Le meilleur en­droit où se faire pla­quer

À New York, les bancs de Cen­tral Park ont des mil­liers d’his­toires à ra­con­ter. Mais en­core faut-il sa­voir qui sont ceux qui les ont écrites.

Stylist - - Contest - Par Si­mon Clair

Les his­toires des bancs de Cen­tral Park

Ici, tout le monde l’ap­pelle « Mon­sieur Banc ». Pour­tant, par­mi les mil­liers de per­sonnes que Cen­tral Park voit pas­ser tous les jours, Louis Young est sans doute le seul qui n’a ja­mais le temps de s’as­seoir quelques mi­nutes. À 59 ans, lui et sa barbe gri­son­nante ne cessent de fi­ler aux quatre coins de l’im­mense parc new-yor­kais de 341 hec­tares, afin de re­peindre, de réparer et d’en­tre­te­nir cha­cun de 9 495 bancs du coin. Voi­là main­te­nant trente-trois ans qu’il tra­vaille ici et il ne se lasse pas de cette vé­gé­ta­tion luxu­riante qui lui rap­pelle son en­fance dans le sud des États-unis. Et si les ha­bi­tués du parc sont main­te­nant fa­mi­liers de la bouille sou­riante de Louis Young, c’est aus­si parce qu’ils ont re­pé­ré qu’il est l’homme à l’ori­gine de ces mys­té­rieuses plaques qui in­triguent tout le monde. Vis­sés sur les bancs de Cen­tral Park, ces pe­tits mor­ceaux de fer sont tou­jours gra­vés de quelques mots qui donnent sou­vent l’im­pres­sion que le banc cherche à ra­con­ter un sou­ve­nir se­cret. Et d’une plaque à l’autre, les his­toires ne sont ja­mais les mêmes. Il y a par exemple les dé­cla­ra­tions d’amour à la ville, comme ce « Man­hat­tan : nous sommes ve­nus, nous t’avons vue, nous sommes tom­bés amou­reux.» Il y a aus­si les mes­sages à l’être ai­mé : « To­ny, que tu gagnes, que tu perdes ou même que tu me quittes, tu au­ras tou­jours

ADOPTE UN BANC

Tout com­mence en 1986. À l’époque, New York n’est pas la ville res­plen­dis­sante qu’on connaît au­jourd’hui. Après avoir pas­sé une dé­cen­nie en­tière cri­blée de dettes et avoir frô­lé la ban­que­route à plu­sieurs re­prises, la Grosse Pomme tente len­te­ment de se re­cons­truire. Pour que Cen­tral Park ne se trans­forme pas en coupe-gorge ou en dé­charge à ciel ou­vert, un groupe de femmes amou­reuses du lieu dé­cide de se réunir pour fon­der le Wo­men’s Com­mit­tee of the Cen­tral Park Con­ser­van­cy, qui vise à ré­col­ter de l’ar­gent pour re­faire du parc un en­droit sûr, propre et jo­li. En­semble, elles ont l’idée gé­niale de pro­po­ser aux vi­si­teurs d’adop­ter un banc. Le prin­cipe est simple : pour 10 000 dol­lars, vous pou­vez faire po­ser une plaque sur le banc de votre choix, sous ré­serve qu’il ne soit pas dé­jà adop­té. Sur cette plaque, vous êtes libre de faire écrire ce que vous vou­lez, tant qu’il ne s’agit ni d’in­sultes ni de pu­bli­ci­tés. En­fin, le texte ne doit pas dé­pas­ser les quatre lignes d’en­vi­ron trente ca­rac­tères cha­cune (oui c’est un peu l’an­cêtre de Twit­ter). « Dès le dé­but, l’idée du pro­gramme Adopte-un­banc était de créer un fond per­ma­nent pour en­tre­te­nir et fi­nan­cer les plus de 9 000 bancs de Cen­tral Park et des alen­tours », ex­plique Jor­dan Ja­cuz­zi, qui gère la com­mu­ni­ca­tion de toutes les ac­ti­vi­tés liées à la pro­tec­tion du cé­lèbre parc new-yor­kais. Au­jourd’hui, 4 200 bancs ont dé­jà été adop­tés. De­puis quelques an­nées, le site Bench­mark a même été créé afin de fa­ci­li­ter

la col­lecte de fonds pour les groupes d’amis sou­hai­tant of­frir une plaque à un proche. Dans la fou­lée, le concept s’est aus­si ré­pan­du en Eu­rope. Il est dé­sor­mais pos­sible d’adop­ter un banc dans cer­tains parcs de Londres ou au Jar­din des Plantes de Pa­ris. Et mal­gré le prix à payer, les pe­tits ri­go­los ne peuvent pas s’em­pê­cher d’écrire des choses par­fois in­com­pré­hen­sibles. À New York, on trouve par exemple un banc dont la plaque in­dique « ROZ » tan­dis qu’un autre af­fiche « S1139V MTI1988. » Va sa­voir.

