Tom­ber dans le pan­neau

Le pe­tit mes­sage « Ne pas dé­ran­ger », ac­cro­ché aux poi­gnées de portes des chambres d’hô­tel, n’est pas que le com­plice de vos nuits de noces.

Stylist - - Summario - Par si­mon Clair

L’ac­croche-porte « Ne pas dé­ran­ger » ne sert pas que pour vos nuits de noces

“ILS DÉ­BARQUENT À 8 H 30 DU MA­TIN ALORS QUE NOUS SOMMES EN TRAIN DE DOR­MIR”

C’était cen­sé être une grande nuit dé­diée à la mu­sique coun­try. Le 1er oc­tobre 2017, le fes­ti­val Route 91 Har­vest réunis­sait presque 22 000 per­sonnes en plein air, sur une zone de six hec­tares si­tuée le long du cé­lèbre Las Ve­gas Bou­le­vard, dans la ville du même nom. À plu­sieurs cen­taines de mètres de là, le Man­da­lay Bay, un hô­tel-ca­si­no de luxe, sur­plom­bait tout le fes­ti­val de son im­mense struc­ture do­rée. C’est au 32e étage qu’une fe­nêtre a été bri­sée au mar­teau, à 22 h 05. En seule­ment dix mi­nutes, l’amé­ri­cain Ste­phen Pad­dock a ti­ré dans la foule du fes­ti­val plus de 1 100 balles grâce à un ar­se­nal de guerre com­po­sé de 14 armes à feu dont plu­sieurs se­miau­to­ma­tiques. Ce­la fai­sait une se­maine que l’homme avait in­ves­ti les chambres 134 et 135 de l’hô­tel pour pré­pa­rer ce qui reste au­jourd’hui la tue­rie la plus meur­trière de l’his­toire des États-unis avec 58 morts et 851 blessés. Comment le staff de l’hô­tel n’a-t-il rien vu ve­nir ? La ré­ponse est ac­ca­blante : Ste­phen Pad­dock avait tout sim­ple­ment pla­cé à l’en­trée de sa chambre un ac­croche-porte in­di­quant « Ne pas dé­ran­ger ». Res­pec­tant stric­te­ment cette consigne, le per­son­nel de mé­nage du Man­da­lay Bay n’était donc pas en­tré dans les chambres, trans­for­mées en vé­ri­tables ar­mu­re­ries, comme en té­moignent des pho­tos prises par la po­lice qui montrent une bai­gnoire rem­plie de fu­sils d’as­saut. Une se­maine plus tard, sur la chaîne Fox News Sun­day, le ma­gnat de l’in­dus­trie hô­te­lière de Las Ve­gas Steve Wynn dé­cla­rait que Ste­phen Pad­dock était bien connu du staff de dif­fé­rents hô­tels de la ville, où il ve­nait faire des sé­jours ré­gu­liè­re­ment de­puis 2006 : « C’était un homme qui se com­por­tait de ma­nière rai­son­née, dis­cret, un pe­tit peu in­tro­ver­ti, qui ai­mait jouer au vi­déo po­ker. » Sur­tout, il pré­cise que même en cas de pro­fil a prio­ri sans his­toires comme ce­lui de Ste­phen Pad­dock, beau­coup d’hô­tels de Las Ve­gas ont nor­ma­le­ment pour consigne de com­men­cer à en­quê­ter au­près de leurs ré­si­dents si une af­fi­chette « Ne pas dé­ran­ger » est dis­po­sée sur la porte de­puis plus de douze heures. Mais force est de re­con­naître que ce n’est pas ce qui a été fait au Man­da­lay Bay. En ré­ac­tion, plu­sieurs hô­tels de la ville ain­si que toute la chaîne des éta­blis­se­ments Hilton ont dé­ci­dé quelques mois plus tard de re­voir leur po­li­tique concer­nant l’in­ti­mi­té de leurs hôtes. Dé­sor­mais, un em­ployé de l’éta­blis­se­ment doit pé­né­trer dans la chambre au moins toutes les 24 heures. Même chose pour quatre des prin­ci­paux hô­tels de Dis­ney World à Or­lan­do qui ont pous­sé les choses plus loin en rem­pla­çant le mes­sage « Ne pas dé­ran­ger » par « Chambre oc­cu­pée » et en an­non­çant of­fi­ciel­le­ment que « le groupe Dis­ney Re­sort Ho­tel et son staff se ré­servent le droit d’en­trer dans votre chambre, y com­pris si l’ac­croche-porte est af­fi­ché, afin de réa­li­ser des opé­ra­tions de main­te­nance, de sûreté, de sé­cu­ri­té ou autres ».

