De quelle cou­leur est le che­veu blanc d'hen­ri IV?

Pour­quoi on s’ar­rache les che­veux avec cette ten­dance gray hair ?

Stylist - - News - Par Dé­bo­rah Malet

Pour­quoi on s’ar­rache les che­veux avec cette ten­dance gray hair

Si vous avez sui­vi de près ou de loin la ren­trée lit­té­raire, vous êtes au cou­rant qu’entre le re­tour d’amé­lie No­thomb et le pa­vé d’alan Moore, Jé­ru­sa­lem, So­phie Fon­ta­nel s’est frayé un che­min dans les li­brai­ries avec son livre Une ap­pa­ri­tion, que nos confrères de Slate ont ré­su­mé sans détours ain­si (at­ten­tion spoi­ler) : « L’in­trigue : elle a 53 ans et laisse pous­ser ses che­veux blancs. Et c’est tout ? Oui. » Un livre témoignage qui a re­lan­cé le dé­bat sur « che­veux blancs ou pas che­veux blancs ? » Dé­bat, qui rap­pe­lons-le, avait dé­jà été amor­cé il y a dix ans par l’amé­ri­caine Anne Krea­mer avec son livre Going Gray : What I Lear­ned about Beau­ty, Sex, Work, Mo­the­rhood, Au­then­ti­ci­ty, and Eve­ry­thing Else That Real­ly Mat­ters (ici aus­si, tout est dit), et qui re­fait sur­face comme un serpent de mer dès qu’une per­son­na­li­té montre sa tête au na­tu­rel (cou­cou Lio) ou que #gray­hair­dont­care et #re­vo­lu­tion­gray mul­ti­plient les oc­cur­rences sur les ré­seaux so­ciaux. Ajou­tez à ce­la la ten­dance qui court de­puis 2013 du « gran­ny chic », consis­tant à se teindre les che­veux en gris comme Ky­lie Jen­ner, sans ou­blier dans son sillage les nom­breux tu­tos sur You­tube pour se faire des « gran­ny hair », et vous ob­te­nez un dé­bat qui gonfle à vue d’oeil pour mieux mu­ter en simple buzz. Car, comme le sou­li­gnait dé­jà en 2012 le site Je­ze­bel dans un billet d’hu­meur, ce dé­bat n’a pas lieu d’être vu qu’il n’y a pas d’un cô­té les té­mé­raires qui af­fichent leurs che­veux gris en op­po­si­tion aux conven­tions so­ciales et de l’autre les mou­tons qui se plient au confor­misme ca­pil­laire en les tei­gnant. Alors au-de­là de cette ten­dance qui re­pousse sept fois chaque fois qu’on croit l’avoir ar­ra­chée, pour­quoi se fait-on des che­veux blancs ?

SU­PER-POU­VOIRS

En 2016, un pho­to­mon­tage « avant/après » à fort po­ten­tiel vi­ral mon­trait com­bien, en huit ans et deux man­dats, l’an­cien pré­sident des États-unis Ba­rack Oba­ma avait, semble-t-il, vieilli pré­ma­tu­ré­ment. Amai­gri, cer­né, che­veux gris, le pré­sident amé­ri­cain le plus po­pu­laire des USA ac­cu­sait un bon coup de vieux. Même le fic­tif Po­tus Frank Un­der­wood de

House of Cards n’a pu contrer, au fil des cinq sai­sons de la sé­rie, son blan­chis­se­ment. Pas de pa­nique pour au­tant, les che­veux blancs étant in­dis­so­ciables de la no­tion de pou­voir à tra­vers les époques et cultures, comme le re­mar­quait le so­cio­logue et au­teur d’un eth­no­logue chez le coif­feur (éd. Fayard) Mi­chel Mes­su en août pour Ma­rie Claire : « Les guer­riers celtes blan­chis­saient leurs che­veux avec de la cendre car ils pen­saient que les che­veux blancs pou­vaient ef­frayer.» Une tech­nique an­ces­trale qui fait en­core ses preuves au­jourd’hui puisque dé­but sep­tembre, on ap­pre­nait qu’à ses dé­buts dans la politique, le tout jeune roo­kie Laurent Wau­quiez n’hé­si­tait pas à se teindre les che­veux en poivre et sel pour « ap­pa­raître plus ex­pé­ri­men­té que cer­tains jeunes loups sar­ko­zystes ». Et pas la peine de re­gar­der de plus près les grandes ins­ti­tu­tions fran­çaises pour se rendre compte que, glo­ba­le­ment, la cou­leur do­mi­nante va­rie entre le poivre et sel, le gris et le blanc. Une étude me­née par Le Monde en 2011 et bap­ti­sée « Les che­veux blancs de l’as­sem­blée na­tio­nale » mon­trait que l’âge moyen des dé­pu­té(e)s était de 59 ans et cinq mois. « Sauf ex­cep­tion, on oc­cupe ra­re­ment des postes éle­vés et à hautes res­pon­sa­bi­li­tés à 25 ans, sou­ligne Jean-fran­çois Ama­dieu, so­cio­logue spé­cia­liste des re­la­tions so­ciales au tra­vail. Vous vieillis­sez en même temps que vous grim­pez dans l’échelle so­ciale. » Bref, les Mark Zu­cker­berg, ça ne court pas les rues et en­core moins les cou­loirs des en­tre­prises. La hié­rar­chi­sa­tion de la so­cié­té veut donc qu’on ap­prenne tou­jours des an­ciens : « Les che­veux blancs per­mettent d’ac­cé­der au sta­tut de “sage” et d’être mis en po­si­tion éle­vée dans l’or­ga­ni­sa­tion de la so­cié­té, c’est le cas dans la culture afri­caine », ajoute Eli­sa­beth Azou­lay, eth­no­logue et au­teure de 100 000 ans de beau­té (éd. Gal­li­mard). Res­pecte tes aî­nés, wesh.

