Un su­jet qui vaut bien un pa­pier

On a dé­lé­gué à l’ar­tiste Da­vid Wahl la dé­li­cate mis­sion de com­prendre notre idéal de per­fec­tion pour la par­tie la plus mer­dique de notre exis­tence.

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La quête du ca­ca par­fait par Da­vid Wahl

LA QUÊTE DU CA­CA PAR­FAIT, PAR DA­VID WAHL

Par­mi tous les su­jets du spec­tacle de Blanche Gar­din qui nous au­ront ar­ra­ché de grands rires ca­thar­tiques (c’est-à-dire des rires trop bruyants, le corps re­cro­que­villé par la honte et se­coué de ho­quets très peu ins­ta­gram­mables), il y a eu ce­lui de son ana­lyse de selles. De longues mi­nutes à nous ra­con­ter com­ment elle a en­tre­po­sé un peu de son ca­ca au frigo dans l’es­poir de com­prendre son mi­cro­biote et de re­prendre le con­trôle sur une di­ges­tion de plus en plus sur­pre­nante. Et au vu de la ré­ac­tion de la salle, elle était loin d’être la seule à nour­rir une ob­ses­sion si­len­cieuse pour son tran­sit. On en parle peu (bien moins que de son ob­ses­sion pour les grandes an­nées du Pa­lace, par exemple), mais il est pour­tant le graal de toute une époque qui a dé­cou­vert que ses in­tes­tins étaient son deuxième cer­veau. Plus simple que de se faire au dé­bot­té une pe­tite opé­ra­tion à crâne ou­vert, s’oc­cu­per de son tran­sit est donc de­ve­nu une pra­tique à la­quelle le well­ness et nous-même nous dé­vouons corps et âme. Com­plé­ments ali­men­taires à base de psyl­lium, tech­niques acro­ba­tiques aux toilettes pour ali­gner son co­lon, hy­dro­thé­ra­pie com­prise comme un soin de base dans n’im­porte quel stage de re­mise en forme, nou­veau code Pan­tone pour chaque ma­tin faire le point sur sa mé­téo in­té­rieure… La quête de la per­fec­tion a dé­sor­mais ga­gné notre plus pu­dique in­ti­mi­té. Pour com­prendre com­ment on en est ar­ri­vé là, on a de­man­dé à l’ar­tiste Da­vid Wahl, croi­sé non pas aux toilettes mais à la Mai­son de la poé­sie où il don­nait une re­pré­sen­ta­tion de son spec­tacle gé­nial Le Sale Dis­cours, de faire pour nous ce qu’il sait faire le mieux : re­tra­cer de grandes épo­pées his­to­riques à par­tir de su­jets a prio­ri peu éli­gibles aux en­vo­lées ly­riques. C’est lui qui nous ra­conte la grande quête du ca­ca par­fait. En 1254, bien avant l’aube, le bon roi saint Louis se ren­dait à l’église des Cor­de­liers pour en­tendre les mâ­tines. Il che­vau­chait tran­quille­ment dans les rues de Pa­ris toutes en­som­meillées, lors­qu’il re­çut sur la tête le conte­nu bien dé­goû­tant d’un vase de nuit. Ce crime de lèse-ma­jes­té, pas­sible de la peine de mort, avait été com­mis par un étu­diant dis­trait et bien pauvre, qui, comme tout le monde alors, je­tait à la fe­nêtre plu­tôt qu’il ne ti­rait la chasse. On fait cher­cher le gar­çon. Le mal­heu­reux se croit condam­né. Louis est un roi. Mais Louis est aus­si un saint. Le jeune homme se vit ain­si of­frir une bourse pour ses études, car, l’en­cou­ra­gea le bon mo­narque, « il est très mé­ri­tant de se le­ver si tôt pour étu­dier ». Cet exemple de­vrait me don­ner du cou­rage. Je l’avoue, j’en manque en­core. Lorsque Sty­list m’a de­man­dé d’écrire un ar­ticle sur ce que pour­rait être un ca­ca par­fait, j’en fus tout d’abord épou­van­té. Le su­jet n’est pas fa­cile. S’il faut en croire Freud, j’ai dé­pas­sé de­puis fort long­temps, hé­las, le stade anal ; je ne m’amuse plus à faire de mes selles un su­jet de conver­sa­tion fa­mi­lial. Elles sont à peine nées que je les fais dis­pa­raître au plus vite. Bien sûr, comme

tout le monde, j’y sa­cri­fie un temps dans ma jour­née, mais comme tout le monde aus­si, je le fais pour ain­si dire comme en n’y pen­sant pas. Sur­tout en ne le di­sant pas. À y ré­flé­chir pro­fon­dé­ment, ça c’est plu­tôt re­mar­quable. De nos jours, où l’on nous re­proche sou­vent de par­ler sans rien faire, ici, nous fai­sons sans rien dire. Et dans nos so­cié­tés de ser­vices où l’on cherche tou­jours à re­fi­ler à quel­qu’un le sale bou­lot, ce­lui-ci du moins, per­sonne ne peut le faire à notre place.

