Géor­gie

Pas chers, durs au mal et fa­ciles à intégrer, les pi­liers géor­giens calent les mê­lées du Top 14 de­puis une di­zaine d’an­nées. Un tro­pisme pour les hommes à la tête ren­trée dans les épaules qu’ex­plique l’his­toire d’un pays au­jourd’hui bien dé­ci­dé à s’in­vite

Tampon! - - SOMMAIRE - PAR VINCENT RIOU, SOUS LA CA­NI­CULE GÉOR­GIENNE PHOTOS: YU­RI ME­CHI­TOV ET MAYA DEISADZE

De­puis une di­zaine d’an­nées, la Géor­gie est de­ve­nue le prin­ci­pal fournisseur de pi­liers du Top 14. De quoi fan­tas­mer une contrée d’hommes sans cou et forts comme des boeufs.

➩On l’at­tri­bue com­mu­né­ment à la gastronomie ita­lienne, pour­tant, nos voi­sins trans­al­pins l’au­raient rap­por­té de Perse. Le ra­vio­li a, dans de nom­breuses contrées, de la Co­rée à la Pologne, une dé­cli­nai­son lo­cale au me­nu de tout éta­blis­se­ment res­pec­table, mais c’est en Géor­gie qu’il est le plus dif­fi­cile de pas­ser à cô­té. Parce que, ici, dans ce Cau­case, sur cette “ligne de di­vi­sion entre Eu­rope et Asie”, l’as­siette fu­mante de khin­ka­lis est l’in­dis­pen­sable de toute bonne ta­verne. Plus gros spé­ci­men de ra­vio­li en cir­cu­la­tion sur la sur­face du globe, il est plus sou­vent rem­pli d’une farce à base de boeuf ou de porc et se mange poi­vré et avec les doigts, la pre­mière bou­chée étant consa­crée à l’as­pi­ra­tion du bouillon conte­nu à l’in­té­rieur. Ici, deux bons gaillards af­fa­més n’hé­si­te­ront pas à en com­man­der 20 en pre­mière in­ten­tion, sur­tout s’ils ont dans l’idée d’ac­com­pa­gner leur re­pas de vin, de vod­ka ou de cha­cha, l’eau-de-vie lo­cale. Le mets est donc un peu ce que le pi­lier géor­gien est au rug­by fran­çais. Du Top 14 jus­qu’aux di­vi­sions fé­dé­rales, on ne compte plus le nombre de com­pa­triotes du Cler­mon­tois Da­vit Zi­ra­ka­sh­vi­li à squat­ter les pre­mières lignes. Quitte à ri­di­cu­li­ser, par­fois, la concur­rence au­toch­tone, pré­cieuses et fra­giles ra­violes du Dau­phi­né écra­bouillées au fond d’une as­siette de khin­ka­lis mons­trueux et chauds bouillants.

Un homme sans cou d’un mètre de large, aus­si so­li­de­ment an­cré au sol qu’un po­teau té­lé­gra­phique et dont le sys­tème pi­leux pros­père par­fois jusque sur les épaules. Voi­là la ca­ri­ca­ture de l’avant géor­gien en France, quelque part entre l’in­car­na­tion hol­ly­woo­dienne du mas­seur de bains turques et celle du garde du corps d’un par­rain de la ma­fia tchét­chène. Bref, un “gros”, comme on dit, avec plein d’af­fec­tion, de Bayonne à Toulon en pas­sant par Brive. “Chez nous, les pa­pas veulent tous que leur fils joue en pre­mière ligne”, confirme Gior­gi Mu­sh­ku­dia­ni, 23 ans, mince et im­berbe. Avec une soixan­taine d’autres membres, “dont un Bré­si­lien”, il anime de­puis 2012 le Geor­gian Rug­by Sup­por­ter Club, le fan club bruyant des Le­los, le sur­nom des joueurs de l’équipe na­tio­nale. Son coup de coeur re­monte à 2003, lors de la pre­mière par­ti­ci­pa­tion du pays à une Coupe du monde. “Le pa­trio­tisme est une des rai­sons qui me poussent à les sup­por­ter, re­con­naît ce­lui qui a re­mi­sé ses cram­pons pour se concen­trer sur ses études de com­merce. Quand je les re­garde, je vois l’âme géor­gienne, des gars se ser­rer les coudes, être forts en­semble, c’est vrai­ment dans notre es­prit.” Ori­gi­naire de Sva­né­tie, dans le nord-ouest du pays, il n’ou­blie ja­mais quand il s’y rend d’ap­por­ter des bal­lons et des maillots “pour que les ga­mins puissent jouer”. “On est un peu comme des mis­sion­naires”, dit-il en sou­riant. Au mo­ment de prendre congé, Gior­gi dé­signe avec mé­pris la fé­dé­ra­tion de foot, juste en face de la Geor­gian Rug­by Union (GRU): “Ce n’est que du show-bu­si­ness.”

