Le dé­fi de Claude Dhondt

UNE TRA­VER­SÉE DE LA FRANCE DU NORD AU SUD

SUP - - Sommaire - _TEXTE : L. NE­VA­REZ _PHOTOS : D.R.

Cet été, du­rant plus de 35 jours, ce sym­pa­thique pas­sion­né quin­qua­gé­naire s’est lan­cé le dé­fi de tra­ver­ser tout seul la France en SUP de haut en bas à tra­vers les ca­naux de na­vi­ga­tion. Une aven­ture hors norme qui lui a fait ral­lier Lille au Grau-du-Roi, dans le Gard, et vivre une ex­pé­rience in­ou­bliable qu’il nous a par­ta­gée en toute hu­mi­li­té.

Bon­jour, Claude, fé­li­ci­ta­tions tout d’abord pour cette belle aven­ture ! Avant tout chose, j’ai­me­rais en sa­voir un peu plus sur ton par­cours et ce qui t’a conduit à ce pro­jet ?

Je suis ori­gi­naire de Lille, j’ai 55 ans et je tra­vaille comme for­ma­teur pour les en­tre­prises dans le do­maine gra­phique. J’ai com­men­cé le SUP il y a 3 ans au sein du club « Le grand Huit » où je suis tou­jours adhé­rant. C’est l’un des plus im­por­tants et dy­na­miques de France, on est plus d’une cen­taine de li­cen­ciés à faire des courses, mais aus­si des sor­ties loi­sir, dé­cou­vertes des villes par l’eau, ex­plo­ra­tions… J’ai com­men­cé dou­ce­ment à faire des ba­lades avec les co­pains puis à faire des com­pé­ti­tions et je me suis dit que ça se­rait in­té­res­sant de trou­ver un chal­lenge à faire avec le stand up paddle, par­tir à l’aven­ture. J’ai choi­si de tra­ver­ser toute la France via ses ca­naux, car c’est une ri­chesse in­croyable d’avoir tout ça. Je sa­vais que ça se fai­sait en ba­teau, alors je me suis dit que le ten­ter en SUP se­rait une idée sym­pa !

Comment s’est mon­té ce pro­jet et quelle pré­pa­ra­tion as-tu mis en place ?

J’ai com­men­cé à pré­pa­rer ça tout seul dans mon coin, j’ai cher­ché mon iti­né­raire grâce au site VNF (Voies na­vi­gables de France) qui pro­pose toutes les cartes et les in­fos. Une fois que j’ai eu mon par­cours, je me suis de­man­dé ce qu’il me fal­lait comme ma­té­riel. Un week-end, sur une com­pé­ti­tion, il y avait un stand Dé­cath­lon/ITIWIT et j’ai pris contact avec eux pour leur pré­sen­ter mon pro­jet au­quel ils ont adhé­ré. Ils ve­naient de sor­tir leur nou­velle gamme de planches com­por­tant une 12’6 x 32’’ gonflable tou­ring qui était par­fai­te­ment adap­tée à cette aven­ture. En de­hors des ac­ces­soires de la planche (sac et pompe), j’avais pris le strict mi­ni­mum : deux sacs étanches pour mon ma­té­riel, un té­lé­phone, des bat­te­ries so­laires, une phar­ma­cie, une pe­tite tente tun­nel au cas où il pleu­vrait, un du­vet, un ré­chaud, des re­pas lyo­phi­li­sés pour le soir et quelques vê­te­ments.

As-tu éga­le­ment sui­vi un en­traî­ne­ment spé­cial avant le dé­part ?

Je fais du paddle toute l’an­née, hi­ver comme été, j’es­saie de faire deux à trois sor­ties par se­maine, du coup j’avais dé­jà un peu de pré­pa­ra­tion en quelque sorte, mais c’est vrai que je ne rame ja­mais sur des dis­tances aus­si im­por­tantes que celles des étapes de mon pé­riple.

Ra­conte-nous un peu cette in­croyable aven­ture, tu avais pré­vu un pro­gramme char­gé sur chaque étape, non?