LES IN­CON­NUS DU PARC

Mais si les plaques des bancs de Cen­tral Park ont fi­ni par en­trer dans l’ima­gi­naire col­lec­tif, c’est sur­tout pour ce qu’elles ra­content. Et ce qu’elles laissent par­fois sous si­lence. C’est ce qui a pous­sé en 2010 la New-yor­kaise Jen Nel­son à créer le Cen­tral Park Bench Pro­ject, dont le but est de re­cen­ser pro­gres­si­ve­ment toutes les plaques des en­vi­rons. « À l’époque, je vi­vais juste à cô­té de Cen­tral Park et je trou­vais dé­jà que ce lieu avait une forme de poé­sie as­sez tou­chante. Au dé­part, je n’avais ja­mais vrai­ment fait at­ten­tion à ces plaques. Quand j’ai com­pris qu’elles étaient toutes uniques, j’ai dé­cou­vert plein d’his­toires que je n’ima­gi­nais même pas », ra­conte-elle au­jourd’hui. Comme par exemple celle d’al­ber­to Arroyo, une fi­gure lé­gen­daire du parc que tout le monde a un jour vu pas­ser les bas­kets aux pieds. Sur­nom­mé « le maire de Cen­tral Park », ce papy ex­cen­trique à la mous­tache blanche est connu pour avoir été le tout pre­mier à faire son jog­ging dans le parc, au dé­but des an­nées 40. Tous les jours de sa vie, Al­ber­to Arroyo ve­nait cou­rir, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, avant d’en­chaî­ner ses exer­cices d’éti­re­ments sur les bancs. En 1985, l’état de New York l’a même re­con­nu comme étant « l’un des fon­da­teurs du fit­ness mo­derne » et des per­son­na­li­tés comme Ja­ckie Ken­ne­dy ou Ma­don­na ont fait le dé­pla­ce­ment spé­cia­le­ment pour ve­nir cou­rir avec lui. À sa mort, en 2010, son amie Se­ton Mel­vin, qui a pris goût au run­ning à ses cô­tés, a dé­ci­dé de lui dé­dier une plaque. On peut y lire : « Mer­ci d’avoir ou­vert le che­min pour la gé­né­ra­tion sui­vante. » « On est sou­vent sur­pris de voir que quelques lignes cachent en fait de longues his­toires », re­prend Jen Nel­son, qui a par­fois pu com­prendre cer­taines plaques grâce à son site in­ter­net de Cen­tral Park Bench Pro­ject. « Des gens nous écrivent par­fois pour nous ra­con­ter leurs his­toires. J’ai par exemple re­çu un long mail d’une femme qui a fait po­ser une plaque en sou­ve­nir de sa nièce. Elle était morte quelques an­nées plus tôt dans un ter­rible ac­ci­dent d’as­cen­seur. C’était une tra­gé­die et cette femme me ra­con­tait à quel point sa nièce était une fille mer­veilleuse. » Sur un des bancs du parc, on peut main­te­nant lire : « À la mé­moire de Su­san L. Arc. »

NEW YORK POST-MORTEM

Voi­là presque trente ans que les Fran­çais Pas­cal et Bri­gitte ont em­mé­na­gé à New York. Main­te­nant qu’ils sont tous les deux à la re­traite, ils viennent sou­vent se pro­me­ner dans Cen­tral Park et sont de­ve­nus de fins connais­seurs des dif­fé­rentes plaques du parc. Et pour­quoi ne pas s’en payer une, un jour ? Même s’ils ne se sont pas en­core lan­cés, ils doivent bien re­con­naître qu’ils y ont dé­jà pen­sé. « Nos fa­milles sont tou­jours en France. Mais notre vie est à New York de­puis long­temps. J’aime me dire qu’après notre mort, nos pe­tits-en­fants vien­dront s’as­seoir sur notre banc à Cen­tral Park. Ils se rap­pel­le­ront de nous et nous ima­gi­ne­ront as­sis sur ce même banc quelques an­nées plus tôt. Ça nous cor­res­pond as­sez bien. Beau­coup plus qu’une tombe dans un ci­me­tière sans âme », ra­conte Bri­gitte. Car avec ces plaques, c’est aus­si les morts qui s’in­vitent dans les centres-villes, à l’in­verse des ci­me­tières qui les can­tonnent en gé­né­ral loin des rues pas­santes et des lieux de vie. Mais on parle ici d’une re­pré­sen­ta­tion de la mort plus poé­tique et lé­gère. Comme pour­rait l’être une pro­me­nade nos­tal­gique et pleine de sou­ve­nirs dans l’herbe du parc. Sur­tout, une plaque est une ma­nière dé­fi­ni­tive de scel­ler une union éter­nelle avec la ville de New York, celle dont l’ef­fer­ves­cence fait rê­ver par­tout dans le monde. « Mises bout à bout, toutes ces plaques nous ra­content sur­tout que la ville de New York est plus que juste un en­droit. C’est un sen­ti­ment, un per­son­nage dans nos vies. C’est quelque chose qu’on com­prend et qui reste en nous pen­dant très long­temps, même après notre mort », com­mente Jen Nel­son, qui rêve elle aus­si d’avoir un jour une plaque à son nom. Quant à Mon­sieur Banc, il a un jour eu droit à une pe­tite sur­prise. Alors qu’il était en train de fixer une nou­velle plaque sur un dos­sier en bois, il a sou­dai­ne­ment lu : « Louis Young pour son at­ten­tion et sa dé­vo­tion à Cen­tral Park de­puis 1985. » Vi­si­ble­ment, l’un des do­na­teurs du parc a vou­lu lais­ser le temps à Mon­sieur Banc de s’as­seoir un mo­ment.

“C’EST UNE MA­NIÈRE DÉ­FI­NI­TIVE DE SCEL­LER UNE UNION ÉTER­NELLE AVEC NEW YORK”

AL­BER­TO ARROYO, «LE MAIRE DE CEN­TRAL PARK»

1952 BAH NON, SORRY

LOUIS YOUNG

BANCS DE CEN­TRAL PARK

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