêles épaules toute la pu­re­té du monde. Dans l’une de ses der­nières in­ter­views don­nées à Li­bé­ra­tion en 2005, l’ac­teur, épui­sé de res­sas­ser ses sou­ve­nirs, avoue : « Je n’avais pas conscience de ce qui al­lait m’ar­ri­ver. » Une fa­çon d’ex­pri­mer à la fois une in­no­cence per­due sur les bords de la la­gune et les re­grets éter­nels d’avoir si­gné mal­gré lui un pacte faus­tien. Après Ve­nise, Björn est illi­co re­tour­né en Suède, des rêves plein la tête. Et se ren­dit au Fes­ti­val de Cannes en mai 1971, où le film ob­tien­dra le Prix du 25e an­ni­ver­saire. Le jeune éphèbe, je­té en pâ­ture sur la Croi­sette, sus­cite tous les fan­tasmes. Mort à Ve­nise, et bien­tôt mort tout court. Im­pos­sible de sur­vivre à Vis­con­ti. Il a fal­lu que le jeune ci­néaste français Étienne Faure parte à la re­cherche de l’ac­teur pour les be­soins d’un do­cu­men­taire, en 1988, pour que Björn res­sus­cite en­fin aux yeux du monde. Quant à Tad­zio, sus­pen­du entre la mer et le ciel, sa fine sil­houette se dé­coupe éter­nel­le­ment de­vant l’ho­ri­zon trouble de la Sé­ré­nis­sime. Les lieux et les hommes peuvent bien som­brer, lui est en­ve­lop­pé d’éter­ni­té.

Ré­tros­pec­tive in­té­grale Lu­chi­no Vis­con­ti à la Ci­né­ma­thèque fran­çaise de Pa­ris du 11 oc­tobre au 12 no­vembre • In­fos sur : www.ci­ne­ma­theque.fr

Lu­chi­no Vis­con­ti (à g.) et Björn An­dré­sen (à d.) sur le tour­nage du film.

Dirk Bo­garde Avec Ma­ri­sa Be­ren­son

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