Je suis donc par­ti de Lille en di­rec­tion de Reims puis Troyes, di­rec­tion Chau­mont, Di­jon, Lyon, Va­lence, Avi­gnon puis j’ai bi­fur­qué vers l’ouest pour at­ter­rir au Grau­du-Roi, où je connais­sais du monde qui m’at­ten­dait. L’ob­jec­tif était de faire 3035 km par jour, par­fois 45 km. Je fai­sais en­vi­ron 8 heures de rame avec des pauses dans la journée pour les jambes, la cir­cu­la­tion du sang. Je me met­tais à l’eau gé­né­ra­le­ment vers 9 heures puis m’ar­rê­tais vers 19 heures Il y a juste un soir où je n’ai trou­vé ab­so­lu­ment au­cun en­droit pour dor­mir et j’ai conti­nué jus­qu’à 21 heures, ça com­men­çait à faire long ! [rires] J’ai dor­mi presque toutes les nuits à la belle étoile, la tente m’a fi­na­le­ment ser­vi à peine 2-3 fois. C’est une sen­sa­tion in­croyable de se cou­cher en pleine na­ture comme ça. Je dor­mais sur la planche qui me ser­vait aus­si de ma­te­las et me pro­té­geais du sol. Je la dé­gon­flais juste un peu pour qu’elle soit plus confor­table.

Comment as-tu gé­ré l’hy­dra­ta­tion sur chaque étape ? C’est un as­pect très im­por­tant, sur­tout en été dans le sud.

J’avais un Ca­mel­bak sur moi quand je ra­mais et trois bou­teilles d’eau dans un sac à l’avant de la planche. Je les re­char­geais dès que je voyais un point d’eau sur le par­cours ou alors chez les ha­bi­tants qui m’of­fraient tou­jours leur aide. Outre le dé­fi spor­tif, cette tra­ver­sée a été une in­croyable aven­ture hu­maine, j’ai ren­con­tré sur mon chemin énor­mé­ment de gens sym­pa­thiques, éton­nés et ra­vis de m’épau­ler dans la réa­li­sa­tion de ce pro­jet. Cer­tains ve­naient m’ap­por­ter un peu de nour­ri­ture ou pro­po­saient de m’hé­ber­ger, ils vou­laient tous par­ti­ci­per un peu. Je garde un sou­ve­nir in­croyable de toutes ces ren­contres et de ces nom­breuses at­ten­tions à mon égard.

Mis à part cet as­pect hu­main en­ri­chis­sant, ton aven­ture a été éga­le­ment une belle dé­cou­verte des nom­breuses fa­cettes de la France le long de ses ca­naux, qu’est-ce que tu en re­tiens ?

En na­vi­guant sur ces ca­naux, on aper­çoit des pay­sages que l’on ne voit ja­mais d’or­di­naire à moins de suivre les che­mins de ha­lage. On est sur l’eau toute la journée en pleine na­ture, c’est juste ma­gni­fique, on a un pays su­blime avec une grande va­rié­té de dé­cors. On rame dans notre bulle toute la journée, c’est comme si on était hors du temps dans un si­lence qua­si in­té­gral. Le temps est d’ail-

leurs une no­tion qui de­vient dif­fé­rente, on ré­flé­chit en per­ma­nence, on est dans une forme de contem­pla­tion et même au ni­veau du mé­ta­bo­lisme, c’est dif­fé­rent, notre corps s’adapte à ce rythme beau­coup plus lent. J’ai eu la sen­sa­tion de voya­ger à l’échelle hu­maine, 30 km c’est peu, mais ça de­mande un ef­fort phy­sique très im­por­tant. C’est amu­sant, car j’ai mis 35 jours pour faire mon pé­riple et je suis re­mon­té chez moi en TGV en seule­ment 5 heures ! La ma­chine d’un cô­té, les bras de l’autre ! [rires]

Le men­tal est un as­pect es­sen­tiel dans ce type d’aven­ture hors norme, est-ce que tu as eu des mo­ments difficiles voire l’en­vie d’aban­don­ner ?

Oui, il y a for­cé­ment des mo­ments où tu te sens moins bien, mais je pen­sais sans ar­rêt à l’ar­ri­vée, au jour où j’au­rais bou­clé le tra­jet. C’était un point fixe dans mon es­prit qui me per­met­tait de me rac­cro­cher à un ob­jec­tif. J’ai eu des pe­tits coups de mou quand il y a eu des in­tem­pé­ries, mais j’avais la chance d’être très sou­te­nu par une grosse com­mu­nau­té qui me sui­vait et bien sûr par les amis avec qui je suis res­té en contact par té­lé­phone et in­ter­net, je crois que ça m’a beau­coup ai­dé. Un ami est même ve­nu me re­trou­ver sur l’eau pour pas­ser 2-3 jours avec moi et ça m’a aus­si fait énor­mé­ment plai­sir.

As-tu vé­cu cer­taines frayeurs du­rant ton par­cours ?

