Édi­to

Stylist - - News - aude wal­ker ré­dac­trice en chef

“IL EST ÉVIDENT QUE LA PIERRE DE­VIENT BOUILLANTE”

Dix-sept mois et vingt-deux jours. Cette re­cherche d’em­ploi est si dou­lou­reuse, in­ter­mi­nable qu’elle se­rait ca­pable d’en égre­ner les mi­nutes comme les se­condes. D’in­di­vi­du ra­tion­nel, elle a mu­té créa­ture su­per­sti­tieuse au point d’an­nu­ler des en­tre­tiens les jours où sa las­si­tude l’ame­nait à pas­ser sous une échelle. Au point de ne par­ler à au­cun de ses amis de ses avan­cées, par peur que ça lui donne l’oeil. Au point de s’iso­ler sur son pe­tit ra­deau de déses­poir, au large, à des ki­lo­mètres du ri­vage hu­main. Ce ma­tin-là, elle se pré­sente à l’ac­cueil et donne son nom sans re­gar­der ce qu’elle voit : une fille aux che­veux rouges et bruns et ta­touages flo­raux qui lui de­mande d’at­tendre M. le pré­sident qui est en­core en ren­dez-vous, sans se dou­ter de la flaque de dé­tresse qui se cache der­rière le corps de cette fille aux che­veux noués en une queue-de-che­val haut per­chée. Le bâ­ti­ment est aus­si vaste et grouillant que la gare de Lyon. Elle re­garde les tour­ni­quets vriller à chaque pas­sage de carte ma­gné­tique et de tra­vailleur dé­jà épui­sé. Étour­die par l’exer­cice vi­suel, elle est en­traî­née par un ver­tige tan­dis qu’elle se lève pour sai­sir d’une poigne trop forte la main droite de M. le pré­sident. C’est dans l’as­cen­seur que ce­la com­mence. Dans un si­lence de salle d’at­tente de gy­né­co­logue, ils grimpent vers le 6e étage. Au ma­jeur de sa main gauche, la bague de son ar­rière-grand-tante ; tante Ca­mille, ser­tie d’une chry­so­prase vert vif, se met à chauf­fer, lé­gè­re­ment. Elle prend ça pour un nou­veau symp­tôme de stress. Mais plus elle s’en­fonce dans le la­by­rinthe de cou­loirs qui les em­mènent au bu­reau de M. le pré­sident, plus il est évident que la pierre de­vient bouillante, au point qu’elle es­saye de l’en­le­ver, tâche ren­due im­pos­sible par l’oe­dème qui em­pri­sonne sou­dain son doigt. Une fois dans le bu­reau, la sen­sa­tion d’as­phyxie qui la tient fait ex­plo­ser son in­hi­bi­tion so­ciale en plein vol. Elle ouvre sa che­mise en grand, fait sau­ter l’agrafe de son sou­tien-gorge, dé­tache, rat­tache ses che­veux, fré­né­ti­que­ment. Elle a l’im­pres­sion de prendre feu. Elle en­jambe qua­si­ment M. le pré­sident pour ac­cé­der à la fe­nêtre. Ne par­ve­nant pas à l’ou­vrir, elle tam­bou­rine si fort des­sus qu’elle ne l’en­tend pas ap­pe­ler la sécurité. Le len­de­main, après une nuit aux ur­gences psy­chia­triques, elle passe chez sa mère et de­mande à voir la valise. « Ce truc que tu as tou­jours re­fu­sé de re­gar­der, sous pré­texte que c’était de la pa­pe­rasse in­utile ? Ça t’in­té­resse main­te­nant ? » Elle ne ré­pond pas et part s’en­fer­mer dans son an­cienne chambre d’en­fant pour fouiller dans le car­ton de do­cu­ments fa­mi­liaux (p.38) ras­sem­blés par sa mère «si un jour te prend l’en­vie d’écrire un livre ». En tête de l’ar­ticle avec la pho­to, ce titre : « 50 jeunes filles mortes dans un in­cen­die dans un pen­sion­nat. » Un peu plus loin, le nom des vic­times. Ca­mille M., tante Ca­mille. Et l’adresse du bâ­ti­ment aux airs de gare où elle se trou­vait hier à moi­tié à poil, per­sua­dée de mou­rir as­phyxiée sous les yeux d’un jeune pré­sident de groupe d’as­su­rances n’ai­mant pas être dé­ran­gé.

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