Se trou­ve­rait-il un en­sei­gne­ment ca­ché, voire ver­tueux, dans nos ex­cré­ments ? De là à par­ler

de « ca­ca par­fait »... Ca­ca vient du grec κακά. On a si peu uti­li­sé ce mot, qu’il pa­raît — vous le li­sez comme moi — n’avoir eu le temps de s’user et semble avoir pas­sé sans évoluer les époques et les langues. C’est qu’il porte en lui une éter­nelle mise en garde. κακά si­gni­fie en ef­fet « mau­vaises choses ». Et puisque l’on sait de­puis Pla­ton que la per­fec­tion est un bien sans mé­lange, il ne peut s’y trou­ver de κακά. Ain­si se­lon les règles de la philosophie, pour être par­fait, le ca­ca de­vrait ne pas être. Ne pas exis­ter. Ou alors, la per­fec­tion n’étant pas de ce monde, être le moins pos­sible.

Ce se­rait dom­mage. Parce qu’à fouiller la merde, on dé­couvre des choses in­at­ten­dues, celle-ci sem­blant en ef­fet n’avoir pas été pour tout le monde et à toutes les époques une si « mau­vaise chose ».

On ac­cuse les co­chons de man­ger leurs selles. Mais, on l’ou­blie un peu vite, l’homme lui-même en a fait une grande consom­ma­tion. Il les consi­dé­rait comme un mets aux pro­prié­tés bien re­mar­quables. « Il n’y a point de re­mède plus sou­ve­rain au monde ! », s’émer­veillait en 1245 Saint Al­bert le Grand, cé­lèbre mé­de­cin. De­puis les Égyp­tiens, nos grosses com­mis­sions ont tou­jours été ré­pu­tées pour leurs ver­tus thé­ra­peu­tiques. On les di­luait dans l’eau pour soi­gner les maux de gorge. Ga­lien, le mé­de­cin grec, pres­crit pour ve­nir à bout d’une an­gine « de se pro­cu­rer les ex­cré­ments d’un jeune homme de bon tem­pé­ra­ment et de les mê­ler avec du miel et de l’eau », afin d’en confec­tion­ner un dé­li­cieux si­rop. On peut éga­le­ment s’en tar­ti­ner le torse en guise de ca­ta­plasme, un peu odo­rant, mais très ef­fi­cace, dit-on, pour gué­rir les pou­mons ma­lades. Après tout, comme di­saient les Ro­mains : « Ster­cus suum cuique bene olet », on n’est ja­mais gê­né par l’odeur de son propre ca­ca.

Aux ver­tus mé­di­cales s’ajou­tèrent tout na­tu­rel­le­ment ses ver­tus éco­no­miques.

Au Ja­pon, les ex­cré­ments hu­mains furent très vite consi­dé­rés comme une source de ri­chesse in­es­ti­mable. Les pay­sans s’en ser­vaient comme fer­ti­li­sants. Ils lais­saient au bord des che­mins des pe­tits ba­quets pour en­cou­ra­ger les voya­geurs et autres pro­me­neurs à s’y sou­la­ger. Ils ré­cu­pé­raient en­suite le pré­cieux en­grais. Puis la po­pu­la­tion aug­men­ta consi­dé­ra­ble­ment. Il fal­lut trou­ver des moyens pour dé­ve­lop­per la ren­ta­bi­li­té agri­cole. On prit alors cette dé­ci­sion : les lo­ca­taires d’ap­par­te­ments ou autres mai­sons pour­raient dé­sor­mais payer en par­tie leur loyer avec leurs propres ex­cré­ments. Quel dom­mage que les pro­prié­taires pa­ri­siens n’aient eu la même idée, elle sou­la­ge­rait pour­tant bon nombre d’ha­bi­tants, et dé­cons­ti­pe­rait cer­tai­ne­ment le mar­ché im­mo­bi­lier !

On ne le ré­pé­te­ra ja­mais as­sez, l’ar­gent c’est de la merde.