Vers la fin, quand je suis ar­ri­vé en Ca­margue, c’était beau­coup plus com­pli­qué de ra­mer sur le Rhône, c’est une échelle dif­fé­rente, c’est un fleuve dan­ge­reux. Il y avait beau­coup de cou­rant qui me pous­sait et un vent très fort de tra­vers qui me pous­sait vers les berges, j’ai eu une pe­tite frayeur de na­vi­ga­tion et je cra­mais mon éner­gie à lut­ter. J’ai même cas­sé une pa­gaie à force. Par­fois, j’ai dû re­ve­nir à terre et at­tendre que le vent baisse. Au­tre­ment j’ai eu la chance d’avoir une mé­téo plu­tôt fa­vo­rable du­rant le par­cours. Je me suis ac­cor­dé en tout trois fois une journée de break pour me re­po­ser.

Jus­te­ment, ni­veau fa­tigue et bles­sure, comment as-tu gé­ré ça ?

Ça n’a pas été de tout re­pos, je me suis fait une ten­di­nite à l’épaule à mi-par­cours et j’ai eu peur de de­voir an­nu­ler à cause de ça. Je me suis re­po­sé, j’ai pris des an­tiin­flam­ma­toires et des an­tal­giques qui m’ont per­mis de conti­nuer. J’ai aus­si ré­duit ma hau­teur de pa­gaie pour évi­ter de trop for­cer sur le bras. En fait, la ten­di­nite n’est pas uni­que­ment ar­ri­vée à cause de la rame, mais aus­si en por­tant la planche et les sacs pour le pas­sage des écluses, c’est une sa­crée ga­lère !

Ra­conte-nous un peu ces obs­tacles in­évi­tables du par­cours ?

Les étapes d’écluse étaient très dures phy­si­que­ment, à chaque fois il faut sor­tir la planche, en­le­ver les sacs, avan­cer à terre puis se re­mettre à l’eau. Pour ça, j’avais pré­vu un pe­tit cha­riot rou­lant que je por­tais tou­jours avec moi sur la planche, c’était pra­tique pour tirer la planche sur 100200 m. Par­fois, ce n’est pas fa­cile de sor­tir de l’eau si les berges ne sont pas amé­na­gées, mais glo­ba­le­ment ça ne s’est pas si mal pas­sé, juste que c’est une perte de temps d’au moins 30 mi­nutes et que ça casse le rythme. J’ai comp­té, au fi­nal, j’ai pas­sé 210 écluses je crois ! [rires]

Qu’est-ce que tu re­tiens de toute cette aven­ture d’un point de vue per­son­nel ?

Les gens étaient éton­nés de me voir ra­mer sur ce type de pro­jet à 55 ans, mais pour moi c’était im­por­tant d’al­ler cher­cher le fris­son de l’aven­ture, je me sens en­core en bonne san­té et je me suis dit que si je vou­lais faire ce genre de dé­fi c’était main­te­nant ou ja­mais. Je suis très heu­reux d’avoir été jus­qu’au bout de tout ça, d’avoir réa­li­sé mes ob­jec­tifs. C’est tou­jours bon pour l’ego, ça donne de la confiance et de la mo­ti­va­tion pour la vie.

Une der­nière ques­tion me semble in­évi­table du coup, alors « What next ? »

Pour l’ins­tant, je viens juste de fi­nir, j’at­ter­ris à peine de cette belle aven­ture, mais c’est évident que j’ai en­vie de faire autre chose et de re­mon­ter une pe­tite af­faire. Je ne sais pas en­core quoi, si ça se­ra en­core en so­lo ou à plu­sieurs, mais on au­ra sû­re­ment l’oc­ca­sion d’en re­dis­cu­ter à ce mo­ment-là [rires].

LES ÉTAPES D’ÉCLUSE ÉTAIENT TRÈS DURES PHY­SI­QUE­MENT, À CHAQUE FOIS IL FAUT SOR­TIR LA PLANCHE, EN­LE­VER LES SACS, AVAN­CER À TERRE PUIS SE RE­METTRE À L’EAU.

Ci-des­sous : un in­gé­nieux sys­tème de rou­lettes a per­mis à Claude de trans­por­ter son ma­té­riel pour pas­ser les écluses.

Ci-contre : même après 8 heures de rame, le Lil­lois garde le sou­rire et sa­voure chaque mo­ment de sa belle aven­ture.

Ex­plo­rer la France par ses ca­naux ré­vèle des lieux aus­si ma­gni­fiques qu’in­soup­çon­nés.

Jour après jour, le cou­ra­geux quin­qua­gé­naire a ra­mé avec force et dé­ter­mi­na­tion pour réus­sir le pa­ri fou de re­lier Lille au Grau du Roi.

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