Comment Pa­ris nous la fait à l’en­vers

Le conte de fées au­quel vous croyez tou­jours ? Ce­lui de Pa­ris, ca­pi­tale de l’amour. Et pour cause, c’est un dos­sier très bien bos­sé en backs­tage.

Stylist - - Summario - Par Mor­gane Giu­lia­ni

Pa­ris, ca­pi­tale de l’amour ?

À

SOI­RÉE CADENAS

En 2015, un mil­lion de pe­tits coeurs se sont bri­sés. Ce­la a re­pré­sen­té pas loin de 45 tonnes de métal. Et une an­goisse sans pré­cé­dent chez les amou­reux à tra­vers le monde : si l’on ne peut plus ac­cro­cher son cadenas sur le pont des Arts, l’en­droit le plus ro­man­tique de la ca­pi­tale, comment té­moi­gner de son amour ? Car Pa­ris, plus que le lieu de l’his­toire d’amour à pro­pre­ment par­ler, est de­ve­nu le lieu de l’en­ga­ge­ment. Un ima­gi­naire col­lec­tif ren­for­cé à grands coups de mes­sages pu­bli­ci­taires et de slo­gans, comme le rap­pelle Anne Mon­ja­ret, eth­no­logue au CNRS : « On a construit une image ro­man­tique de Pa­ris, évi­dem­ment uti­li­sée par l’in­dus­trie cultu­relle et tou­ris­tique, pour vendre des voyages de noces ou des pho­tos de ma­rié.e.s. » Le la­bel ro­man­tique est dé­sor­mais in­té­gré dans le bu­si­ness plan de pas mal d’en­tre­prises pa­ri­siennes. Comme au Shan­gri-la, où il faut comp­ter 25 000 eu­ros pour un ma­riage de prin­cesse. En 2017, 51 unions laïques y ont été cé­lé­brées, dont 28 pour des couples d’étran­gers, de plus en plus nombreux. Ou en­core comme la com­pa­gnie de croi­sière pri­vée Green­ri­ver, qui vend une soixan­taine de packs « de­mande en ma­riage » par an, sur­tout à des étran­gers. « Al­lez sa­voir, la de­mande en ma­riage sous la tour Eif­fel qui scin­tille, ça, c’est ro­man­tique, plai­sante un des co-fon­da­teurs, lu­cide sur les règles du jeu en blanc. La fille pleure à tous les coups ! » Même le Rou­tard a ran­gé ses cram­pons pour son Guide des amou­reux

à Pa­ris, 20 000 exem­plaires ven­dus à chaque ré­édi­tion (le pre­mier du genre date de 2001) : « La de­mande, il faut la créer, nous glisse la mai­son d’édi­tion. Pa­ris est la ville des amou­reux, et ce guide ré­pond à un ima­gi­naire col­lec­tif. »

FAN­TASME PA­RI­SIEN

Si Pa­ris est au­jourd’hui la ville du couple au sens tra­di­tion­nel (on y vient plus pour faire sa dé­cla­ra­tion ou re­nou­ve­ler ses voeux que pour s’am­bian­cer dans les touzes de la ca­pi­tale), ce­la n’a pas tou­jours été le cas. Au XIXE siècle, bour­geois et ar­tistes bo­hèmes se croisent au gré du mou­ve­ment ro­man­tique, im­plan­té dans La Nou­velle Athènes, quar­tier du 9e ar­ron­dis­se­ment. La mo­no­ga­mie ? La fi­dé­li­té ? Très peu pour Al­fred de Mus­set, George Sand, Charles Bau­de­laire ou Vic­tor Hu­go, qui dé­fraient la chro­nique par leurs écrits et leurs moeurs. « Les Tui­le­ries, les Grands Bou­le­vards, les quais, les foyers d’opé­ra, ou Mont­martre, de­viennent des décors ro­man­tiques, pro­pices à l’épan­che­ment sen­ti­men­tal », in­dique Vincent Lais­ney, maître de confé­rences à Pa­ris Nan­terre et spé­cia­liste de l’époque. Mais ce ter­rain de jeu reste ré­ser­vé à « une élite po­li­tique et ar­tis­tique très libre, dif­fé­rente du reste de la po­pu­la­tion, qui vit dans une bulle », ra­conte Agnès Walch, his­to­rienne du couple. Plus tard, les sol­dats amé­ri­cains et bri­tan­niques vont à Pa­ris pour fuir le pu­ri­ta­nisme de leur pays res­pec­tif (une image de fête ex­por­tée par des écri­vains comme He­ming­way, ne nous lan­cez pas sur le su­jet, on va s’éner­ver). Au­jourd’hui, c’est à tra­vers les films et les séries que les tou­ristes puisent leur image de la ville (c’était le cas pour 40 % de ceux qui ont vi­si­té Pa­ris en 2016*) « Les tou­ristes sont moins dans une lo­gique de dé­cou­verte que dans celle de la re­con­nais­sance d’images vues ou ima­gi­nées avant de par­tir, confirme Ma­rine Loi­sy, doc­to­rante en an­thro­po­lo­gie du tou­risme, rat­ta­chée à la mis­sion At­trac­ti­vi­té et Em­ploi de la ville. Les mo­nu­ments, les rues, les ha­bi­tants, les es­paces do­mes­tiques et les modes de vie sont fan­tas­més. Ce qui n’em­pêche pas les pro­fes­sion­nels du tou­risme de ten­ter d’of­frir aux vi­si­teurs ce qu’ils sont ve­nus cher­cher. » Set In Pa­ris, fon­dée par une an­cienne wed­ding-plan­neuse, pro­pose des pro­me­nades sur des lieux de tour­nage, de Gos­sip Girl à Mid­night in Pa­ris, chou­chou