Et puisque l’ar­gent est aus­si le nerf de la guerre, il y eut, dans l’his­toire, de nom­breuses guerres pour s’em­pa­rer du ca­ca des autres. Ce qui rap­porte en­core plus d’ar­gent que les loyers. L’un des plus meur­triers de ces conflits, ap­pe­lé pu­di­que­ment « pre­mière guerre du Pa­ci­fique », écla­ta en 1864. L’es­pagne en­va­hit les Îles Chin­cha, pro­prié­té du Pé­rou, pour y confis­quer les im­menses ré­serves de gua­no — des fientes d’oi­seaux ma­rins — dont elle avait ab­so­lu­ment be­soin pour ré­gé­né­rer ses sols épui­sés par l’agri­cul­ture. Les États-unis, en­ga­gés eux aus­si dans une course au ca­ca contre la montre, se lan­cèrent, après avoir vo­té le Gua­no Is­land Act, dans la conquête de plus de 50 îles riches en merde. Un his­to­rien amé­ri­cain, Ro­bert Marks, va même jus­qu’à pré­tendre que l’ex­plo­sion pla­né­taire de la po­pu­la­tion et son es­sor éco­no­mique ont été ren­dus pos­sible par la dé­cou­verte d’im­menses ré­serves de fientes de chauve-sou­ris.

Le ca­ca se­rait-il fon­da­teur de la mo­der­ni­té ?

En tout cas, on lui doit la re­nom­mée de bien jo­lis pay­sages, les plus à la mode qui soient. Ce que vous pre­nez, lors de vos va­cances aux Ca­raïbes, pour du sable blanc, et sur le­quel vous ai­mez tant vous al­lon­ger, loin de pro­ve­nir de l’éro­sion des roches, n’est rien d’autre que — veuillez par­don­ner cette af­freuse révélation — l’amas gi­gan­tesque des dé­jec­tions d’un pois­son-per­ro­quet, ama­teur de co­rail jus­qu’à la bou­li­mie. Et le Mont­par­nasse, à Pa­ris, ne tire pas son nom d’une col­line na­tu­relle, sur la­quelle au­raient vé­cu des Muses, à l’ins­tar de son épo­nyme grec. C’était ja­dis la dé­charge

de la ca­pi­tale. Pen­dant des siècles, on y en­tas­sa les ex­cré­ments des Pa­ri­siens jus­qu’à créer une haute dé­ni­vel­la­tion. Pour se mo­quer de son in­fer­nale odeur, on lui a par la suite don­né ce nom iro­ni­que­ment cé­leste.