Sta­line, Sartre et foot­ball amé­ri­cain

À la GRU, on af­firme que ce n’est pas le ma­so­chisme mais le ha­sard et la proxi­mi­té du mi­nis­tère des Sports –le bâ­ti­ment mi­toyen– qui ont pous­sé à s’ins­tal­ler en face des ho­mo­logues, ave­nue Chav­cha­vadze, dans un quar­tier hup­pé mais sans l’âme de la ca­pi­tale. L’écart de taille et de stan­ding entre les deux sièges est sai­sis­sant. Comble de l’hu­mi­lia­tion, le stade de 26 000 places du Lo­ko­mo­tiv a long­temps été la pro­prié­té du rug­by, avant que les foo­teux ne pro­fitent sans ver­gogne du chaos des an­nées post­in­dé­pen­dance pour se le ré­ap­pro­prier. “Je n’ai pas en­vie de par­ler de la FIFA, tranche George Ni­ja­radze, le pré­sident de la GRU avec la tête de ce­lui qui a, semble-t-il, dans la be­sace de quoi dé­non­cer un ou deux nou­veaux scan­dales. Le jour où, dans le rug­by, il y a les mêmes valeurs que dans le foot, c’est simple, je me casse. Mais c’est comme la mort, je ne veux pas y pen­ser.” Heu­reu­se­ment pour lui, le rug­by géor­gien est bien vi­vant et s’ap­prête à dis­pu­ter sa qua­trième Coupe du monde consé­cu­tive, avec l’es­poir de conti­nuer sa pro­gres­sion en rem­por­tant pour la pre­mière fois deux vic­toires (Na­mi­bie, Ton­ga). Dé­jà ins­tal­lée au 13e rang mon­dial, la Géor­gie pour­rait, avec une 3e place dans son groupe, “intégrer le top 12”, sa­live Zaal Gi­gi­nei­sh­vi­li, le sta­tis­ti­cien et ar­chi­viste mai­son. Un ours mal lé­ché, Zaal, aux faux airs de Mi­chael Moore, jean, po­lo blanc, et cas­quette Lons­dale noire vis­sée sur la tête. Col­lec­tion­neur com­pul­sif et do­té d’une mé­moire élé­phan­tesque, il a aus­si in­ven­té

tout le lexique du rug­by en langue géor­gienne. Un sport qu’il a choi­si de pra­ti­quer dans son en­fance, au dé­but des an­nées 70, parce que “jouer avec les pieds, ce n’est pas très géor­gien et avec une seule main, c’est un peu fé­mi­nin”, af­fir­met-il en mi­mant une “grande folle” en train de faire re­bon­dir un bal­lon au sol. Zaal a dé­ni­ché un jour­nal de 1935 avec le pre­mier ar­ticle men­tion­nant le mot “rug­by” sur son sol. Sauf qu’à y re­gar­der de plus près, il s’agit d’un match de… foot­ball amé­ri­cain au­quel s’adonnent les deux équipes de l’uni­ver­si­té tech­nique du sport. Le sta­tis­ti­cien livre l’ex­pli­ca­tion la plus plau­sible. “Ils avaient dû mettre la main sur un livre qui ex­pli­quait les règles du foot­ball amé­ri­cain. Comme ils sa­vaient que le foot avait été in­ven­té par les An­glais, pour eux, le foot amé­ri­cain était donc for­cé­ment ce sport que l’on ap­pe­lait rug­by.” Sur une ban­de­role ac­cro­chée à la tri­bune, on peut lire: “Le meilleur ami du spor­tif so­vié­tique est le ca­ma­rade Sta­line.” Le­quel, évi­dem­ment, a fait in­ter­dire le foot­ball amé­ri­cain, ce sport ca­pi­ta­liste.

