Por­trait : Ju­lie Gayet

De­puis dix ans, l’ac­trice s’est lan­cée dans la pro­duc­tion ci­né­ma­to­gra­phique avec sa so­cié­té Rouge in­ter­na­tio­nal et en­tend bous­cu­ler les lignes. Por­trait d’une en­tre­pre­neuse.

Studio Ciné Live - - Sommaire - Par Tho­mas Bau­rez PHO­TO YANN RABANIER

Ju­lie Gayet de­mande quel jour on est. Lun­di, et Pa­ris fait grise mine. Pas elle. Au­jourd’hui, c’est re­lâche. De­main, la co­mé­dienne re­part pour Lyon et les planches du théâtre des Cé­les­tins où elle est à l’af­fiche de Rab­bit Hole. La re­lâche ne res­semble pour­tant pas à un trou d’air dans son em­ploi du temps. À peine en­trée dans les lo­caux de sa so­cié­té de pro­duc­tion, Rouge in­ter­na­tio­nal, dans le 3e ar­ron­dis­se­ment de la ca­pi­tale, un pa­ra­feur vi­re­volte jus­qu’à elle. Il faut si­gner le cour­rier en re­tard, ap­po­ser ses ini­tiales sur des contrats qui s’amon­cellent. La boss, c’est elle. Même s’il y a fort à pa­rier que Ju­lie Gayet ré­fute en bloc cette ap­pel­la­tion. La struc­ture a été créée il y a dix ans avec Na­dia Tu­rin­cev et de­puis, près d’une di­zaine de per­sonnes sont à bord : « Que des filles ! Nous ne sommes pas trop pour la pa­ri­té ici… », s’amuse-t-elle, avant de pré­ci­ser que tout ça n’est évi­dem­ment pas pré­mé­di­té mais que ce n’est pas plus mal ain­si. Ju­lie Gayet se bat pour la re­con­nais­sance des femmes dans le monde en gé­né­ral et du ci­né­ma en par­ti­cu­lier où les choses bougent, « mais pas si vite que ça ! » Elle a ain­si réa­li­sé il y a quelques an­nées le do­cu­men­taire Ci­néast(e)s, où ses « co­pines » Va­lé­rie Don­zel­li, Re­bec­ca Zlo­tows­ki ou Agnès Var­da es­saient de dé­mê­ler les fils d’une fé­mi­ni­té pas tou­jours simple à dé­fi­nir. En guise d’in­tro, on l’en­tend avouer à la ca­mé­ra à peu près ce­ci : « Po­ser des ques­tions qui fâchent pour dé­clen­cher quelque chose, je ne sais pas faire. J’ai en­vie d’être d’ac­cord, de les mettre en avant, d’être dans l’em­pa­thie… » Cette pro­fes­sion de foi pour­rait ré­su­mer à elle seule l’im­pres­sion im­mé­diate que ren­voie Ju­lie Gayet, celle d’une per­sonne très bien éle­vée, sou­riante, plu­tôt conci- liante, pas du genre à mon­ter dans les tours. Une image que la co­mé­dienne semble as­su­mer même si son par­cours colle mal avec cette idée de neu­tra­li­té. C’est ou­blier, par exemple, la fa­çon dont elle a gé­ré sa re­la­tion avec Fran­çois Hol­lande, res­tant à dis­tance des com­mé­rages pour mieux conti­nuer dans l’ombre sa tra­jec­toire pro­fes­sion­nelle dé­bu­tée bien avant la di­vine idylle. Cô­té grand écran, c’est vrai, ses rôles ré­cents dans les co­mé­dies saillantes Ta mère ou C’est quoi cette fa­mille ? n’in­citent pas à sau­ter au pla­fond même si elles aident sû­re­ment à faire tour­ner la bou­tique. L’ap­pa­rence n’a pas de prix. Le réel, si. Et Rouge in­ter­na­tio­nal n’est pas un leurre. Là se si­tue au­jourd’hui la vraie Ju­lie Gayet.

« NOUS NOUS BAT­TONS ! »

Dix ans d’exis­tence, donc. Ici (La fille du pa­tron, La tau­larde, Visages Villages…), ailleurs (Bon­saï, Le tré­sor, Mi­mo­sas…). La plu­part de ces films n’ont pas été fa­ciles à mon­ter, alors : « Nous cher­chons des so­lu­tions, de la co­hé­rence. Nous nous bat­tons ! » Le pro­duc­teur Jean des Fo­rêts, avec qui elle a pro­duit Grave – film fan­tas­tique hor­ri­fique cé­lé­bré dans le monde en­tier – ré­sume l’es­prit : « En France, fi­nan­cer un film de genre est très dif­fi­cile, il fal­lait donc se conten­ter d’un bud­get ex­trê­me­ment ré­duit. Ju­lie a in­sis­té pour trou­ver des fi­nan­ce­ments sup­plé­men­taires afin que le film soit conforme aux am­bi­tions ar­tis­tiques de la réa­li­sa­trice. Elle a eu rai­son… » « En tant que co­mé­dienne, pour­suit Ju­lie Gayet, je me suis re­trou­vée sur des tour­nages tel­le­ment fau­chés qu’il était presque im­pos­sible de conti­nuer. Mon dé­sir de pro­duire vient de là. » L’ac­trice a dé­bu­té sa car­rière il y a plus de vingt ans. Les premiers noms ru­tilent : Cos­ta Ga­vras, Kies­lows­ki, Var­da… Pas « fille de » mais un peu quand même – sa mère est an­ti­quaire, son père, chi­rur­gien. La lu­mière vient de la co­mé­die Delphine : 1, Yvan : 0, de Do­mi­nique Far­ru­gia (1996) et de Se­lect Ho­tel, de Laurent Bouh­nik (1997). C’est avec ce film qu’elle ou­tre­passe sa fonc­tion et se rend à Cannes pour es­sayer de le vendre à l’étran­ger en ache­tant no­tam­ment des en­carts pub dans des re­vues spé­cia­li­sées. Elle or­ga­nise aus­si des pro­jec­tions à Pa­ris pour que Se­lect Ho­tel puisse sor­tir en salle. Puis crée la so­cié­té de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion Wild Bunch avant de la quit­ter très vite : « J’étais co­mé­dienne, tout juste ma­man, je ne me voyais pas alors m’en­ga­ger dans un tra­vail aus­si pre­nant. » De­puis, Rouge in­ter­na­tio­nal a in­ver­sé la va­peur. La so­cié­té lance ce mois-ci sa fi­liale de dis­tri­bu­tion pour la sor­tie du do­cu­men­taire pro­duit en in­terne Des bo­bines et des hommes, de Char­lotte Pouch, im­mer­sion dans une usine de tex­tile sur le point d’être bra­dée par un pa­tron voyou. De­main, ce se­ra un la­bel de mu­sique. Tout au long de l’en­tre­tien, Ju­lie Gayet a si­gné des contrats, vé­ri­fié du coin de l’oeil les vi­bra­tions de son por­table, écou­té sa nou­velle col­la­bo­ra­trice Émi­lie Djiane, et par­lé avec dou­ceur mais as­su­rance des pro­jets à ve­nir. Au fait, pour­quoi Rouge ? « Rouge à lèvres, rouge sang, c’est aus­si et sur­tout la cou­leur de la ré­volte… » De là à dres­ser des bar­ri­cades et brû­ler les idoles… Ju­lie Gayet n’y croit pas trop. Les com­bats se­ront ga­gnés au­tre­ment.

Des bo­bines et des hommes De Char­lotte Pouch • Sor­tie : 25 oc­tobre

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.