TOC, TOC, TOC

Parce que les amou­reux de Dis­ney­land voient souvent leur sé­jour au cé­lèbre parc d’at­trac­tions comme une pa­ren­thèse en­chan­tée dans un monde qui va mal, la nou­velle po­li­tique du groupe ne passe pas très bien. Sur In­ter­net, les té­moi­gnages né­ga­tifs se mul­ti­plient. « Je suis to­ta­le­ment pour cette nou­velle po­li­tique du “Chambre oc­cu­pée” chez Dis­ney, mais ils dé­barquent à 8 h 30 du ma­tin alors que nous sommes en train de

dor­mir. Je com­prends les me­sures de sé­cu­ri­té mais faites ça plus tard, SVP », peut-on par exemple lire sur Twit­ter. D’autres crient au com­plot et dé­noncent des me­sures de sur­veillance abu­sives. De son cô­té, Mike Be­lo­bra­dic, fon­da­teur du blog Luxu­ry Dis­ney Tra­vel, se veut plus ras­su­rant : « Je ne pense pas que les membres de l’équipe des hô­tels Dis­ney vont en­trer et es­sayer de vous sur­prendre.» Pour au­tant, il conseille tout de même à ceux qui se­raient dans leur douche de s’as­su­rer que la porte est bien fer­mée, « pour évi­ter des sur­prises gê­nantes ». Un grand ca­fouillage au royaume de Mi­ckey qui ne semble pour­tant pas perturber Ste­phen Bart. Avo­cat spé­cia­li­sé dans les ques­tions d’hô­tel­le­rie et pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té de Hous­ton, il rap­pelle que le dé­bat concer­nant les ac­cro­che­portes « Ne pas dé­ran­ger » ne date pas d’hier : « Ça doit faire dix ou quinze ans qu’ils sont sur la sel­lette. Prin­ci­pa­le­ment à cause de leur usage dans des af­faires de pros­ti­tu­tion ou de tra­fic de drogue dans les chambres d’hô­tels.» Ces der­nières an­nées, ces af­fi­chettes ont aus­si été ré­gu­liè­re­ment re­mises en ques­tion lors de plu­sieurs af­faires de meurtre. La plus cé­lèbre reste celle de 2010 dans la­quelle des agents du Mos­sad avaient as­sas­si­né un lieu­te­nant du Ha­mas dans un hô­tel à Du­baï. Pour s’en­fuir sans être in­quié­tés, ils avaient pla­cé sur la porte un « Ne pas dé­ran­ger » qui leur avait lais­sé le temps de quit­ter le pays. Même chose en 2016 à Londres où le psy­cho­pathe Carl Lang­dell avait as­sas­si­né dans un hô­tel la jeune Ka­tie Locke qu’il ve­nait de ren­con­trer via une ap­pli de da­ting, avant de s’en­fuir par la fe­nêtre avec le corps, sous cou­vert d’un « Ne pas dé­ran­ger ».

CHAMBRE DE JUS­TICE

Même si on sait qu’on peut trou­ver des af­fi­chettes da­tant des an­nées 20, per­sonne n’est au­jourd’hui en me­sure de dire pré­ci­sé­ment quand elles sont ap­pa­rues pour la pre­mière fois. En re­vanche, beau­coup s’ac­cordent sur le fait qu’elles ont a prio­ri été créées à la de­mande des clients. « Les hô­tels peuvent donc ho­no­rer cette re­quête afin de don­ner une va­leur ajou­tée à leur ser­vice clien­tèle, mais elles ne peuvent pas être consi­dé­rées comme ayant une quel­conque va­leur ju­ri­dique vis-à-vis des éta­blis­se­ments, dé­ve­loppe l’avo­cat Ste­phen Barth. Il faut bien com­prendre que les ré­si­dents d’un hô­tel n’ont pas le droit aux mêmes at­tentes concer­nant la vie pri­vée que s’ils étaient chez eux ou même dans leur voi­ture. » Mais en théo­rie, le 4e amen­de­ment de la Consti­tu­tion des États-unis in­ter­dit tout de même toute in­tru­sion sans man­dat dans le do­mi­cile d’un par­ti­cu­lier ou dans sa chambre d’hô­tel si celle-ci est louée lé­ga­le­ment. En cas d’in­tru­sion li­ti­gieuse, le client de l’hô­tel doit prou­ver qu’il avait cer­taines at­tentes vis-à-vis du res­pect de sa vie pri­vée et l’ac­croche-porte peut faire of­fice de preuve s’il a été uti­li­sé. Mais dans la pratique, les ex­cep­tions sont nom­breuses. L’en­trée du ser­vice de mé­nage est par exemple consi­dé­rée comme rai­son­nable et ne re­quiert pas de man­dat. Et si, pen­dant leur net­toyage de la chambre, les em­ployés constatent quelque chose d’illé­gal, ils ont tout à fait le droit d’aver­tir la po­lice. Le staff de l’hô­tel peut aus­si en­trer sans consen­te­ment mal­gré un « Ne pas dé­ran­ger » s’il soup­çonne une inon­da­tion, un feu, une ba­garre ou quoi que ce soit met­tant en dan­ger la sé­cu­ri­té pu­blique. Dans une af­faire cé­lèbre da­tant de 2011, l’amé­ri­cain De­nois E. La­nier avait es­sayé de faire va­loir en jus­tice son droit à la vie pri­vée après que le ser­vice de mé­nage a trou­vé dans sa chambre – mal­gré un « Ne pas dé­ran­ger » – de grosses quan­ti­tés de co­caïne et des us­ten­siles per­met­tant de pe­ser et me­su­rer la drogue. Ra­té, ce se­ra qua­rante mois de pri­son pour De­nois.