Après ce faux dé­part, le dé­clic ar­rive dans les an­nées 50. Un homme dans le quar­tier de Sa­bur­ta­lo a bien connu cette pé­riode: Da­vid Tak­ta­ki­sh­vi­li, 75 ans. Son ap­par­te­ment est un pe­tit mu­sée dé­dié au rug­by, à l’al­cool et à la lit­té­ra­ture. Avec du pa­pier toi­lette à l’ef­fi­gie de Vla­di­mir Pou­tine, au cas où. Da­vid se sou­vient qu’un de ses amis, étu­diant, était re­ve­nu em­bal­lé d’un voyage à Mos­cou à la fin de la dé­cen­nie. Là-bas, il avait dé­cou­vert le rug­by. “Or à cette époque, dé­voile-t-il, un Ar­mé­nien de France qui avait, quelques an­nées plus tôt –juste après la mort de Sta­line–, ten­té de re­tour­ner dans son pays pour y ga­gner sa vie comme cou­tu­rier à Ere­van, avait fi­na­le­ment échoué à Tbi­lis­si. Il ai­mait le rug­by et était ve­nu ex­pli­quer le jeu à l’uni­ver­si­té tech­nique du sport. Donc avec mes co­pains, ils se sont dé­me­nés pour mon­ter quatre équipes.” Pro­fes­seur de phi­lo­so­phie à la re­traite, comme sa femme, Da­vid a ren­con­tré Jean-paul Sartre à Tbi­lis­si, quand il était étu­diant, dans les an­nées 60. Sur un ter­rain, il ne don­nait pas vrai­ment dans l’exis­ten­tia­lisme. “Mes co­pains du foot m’ont sup­plié de me mettre au rug­by parce qu’ils me trou­vaient trop bru­tal”, pré­tend l’an­cien pi­lier avant de por­ter un énième toast à la vie.

Des in­tel­los forts en mê­lée

Une fois ces pre­mières graines plan­tées, une fé­dé­ra­tion lo­cale voit le jour en 1962. Tbi­lis­si et Kou­taïs­si sont les deux places fortes. Des clubs in­tègrent le cham­pion­nat D’URSS et des joueurs la sé­lec­tion so­vié­tique. Et quand, deux ans avant l’in­dé­pen­dance du pays, la Fé­dé­ra­tion géor­gienne est la pre­mière à sor­tir du gi­ron so­vié­tique en 1989, L’AIA Kou­taïs­si est alors triple cham­pion D’URSS en titre. Mais la vraie date de nais­sance du rug­by géor­gien reste à tout ja­mais le 20 oc­tobre 1996. Ce jour-là, Di­mi­tri Obo­ladze of­fi­cie comme ca­pi­taine de la pre­mière équipe à faire tom­ber la Rus­sie. Di­mi­tri donne ren­dez-vous à Rous­ta­vi, à onze ki­lo­mètres de Tbi­lis­si, pour pro­fi­ter du spec­tacle de deux matchs ami­caux entre quatre équipes de la pre­mière di­vi­sion lo­cale qui en compte dix. Il en­gage la conver­sa­tion dans un fran­çais par­fait, culti­vé par sa lec­ture heb­do­ma­daire de Mi­di Olym­pique mais ap­pris lors des deux sai­sons pas­sées à Riom, où il a échoué après une grave bles­sure sur un es­sai à Clermont en 1998. De­puis, l’an­cien troi­sième ligne est re­ve­nu dans son club for­ma­teur d’aca­de­mia. Après avoir cro­qué dans une chur­ch­khe­la (une sorte de sau­cisse à base de rai­sins et de noix), Di­mi­tri re­vient sur l’ex­ploit de 1996. Le pays sort alors tout juste d’une guerre ci­vile, à su­bir l’ab­sence de gaz, d’élec­tri­ci­té et les rup­tures de stock. “Les Russes étaient mieux pré­pa­rés et meilleurs que nous. Mais le stade était plein et ils ont eu peur. Quand ils nous ont re­gar­dés dans les yeux, ils ont com­pris notre dé­ter­mi­na­tion, ils sa­vaient qu’ils n’avaient au­cune chance. L’un de nos joueurs a dé­mar­ré le match avec des côtes cas­sées. La fête a du­ré trois ou quatre mois, on ne payait plus le res­to! Tu