des clients. Pour 1 200 €, des couples d’étran­gers ré­servent un cir­cuit se ter­mi­nant sur une de­mande en ma­riage (en­core), avec cham­pagne, ma­ca­rons, voi­ture et pho­to­graphe. Et le tour de­vrait en­core s’agran­dir puisque, de­puis 2009, Pa­ris a mis en place un cré­dit d’im­pôts pour les films d’ini­tia­tive étran­gère, avec un pla­fond à 30 mil­lions d’eu­ros. « La Mai­rie en­cou­rage les pro­duc­teurs à choi­sir Pa­ris comme dé­cor », af­firme Ma­rine Loi­sy, qui si­gnale « plu­sieurs cen­taines » de tour­nages par an. Rien qu’en 2017/18, nous avons Mis­sion Im­pos­sible 6, le deuxième vo­let des Ani­maux fan­tas­tiques et la deuxième sai­son de la sé­rie The Mar­ve­lous

Mrs. Mai­sel, en tour­nage ac­tuel­le­ment. « Le meilleur moyen de bran­der la marque Pa­ris, ce sont les films qui sont faits sur Pa­ris », confirme Mi­chel Go­mez, dé­lé­gué gé­né­ral de la Mis­sion Ci­né­ma Pa­ris Film. Thank you Jean-pierre Jeu­net.

POST-COÏTUM ANI­MAL TRISTE

Bon, là vous vous dites que c’est bien gen­til toutes ces belles ro­mances pa­ri­siennes mais que vous, pen­dant ce temps-là, vous êtes tou­jours en train de ga­lé­rer dans votre stu­dio avec vue sur un bout de la tour Eif­fel (mais seule­ment si vous vous fon­dez dans le mur por­teur de la salle de bains). « J’ai peur que la vi­sion de Pa­ris en tant que ca­pi­tale de l’amour ne soit dé­sor­mais que com­mer­ciale, un ar­gu­ment tou­ris­tique, avance Agnès Walch. Pour res­ter en couple, mieux vaut quit­ter Pa­ris. » Ouch… « Pa­ris fa­vo­rise la créa­tion des couples plus qu’ailleurs, mais ils y sont mis à l’épreuve plus qu’ailleurs », confirme Fran­çois Kraus, di­rec­teur du dé­par­te­ment genre et sexua­li­tés de l’ifop. L’ano­ny­mat fa­ci­lite les dé­ra­pages, l’offre cultu­relle et la so­cia­bi­li­té pro­fes­sion­nelle in­tenses gé­nèrent plus de ren­contres, et le prix de l’im­mo­bi­lier chasse les tour­te­reaux. Ré­sul­tat, Pa­ris a plus de cé­li­ba­taires (43 % contre 33 % en pro­vince), d’in­fi­dé­li­té (46 % contre 40 %) et moins d’his­toires d’amour longues (25 % de couples en­semble de­puis plus de vingt ans contre 41 %) qu’ailleurs en France, et plus d’un ma­riage sur deux y fi­nit en di­vorce, se­lon une étude de l’ifop réa­li­sée en 2017 pour le site de sex­cam ama­teur CAM4. Love is in the air mais plus vrai­ment, même les Amé­ri­cains ont sen­ti le vent tour­ner. En 2016, la jour­na­liste Sa­ra Lie­ber­man se la­men­tait du da­ting pa­ri­sien dans The Cut : « Même s’il y a des dif­fé­rences cultu­relles dans la ma­nière de tom­ber amou­reux ou de se fré­quen­ter, [les] frus­tra­tions et dif­fi­cul­tés [y] sont les mêmes qu’ailleurs, sur­tout quand l’at­trait de la nouveauté dis­pa­raît. » Lind­sey Tra­mu­ta, cor­res­pon­dante du New York

Times et au­teure du guide The New Pa­ris, est en­core plus alar­miste : « Cer­tains de mes amis trouvent que Pa­ris est de­ve­nue aus­si dif­fi­cile que New York ou Londres. La ro­mance contex­tuelle existe peut-être, mais les vraies his­toires d’amour sont de plus en plus rares. La ville en de­vient moins ro­man­tique et plus ex­cluante. » D’au­tant que Pa­ris a de la concur­rence. « Main­te­nant, il y a trente mé­ga­poles dans le monde et Pa­ris n’est plus la seule ca­pi­tale de l’amour », ba­lance Hu­bert Ar­tus, au­teur de Pop Cor­ner, qui cite Ve­nise, New York, et Londres. Et que Pa­ris est à la traîne en ma­tière de tou­risme LGBTQI, de­van­cée de­puis long­temps par San Fran­cis­co, Ma­drid ou Tel-aviv. En 2017, Jean-luc Ro­me­ro-mi­chel, conseiller ré­gio­nal d’île-de-france, a poin­té ce re­tard dans un rap­port consa­cré à l’in­clu­sion des minorités sexuelles dans la ca­pi­tale. L’en­jeu est de taille : en août 2018, Pa­ris ac­cueille­ra la 10e édi­tion des Gay Games, évé­ne­ment spor­tif réunis­sant ath­lètes LGBTQI et LGBTQI friend­ly du monde en­tier. Sont at­ten­dues 15 000 per­sonnes. Et qui sait, il pour­rait même y avoir quelques de­mandes en ma­riage entre deux re­mises de mé­dailles.

FIFTY SHADES FREED

ARIE LUYENDYK JR., BA­CHE­LOR US

GOS­SIP GIRL MID­NIGHT IN PA­RIS

GEORGE SAND THE MAR­VE­LOUS MRS. MAI­SEL

ER­NEST HE­MING­WAY

AL­FRED DE MUS­SET

CHARLES BAU­DE­LAIRE

VIC­TOR HU­GO

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