L’AR­GENT DES ARGENTÉS

Là où ça s’em­mêle grave les che­veux, c’est que le seuil de to­lé­rance est ra­pi­de­ment at­teint lors­qu’il s’agit des femmes. Pas sur ce qu’elles pensent des che­veux poivre et sel – elles sont, se­lon un son­dage de Match.com en 2016, 72 % à trou­ver ça at­ti­rant chez un homme. Mais sur ce qu’on pense des leurs. « On to­lé­re­ra qu’une femme ait les che­veux blancs si elle oc­cupe un poste à hautes res­pon­sa­bi­li­tés, rap­pelle Jean-fran­çois Ama­dieu. Moins si elle exerce un mé­tier d’image, comme hô­tesse d’ac­cueil, dont les critères d’em­bauche, illé­gaux rap­pe­lons-le, s’ap­puient sur le phy­sique. » Sauf si, pe­tit tour de passe-passe, une femme n’a pas les che­veux blancs mais argentés (nuance). Il y a six ans, le jour­nal an­glais The Guardian suc­com­bait ain­si aux charmes de Ch­ris­tine La­garde, di­rec­trice du FMI et à son « sil­ver bob », son car­ré ar­gen­té. Un glis­se­ment sé­man­tique qui est en train de prendre vie dans la jungle des sites et ap­plis de ren­contres (et por­no) hy­per-co­di­fiés. La simple cou­gar se fait sup­plan­ter par la sil­ver cou­gar (pu­ma ar­gen­té) et la gray pan­ther (pan­thère grise), al­ter ego fé­mi­nins du sil­ver fox (re­nard ar­gen­té), dont le digne re­pré­sen­tant ces der­niers mois est in­car­né par Dwayne « The Rock » John­son. Quant aux Ja­po­nais, comme d’hab’, ils ont en­core une lon­gueur d’avance et ne nous ont pas at­ten­du pour lan­cer le sil­ver porn, une in­dus­trie en plein boom de­puis 2013 (20 % du mar­ché por­no ja­po­nais), ré­pon­dant aux be­soins d’une po­pu­la­tion vieillis­sante (1/5e des Ja­po­nais ont 65 ans et plus). Le terme sil­ver a aus­si été choi­si par les An­glo-saxons pour par­ler de la part de mar­ché des aî­nés (la sil­ver eco­no­my), suite à la re­cru­des­cence des se­niors dans les cam­pagnes et dé­fi­lés de prêt-à-por­ter, et qui a en­gen­dré l’ap­pa­ri­tion d’agences spé­cia­li­sées comme la Sil­ver Agen­cy. Un terme plus édul­co­ré et plus sexy qui sous-en­tend que ce n’est pas parce qu’on a des che­veux blancs qu’on est HS. C’est ce qu’ex­pli­quait en 2015 au New York Dai­ly News la man­ne­quin et en­tre­pre­neuse amé­ri­caine Cin­dy Jo­seph, 66 ans : « Je pré­fère dire ar­gen­té que gris, car le gris a une conno­ta­tion né­ga­tive.

