Édi­to

Stylist - - Summario - aude wal­ker ré­dac­trice en chef

“ELLE FUT ALORS PRISE D’UN FOU RIRE DE L’EN­FER QUI LA JETA AU SOL”

O n lui a diag­nos­ti­qué une dys­pho­rie. Elle a de­man­dé si c’était com­pa­rable à la dé­pres­sion. Pas vrai­ment, mais un peu quand même. Avec plus de co­lère de­dans. C’est ap­pa­rem­ment pour cette rai­son qu’elle a en­vie de boire tout le temps. Elle re­tourne ce mot dans tous les sens. Et ne s’y re­con­naît pas. Elle a certes quelques sautes d’hu­meur, mais ne se sent pas pour au­tant comme l’in­verse d’euphorique. Elle dé­cide tout de même de com­men­cer le trai­te­ment qu’on lui a pres­crit. Les pre­mières se­maines se dé­roulent dans un état entre le brouillard épais et la ouate am­biance barbe à pa­pa. Rien d’in­quié­tant se­lon la mé­de­cine. Jus­qu’au ma­riage de son meilleur ami (p. 36). Avec une fille qui s’ap­pelle Ru­bis. Mal­gré les nom­breuses nuits où il est ve­nu pleu­rer chez elle, le gar­çon a dé­ci­dé de faire ri­deau sur la che­mise de pi­lote Air France re­trou­vée dans leur pa­nier de linge sale, les coupes de cham­pagnes en plas­tique je­tées dans leur pou­belle, la grosse pelle rou­lée au voi­sin dans leur cage d’es­ca­lier et sur toutes les autres in­fi­dé­li­tés de Ru­bis. Elle n’avait mal­heu­reu­se­ment pas trou­vé le cou­rage de re­fu­ser d’être son té­moin. Avant de go­ber la grosse gé­lule, elle a hé­si­té, se sou­ve­nant de la ride du lion très pro­non­cée entre les yeux du doc­teur alors qu’il évo­quait l’in­com­pa­ti­bi­li­té sé­rieuse entre l’al­cool et le trai­te­ment. Tout lui a pa­ru in­sur­mon­table dès le pre­mier quart d’heure. Le lieu, un do­maine pré­fa­bri­qué à la pe­louse trop rase. Les couleurs des robes des filles, toutes en fluo. La nour­ri­ture, dans son en­tiè­re­té pois­son­neuse, même quand c’était du porc. Le seul truc qui lui a im­mé­dia­te­ment sem­blé sym­pa­thique : un pe­tit type aux che­veux en brosse et Crocs aux pieds. Ils ont vite sym­pa­thi­sé au­tour de leur pas­sion com­mune : l’al­cool. Lorsque la cé­ré­mo­nie a dé­bu­té dans le jar­din, elle était dé­jà très en forme. Et eut l’oc­ca­sion de l’ex­pri­mer lors de l’en­trée de la ma­riée sur Girl On Fire. Elle fut alors prise d’un fou rire de l’en­fer qui la jeta au sol et en­traî­na une pe­tite di­zaine d’in­times cô­té ma­rié. À par­tir de ce mo­ment-là, ce fut le freak show. Pen­dant le dis­cours com­mé­mo­ra­tif de la Shoah d’un vieil oncle, elle se mit à chan­ter « je suis dysphorique et c’est ma­gique » en se­couant un pe­tit bâ­ton avec un coeur en pa­pier at­ta­ché à l’aide d’une fi­celle. Ce fut l’hymne de sa soi­rée. Quand elle jeta tous les verres au sol, à peine l’en­trée ter­mi­née, elle chan­ta. Quand elle prit un cou­teau de cui­sine pour si­mu­ler un com­bat d’es­crime avec Ru­bis, elle chan­ta. Quand son meilleur ami la rac­com­pa­gna en pleu­rant chez sa mère, elle chan­ta et se­coua son coeur en pa­pier.

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