“Le rug­by dé­fen­sif, phy­sique, ce n’est pas une vo­lon­té mais une consé­quence du manque d’in­fra­struc­tures après l’in­dé­pen­dance” Zaal Gi­gi­nei­sh­vi­li, sta­tis­ti­cien et his­to­rien de la fé­dé­ra­tion

pou­vais conduire bour­ré sans per­mis, la po­lice ne te fai­sait pas de pro­blème.” Les Russes n’ont ja­mais bat­tu les Le­los de­puis.

Après cette vic­toire his­to­rique, plus per­sonne en Géor­gie n’ignore l’exis­tence du rug­by. Reste que la fé­dé­ra­tion tient dans une pièce avec deux chaises et un té­lé­phone cas­sés… “Sous l’ère so­vié­tique, il y avait des in­fra­struc­tures mais peu de pra­ti­quants. Après l’in­dé­pen­dance, il n’y avait plus que des pra­ti­quants sans in­fra­struc­ture”, ré­sume Zaal. Par­kings, trot­toirs, cours d’école, les ga­mins qui im­pro­visent un match n’ont bien sou­vent que le gou­dron et une su­per­fi­cie très ré­duite comme ter­rain de jeu. Du coup, on pousse beau­coup en mê­lée et le bal­lon n’ar­rive ja­mais à l’aile. Par la force des choses, ce sont donc les ga­ba­rits les plus mas­sifs qui pros­pèrent. Le jeu d’avants et le com­bat, Claude Sau­rel connaît pour avoir sou­le­vé deux fois le Bou­clier de Bren­nus avec Bé­ziers, comme en­traî­neur. Quand il ac­cepte de prendre en main la sé­lec­tion en 1997, il s’aper­çoit vite non seule­ment de l’énorme po­ten­tiel phy­sique des joueurs lo­caux mais aus­si de leurs dis­po­si­tions in­tel­lec­tuelles. “Ils po­saient des ques­tions per­ti­nentes. C’est l’hé­ri­tage du com­mu­nisme: dé­jà tout le monde est sco­la­ri­sé, et comme y a pas de bou­lot, les mecs poussent très loin les études. Je me suis dit: ‘Eux, ils vont s’ar­ra­cher, ils vont réussir.’ Avec les pe­tits moyens, le chan­ge­ment a été pro­di­gieux en si peu de temps!” s’en­thou­siasme ce­lui qui pro­pulse la sé­lec­tion au Mon­dial 2003. Mais la route fut longue. “Quand je suis ar­ri­vé, ils per­daient contre la Suisse, la Hol­lande, ils pre­naient 50 points en Bel­gique… Dans le rug­by, pour être bon, il faut beau­coup se sa­cri­fier pour l’autre, être gé­né­reux, et ça, les Géor­giens l’ont dans leur ca­rac­tère. C’est une ques­tion de ver­tu et eux, ce sont des mecs ver­tueux.” Après cette pre­mière campagne in­ter­na­tio­nale, le Géor­gien de­vient un pro­duit d’ex­port ap­pré­cié. Sur­tout le pi­lier. La plu­part ne sont pas des en­fants de la balle, mais des trans­fuges du ju­do ou de la lutte ar­ri­vés au rug­by à l’ado­les­cence, quand ce n’est pas à l’âge adulte. “Il n’y avait pas d’école de rug­by, donc les mecs com­men­çaient tard. Et il n’y avait au­cun moyen de développer le rug­by sur place, donc les en­voyer en France, c’était sau­ver une gé­né­ra­tion qui, après quelques an­nées, est de­ve­nue l’os­sa­ture de l’équipe na­tio­nale”, syn­thé­tise Gior­gi Tchum­bu­ridze an­cien ad­joint de Sau­rel et DTN au­jourd’hui. Hen­ry Bron­can, qui a eu “l’hon­neur” d’être consul­tant sur la Coupe du monde 2007, loue d’abord les qua­li­tés hu­maines de ces tra­vailleurs du rug­by. “Les gars ar­rivent, ils parlent pas un mot de fran­çais et deux mois après, ils com­mu­niquent et sont in­té­grés. On en fait des tonnes sur leur jeu rustre mais ils ont la tête bien faite”, vante ce­lui que l’on sur­nomme “le sor­cier du Gers”. Pour Gior­gi, ses com­pa­triotes ont sur­tout un sens dé­ve­lop­pé de l’adap­ta­tion. “Un de nos pi­liers qui entre en concur­rence avec un lo­cal mieux for­mé et plus ex­pé­ri­men­té a be­soin de jouer sur ses points forts pour s’im­po­ser. Il se dé­brouille bien dans le contact proche, il est fort phy­si­que­ment, c’est une bonne ma­tière pre­mière, mais 20% seule­ment sont ar­ri­vés à haut ou très haut ni­veau, hein, pas 100%!”