LES CAMPS DU CRIME

Mais si les Amé­ri­cains tiennent au­tant à cette af­fi­chette, c’est aus­si parce qu’elle est le symbole d’un lieu es­sen­tiel au mythe amé­ri­cain. Dans un pays comme les États-unis fait de grands es­paces et de routes sans fin, l’hô­tel et le mo­tel re­pré­sentent en ef­fet un abri, une halte et un dé­cor que les grands ci­néastes d’hol­ly­wood n’ont ja­mais ces­sé de fil­mer, de

La Soif du mal d’or­son Welles en 1958 jus­qu’au ré­cent The Flo­ri­da Pro­ject de Sean Ba­ker. Parce qu’il n’est ni vrai­ment le do­mi­cile ni com­plè­te­ment l’ex­té­rieur, cet es­pace de tran­sit est souvent le lieu des ac­ti­vi­tés les plus louches, à tel point qu’en 1940, dans The Ame­ri­can Ma­ga­zine, le pre­mier di­rec­teur du FBI J. Ed­gar Hoo­ver les sur­nom­mait dé­jà les « camps du crime ». Et pour s’as­su­rer de conser­ver le se­cret, rien de mieux que de ti­rer le store et d’af­fi­cher clai­re­ment l’en­vie de ne pas être dé­ran­gé. « Un jour, j’ai même contac­té un hô­tel dont le nom était car­ré­ment Do Not Dis­turb. Au té­lé­phone, je ne les sen­tais pas vrai­ment à l’aise quand je leur ai de­man­dé s’ils avaient des ac­croches-portes. J’ai fi­ni par com­prendre qu’il s’agis­sait en fait d’un hô­tel de passe », ri­gole

Edoar­do Flores, un col­lec­tion­neur qui compte dé­sor­mais plus de 15 000 af­fi­chettes « Ne pas dé­ran­ger » gla­nées dans les hô­tels du monde en­tier. Preuve que cette no­tion d’in­ti­mi­té ca­chée fas­cine tou­jours au­tant l’amé­rique, on a vu ces der­nières an­nées plu­sieurs do­cu­men­taires sur cette thé­ma­tique par exemple Voyeur pro­duit par Net­flix ou en­core la sé­rie Do Not

Dis­turb : Ho­tel Hor­rors qui re­vient sur plu­sieurs crimes ayant eu lieu dans le se­cret des chambres d’hô­tels cé­lèbres. « Do Not Dis­turb ex­plore les as­pects les plus sombres de l’ex­pé­rience de l’hô­tel : la vul­né­ra­bi­li­té, l’iso­le­ment et l’ano­ny­mat », dé­cla­rait au su­jet de cette der­nière Hen­ry S. Schleiff, pa­tron de la chaîne Dis­co­ve­ry qui pro­duit le pro­gramme. De quoi faire d’un hô­tel de charme une vé­ri­table mai­son han­tée. Mais vous êtes au moins pré­ve­nu.e.s : in­utile de payer la for­mule pe­tit dé­jeu­ner in­clus, car vous n’êtes même pas sûr.e.s de fi­nir la nuit en vie.

MÉ­MO­RIAL AUX VIC­TIMES DE LA TUE­RIE DE LAS VE­GAS, OC­TOBRE 2017

THE FLO­RI­DA PRO­JECT

LA SOIF DU MAL

EDOAR­DO FLORES

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