C’est un fait dé­sor­mais as­su­ré, de­puis tou­jours

nous nous vau­trons dans la fange. « Si vous croyez bai­ser une jo­lie pe­tite bouche avec des dents bien blanches, vous bai­sez un mou­lin à merde. Tous les mets les plus dé­li­cats, les bis­cuits, les pâ­tés, les per­drix, les jam­bons, tout n’est que pour faire de la merde mâ­chée », phi­lo­so­phait la prin­cesse Pa­la­tine, la belle-soeur de Louis XIV, en contem­plant ses crottes. Preuve, s’il en était be­soin, que l’adage po­pu­laire « Les prin­cesses ne font pas ca­ca » n’est pas si bien fon­dé que ce­la. D’où vient cette as­ser­tion, je n’ai pu le dé­cou­vrir. En 1882 ce­pen­dant, la reine Vic­to­ria s’en ins­pi­ra vi­si­ble­ment pour assurer « qu’une femme hon­nête ne jouit pas et doit sa­voir conte­nir les né­ces­si­tés de la na­ture ». Mal­heu­reu­se­ment pour la poé­sie, on sait main­te­nant que ce n’est pas pos­sible. Tout le monde sur cette terre fait ca­ca. Et si les prin­cesses ne le fai­saient pas, ça se ter­mi­ne­rait hor­ri­ble­ment mal pour elles. À l’ins­tar cer­tai­ne­ment du King El­vis Pres­ley, mort, non d’obé­si­té, mais d’une consti­pa­tion longue de plu­sieurs an­nées. Je viens de me trom­per. Il est un ani­mal sur cette terre qui ne va ja­mais aux toilettes. Un pa­pillon, l’éphé­mère. Mais ce­lui-ci vit d’une si courte vie, à peine 24 heures, que la na­ture ne l’a pas même do­té d’une bouche pour man­ger. Pas de bouche, pas d’anus. C’est une belle le­çon de la na­ture. Ain­si, nous tous, hommes et ani­maux, une très grande par­tie du vi­vant, sommes clas­sés dans la fa­mille des deu­té­ro­sto­miens, dont l’or­ga­nisme se consti­tue et se dé­ve­loppe à par­tir de l’axe pri­mor­dial anus-bouche. Voi­là pour­quoi deu­té­ro­sto­mien si­gni­fie « se­conde bouche ». Parce que, oui, on en a deux : celle qu’on uti­lise pour man­ger, mais qui se trouve être en réa­li­té la se­conde bouche... et la pre­mière… qui est notre trou­fi­gnon. Car il se forme bien avant notre ca­vi­té buc­cale. Veuillez me par­don­ner en­core une fois, mais c’est à par­tir de lui, le pre­mier trou du vi­vant, que tout s’or­donne et se construit. L’ori­gine de l’être, en quelque sorte. Le fon­de­ment. Quoi qu’il en soit, à la dif­fé­rence de pro­blèmes mé­ta­phy­siques beau­coup plus compliqués tel que ce­lui de la poule ou de l’oeuf, une chose nous semble in­du­bi­table : la vie est ap­pa­rue, et puis ce fut la merde. En tout cas, cette der­nière en est tou­jours sa consé­quence. Et ça n’est as­su­ré­ment pas un ha­sard de dire d’une vie ré­duite à sa plus stricte ba­na­li­té, qu’elle est une « exis­tence de merde ». Néan­moins, on au­rait tort de pen­ser qu’une « exis­tence de merde » n’ait au­cun poids en ce monde ; en 2017 par exemple, l’es­pèce hu­maine a pro­duit plus de 500 mil­lions de tonnes de selles. Soit l’équi­valent d’à peu près le poids de 80 mil­lions d’élé­phants (si tant est qu’il y ait en ce monde plus d’élé­phants que de Fran­çais). Ça fait beau­coup... Si l’on ajoute à ce­la les dé­jec­tions des di­zaines de mil­liards d’ani­maux éle­vés pour notre ali­men­ta­tion, ce­la dé­passe l’en­ten­de­ment. Sur­tout ça pose d’énormes pro­blèmes de pol­lu­tions des eaux et des sols. Les im­menses quan­ti­tés de mé­thane ain­si dé­ga­gées contri­buent de plus pour une large part au ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Un ar­gu­ment de poids pour nous en­cou­ra­ger à di­mi­nuer notre consom­ma­tion de viande. Pour s’en­ga­ger sur la voie de la per­fec­tion, le ca­ca doit être en ef­fet har­mo­nieu­se­ment ré­par­ti et en quan­ti­té rai­son­nable. Sans comp­ter les pro­duits dé­ri­vés : chaque jour, 27 000 arbres sont abat­tus dans le monde, rien que pour la confec­tion de pa­pier toi­lette.

La bonne nou­velle dans tout ce­la, c’est qu’il y en a tant qu’on ne peut plus faire comme si on

ne le voyait pas. Ain­si, de­puis quelques an­nées, les sa­vants dé­couvrent dans nos ex­cré­ments de nou­velles pro­prié­tés, en­core plus mi­ra­cu­leuses que celles van­tées par nos an­cêtres. On com­mence à en faire du pa­pier, des briques et même du car­bu­rant... Cer­tains as­surent même que nos ma­tières fé­cales pour­raient rem­pla­cer le pé­trole dans toutes ses uti­li­sa­tions et créer un plas­tique sans dan­ger pour l’en­vi­ron­ne­ment. Le ca­ca, nou­vel or noir ? En­fin, en ex­plo­rant nos in­tes­tins, on y a dé­cou­vert un éton­nant et très riche éco­sys­tème bac­té­rien — le mi­cro­biote — pe­sant pour près de deux ki­los de notre poids to­tal.

Vi­vant de nos ex­cré­ments et s’y dé­ve­lop­pant, ce­lui-ci com­mu­nique avec le cer­veau, al­lant jus­qu’à in­fluen­cer, voire fonder ce que nous sommes. Au point d’être dé­sor­mais consi­dé­ré comme le deuxième or­gane cé­ré­bral de l’homme. On le sait main­te­nant : de la qua­li­té de nos ex­cré­ments dé­pend en par­tie la bonne marche de ce nou­veau cer­veau, notre san­té phy­sique, notre équi­libre men­tal. On en­vi­sage même des greffes fé­cales pour des in­di­vi­dus au mi­cro­biote fa­lot. D’où la quête dé­sor­mais vi­tale, en mé­de­cine, du ca­ca par­fait.

ET C’EST PAS DE LA MERDE

1- EL­VIS PRES­LEY, MORT DE CONSTI­PA­TION 2 - LE POIS­SON-PER­RO­QUET, DONT LA FIENTE REND LE SABLE SI BLANC 3 - LE GUA­NO, DÉ­JEC­TION DES OI­SEAUX MA­RINS

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