Le manque de “cré­dit” des ar­rières

La Géor­gie, ce “pays de gros”, tien­drait d’une vi­sion très fran­co-cen­trée. Tchum­bu­ridze est for­mel à ce su­jet: “Nous ne sommes pas na­tu­rel­le­ment gros et mus­clés, ou même épais, larges, tra­pus… Ceux qui le sont, c’est sou­vent moins dû à la pra­tique d’un sport qu’à la fré­quen­ta­tion des ta­vernes.” Pour Hen­ry Bron­can, le rug­by­man géor­gien a sur­tout plus faim et ce­la dans tous les sens du terme. “C’est vrai qu’il faut les nour­rir. Mais at­ten­tion, ce sont des tra­vailleurs. Ils font de la mus­cu pen­dant les congés, ils sont tou­jours là pen­dant que les Fran­çais sont à la plage! Hu­mai­ne­ment, je n’ai ja­mais été déçu par eux.” Il n’est pas le der­nier à avoir pui­sé dans ce ré­ser­voir bon marché. Au­jourd’hui, à Tarbes, Bron­can compte trois Géor­giens dans son ef­fec­tif. Et tous les ans, il as­siste à des tour­nois où viennent s’ali­gner les équipes de jeunes pour y faire son marché. “Ils me font confiance, je leur prends deux ju­niors, qui fi­nissent pros.” Pour­tant les “gros” du cham­pion­nat lo­cal n’ont rien de bien mons­trueux. “C’est nor­mal, s’ex­clame Da­vit Zi­ra­ka­sh­vi­li. Après le cham­pion­nat d’eu­rope des U20 au Por­tu­gal, il n’y a que les ar­rières qui sont ren­trés au pays. Tous les meilleurs sont sys­té­ma­ti­que­ment re­cru­tés par les clubs fran­çais!” Son com­père en sé­lec­tion, Ma­mu­ka Gor­godze dé­plore que le Top 14 soit ob­nu­bi­lé par les avants de son pays. “Nos ar­rières n’ont pas de cré­dit en France. Avant, il n’y en avait pas de cette qua­li­té, mais main­te­nant, ils jouent au bal­lon, vont vite, ne pensent pas que per­cus­sion. Cer­tains pour­raient fa­ci­le­ment jouer en Top 14.” Et d’ar­gu­men­ter: “De­vant, tu vas te faire ta place même si tu as com­men­cé sur le tard. La clé, c’est le ca­rac­tère, t’as pas be­soin de ré­flé­chir, enfin juste un peu… Mais ar­rière, tu dois avoir com­men­cé tôt, ce qui est le cas de ceux qui ar­rivent en sé­lec­tion.”