Grise mine, jour­née grise… Donc peu im­porte votre nuance, dites que c’est ar­gen­té.» L’au­teure-jour­na­liste et consul­tante So­phie Fon­ta­nel a, elle aus­si, bien com­pris qu’il fal­lait jouer sur les mots pour faire ac­cep­ter ce sta­te­ment gri­son­nant sans ver­ser dans la naph­ta­line, en in­ven­tant le néo­lo­gisme « blande » (blanche + blonde). Pour Eli­sa­beth Azou­lay, les marques de mode et de beau­té ap­prennent à ca­res­ser dans le sens du poil les « ar­gen­tées » qui ap­par­tiennent à une ca­té­go­rie au pou­voir d’achat éle­vé : « L’en­jeu des marques est de sa­voir par­ler à une gé­né­ra­tion qui n’a pas en­vie d’être stig­ma­ti­sée et ca­té­go­ri­sée comme vieille. Les che­veux blancs doivent ap­pa­raître comme un signe d’élé­gance.» Comme le fai­sait re­mar­quer L’AFP, les pro­duits an­ti-jau­nis­se­ment sont en constante aug­men­ta­tion : + 28,48 % chez Franck Pro­vost de­puis 2016 et + 17,85 % chez son concur­rent Jean Louis David. Mais il y a tout de même une nuance pa­ra­doxale à prendre en compte, se­lon Eli­sa­beth Azou­lay : « Même si l’on ac­cepte les che­veux blancs, les marques ne font que les su­bli­mer, les es­thé­ti­ser, les har­mo­ni­ser grâce à des soins ou d’autres co­lo­ra­tions. Fi­na­le­ment, les che­veux blancs ne sont pas na­tu­rels et res­tent contrô­lés.»

APRÈS, LE GENDER-FLUID, LE AGE-FLUID ?

On ne peut donc pas je­ter la pierre à celles qui se teignent pour mas­quer leurs fils argentés, ni aux autres qui se teignent les che­veux gris… en gris. D’au­tant plus que cette co­quet­te­rie ne date pas (que) d’hier : « Dans l’égypte, la Rome, la Grèce an­tiques, hommes et femmes se tei­gnaient les che­veux, sou­ligne Eli­sa­beth Azou­lay. On a pré­le­vé sur la mo­mie de Ram­sès II des frag­ments de che­veux qui por­taient la trace d’une co­lo­ra­tion au hen­né. À la cour des rois, pen­dant près d’un siècle, les aris­to­crates por­taient des per­ruques qu’ils blan­chis­saient de talc. La per­ruque blanche mar­quait leur sta­tut so­cial. Un signe de classe qui ca­mou­flait sur­tout une hy­giène dé­plo­rable (mau­vaises odeurs, che­ve­lure en­va­hie par les pa­ra­sites). On se pou­drait éga­le­ment le vi­sage, pour que l’en­semble soit lu­mi­neux. Ce n’était pas une ma­nière de ca­cher son âge – les gens étant consi­dé­rés comme vieux à par­tir de 30 ans…» Ga­geons tou­te­fois que c’est la bonne pa­rade pour brouiller les pistes. Comme le fai­sait re­mar­quer le New York Times dans un ar­ticle da­tant de 2016, « White Hair, Don’t Care », l’ar­tiste An­dy Wa­rhol a com­men­cé à por­ter sa « per­ruque si­gna­ture blanche » quand il était ving­te­naire. Si dans un pre­mier temps, cette per­ruque fai­sait res­sor­tir son vi­sage de bé­bé, elle l’a ren­du « sans âge » (« age­less ») au fil des an­nées. C’est exac­te­ment ce qu’il se passe avec Karl La­ger­feld et sa che­ve­lure blanche, dont l’âge a été tu jus­qu’en 2013 et qui était jusque-là im­pos­sible à es­ti­mer – le créa­teur re­fu­sant par ailleurs d’en re­par­ler. Une fa­çon d’an­ti­ci­per les signes du vieillis­se­ment et de prendre de court ce pro­ces­sus na­tu­rel, que la star d’ins­ta­gram Pa­wel Lad­ziak (alias « Po­lish Vi­king ») a bien in­té­gré, puis­qu’il s’est teint les che­veux en gris à 35 ans alors que la gé­né­tique ne l’avait pas pré­des­ti­né à un vieillis­se­ment pré­coce. Pour Eli­sa­beth Azou­lay, « les che­veux blancs ne sont pas le seul stig­mate du vieillis­se­ment. Quand on fait la lec­ture d’un vi­sage, on se fo­ca­lise da­van­tage sur l’état de la peau, et les rides, que sur ce­lui des che­veux ». Car aus­si sur­pre­nant que ce­la pa­raisse, des études me­nées au sein des en­tre­prises en tes­tant des fonds de teint ont per­mis de dé­ter­mi­ner la cou­leur de teint idéale, af­firme Jean-fran­çois Ama­dieu, qui n’est ni blanche (parce que ça fait ma­lade) ni trop bron­zée (parce que ça fait bran­leur qui passe son temps de­hors à rien faire), mais « lé­gè­re­ment hâ­lée avec une touche oran­gée ». Ce ne sont donc pas les che­veux blancs qui vous fe­ront prendre un coup de vieux… Les vieilles peaux ont du sou­ci à se faire.

KY­LIE JEN­NER

SO­PHIE FON­TA­NEL

CH­RIS­TINE LA­GARDE

BA­RACK OBA­MA

CIN­DY JO­SEPH

AN­DY WA­RHOL

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