Mais la mode n’est pas en­core à l’ou­vreur ou l’ar­rière géor­gien. Cette an­née, Clermont a en­voyé pour la pre­mière fois un émis­saire sur place à Tbi­lis­si pour ré­gler les contrats de trois jeunes de 18, 19 et 20 ans. “Que des avants, et ils en ont pris deux aus­si l’an der­nier”, an­nonce Ia Khurt­si­la­va, dont le titre de ma­na­ger de l’équipe fé­mi­nine de rug­by à 7 à la GRU est as­sez ré­duc­teur. Très à l’aise dans la langue de Mo­lière, Ia s’oc­cupe aus­si bien de com­man­der du ma­té­riel mé­di­cal à un fournisseur fran­çais que de te­nir l’in­ven­taire des contrats des joueurs évo­luant en France. Tra­duc­tion, dé­marche ad­mi­nis­tra­tive, la jeune femme est tou­jours là pour ai­der “bé­né­vo­le­ment” un de ces 400 joueurs ex­pa­triés dans l’hexa­gone, toutes di­vi­sions confon­dues. Un contin­gent qui risque en­core de gros­sir, à ob­ser­ver les ré­sul­tats pro­met­teurs des équipes de jeunes. Les moins de 18 ans sont ain­si vice-

“La fête a du­ré trois ou quatre mois. On ne payait plus le res­to! Tu pou­vais conduire bour­ré sans per­mis” Di­mi­tri Obo­ladze, ca­pi­taine de la pre­mière sé­lec­tion géor­gienne, tom­beuse de la Rus­sie en 1996

cham­pion d’eu­rope (bat­tus par la France), alors que les moins de 20 ans ont de grandes am­bi­tions pour la Coupe du monde 2017 à… Tbi­lis­si. Et pour pro­gres­ser en­core, il va fal­loir tour­ner le dos à un jeu res­tric­tif. “Le rug­by dé­fen­sif, phy­sique, ce n’est pas une vo­lon­té mais une consé­quence du manque d’in­fra­struc­tures après l’in­dé­pen­dance. Avant, sous L’URSS, la Géor­gie jouait un jeu ‘nor­mal’”, ren­seigne Zaal. Avec les in­fra­struc­tures ac­tuelles, il pa­rie que son XV na­tio­nal n’au­ra bien­tôt plus cette image d’équipe res­tric­tive et pé­nible à af­fron­ter. “On au­ra plus d’am­bi­tion dans le jeu mais l’homme reste l’homme, vi­ril, dur”, pré­vient-il.

“Ils étaient chré­tiens et vi­gne­rons bien avant nous”

Ce qui n’em­pêche pas de goû­ter à un confort nou­veau. Éga­le­ment di­rec­teur du dé­ve­lop­pe­ment à la GRU, Gior­gi Tchum­bu­ridze est fier de faire vi­si­ter ce qu’il ap­pelle “notre pe­tit Mar­cous­sis”, la She­var­de­ny Base, à Tbi­lis­si, nou­veau centre né­vral­gique d’un sport qui rêve plus grand: 24 chambres doubles et deux suites, res­tau­rant, pis­cine, salle de mus­cu­la­tion, sau­na, sans ou­blier le stade, d’une ca­pa­ci­té d’ac­cueil de 1 700 spec­ta­teurs, et ses deux ter­rains, dont un avec une pe­louse syn­thé­tique sixième gé­né­ra­tion de 360 000 livres, payés par L’IRB. Un pour­boire. Car pour le reste, l’homme d’af­faires Bid­zi­na Iva­ni­ch­vi­li a mis la main à la poche via la Car­tu Cha­ri­ty Foun­da­tion. Dif­fi­cile de connaître exac­te­ment le coût des tra­vaux –es­ti­mé entre 5 et 6 mil­lions d’eu­ros– puisque les en­tre­prises qui ont oeu­vré à la construc­tion ap­par­tiennent toutes au mé­cène. Si le rug­by est en train de prendre sa re­vanche sur le foot­ball en termes d’in­fra­struc­tures, il doit beau­coup à la 153e for­tune mon­diale se­lon le clas­se­ment Forbes, avec un bas de laine es­ti­mé à 6,4 mil­liards de dol­lars. Éphé­mère Pre­mier mi­nistre entre oc­tobre 2012 et no­vembre 2013 avant de se re­ti­rer pour conti­nuer à ti­rer les fi­celles en cou­lisse, Iva­ni­ch­vi­li gère le pays comme une hol­ding et aime les ani­maux. Beau­coup, même. Des fla­mants roses et des zèbres pa­ressent dans le parc de sa ré­si­dence se­con­daire de Ba­tou­mi, sur les bords de la mer Noire. Et dans l’aqua­rium géant de sa vil­la sur les hau­teurs de Tbi­lis­si, les re­quins co­ha­bitent avec des pois­sons rares de toutes les cou­leurs. L’ova­lie est son autre da­da. Gior­gi avance une ex­pli­ca­tion: “Il a pro­po­sé de l’ar­gent pour développer le foot mais l’ap­proche des di­ri­geants ne lui plai­sait pas. Il s’est donc tour­né vers nous. On lui a ex­pli­qué qu’on avait de gros be­soins en in­fra­struc­tures mais qu’on n’était pas in­té­res­sés par l’ar­gent. Que tout ce que l’on vou­lait, c’était du concret, que la pres­ta­tion soit li­vrée. Il a ai­mé.” Grâce à la gé­né­ro­si­té de l’oli­garque, cinq autres stades sont dé­jà sor­tis de terre ces der­nières an­nées et cinq sont en cours de construc­tion. Per­sonne ne construit au­tant sur la pla­nète rug­by.

Et il le faut bien pour ré­pondre à une de­mande ga­lo­pante –de­puis 2008, le nombre de li­cen­ciés a quin­tu­plé pour at­teindre les 11 000. “On est en­core obli­gés de la ju­gu­ler ar­ti­fi­ciel­le­ment, pour ne pas être dé­pas­sés dans les in­fra­struc­tures et l’en­ca­dre­ment”, pré­vient le pré­sident de la fé­dé­ra­tion. Pour as­su­rer l’ave­nir, George Ni­ja­radze a en­fi­lé son plus beau cos­tume de lob­byiste pour convaincre la très conser­va­trice ins­ti­tu­tion des VI Na­tions d’ou­vrir ses portes. “À quoi ça sert de nous avoir ai­dés à en ar­ri­ver là où on en est si on ne nous donne pas la pos­si­bi­li­té de conti­nuer de pro­gres­ser en jouant plus sou­vent contre les meilleurs?” Et il a dé­jà son idée de la forme que de­vrait prendre le Tour­noi de de­main: “Au mi­ni­mum, on doit jouer avec la Rou­ma­nie un match de bar­rage contre le der­nier des VI Na­tions. Ou alors fai­sons car­ré­ment les VII ou VIII Na­tions.” Pour l’ins­tant, l’or­di­naire géor­gien reste ce pe­tit cham­pion­nat d’eu­rope de 2e di­vi­sion –avec la Rou­ma­nie et la Rus­sie comme ri­vales– de­ve­nu trop fa­cile pour des Le­los quin­tuples te­nants du titre. Trop forte pour les pe­tits, pas en­core as­sez pour les grands, la Géor­gie a le cul entre deux chaises. “Il nous faut de nou­veaux chal­lenges, en­fonce Zi­ra­ka­sh­vi­li. Spor­ti­ve­ment, on ri­va­lise dé­jà avec l’italie et l’écosse. Après, même si on bat l’ar­gen­tine et qu’on va en quart de fi­nale, le pro­blème res­te­ra l’ar­gent, les droits té­lé…” “Moi, je rêve d’un rug­by élar­gi et pas étri­qué, où les pe­tites na­tions au­raient leur chance”, s’en­flamme Sau­rel, pour qui le Géor­gien n’est ja­mais qu’un Fran­çais né un peu plus à l’est. “Ils étaient chré­tiens et vi­gne­rons bien avant nous. Ils adorent par­ler po­li­tique, ils ont un sens de l’hu­mour très proche du nôtre.” Lan­cé, Sau­rel ra­conte que lors des ban­quets tra­di­tion­nels, il n’est pas rare que l’on trinque à la France, à qui l’in­tel­li­gent­sia fran­co­phone de Tbi­lis­si avait confié le tré­sor qu’elle avait pu sau­ver et em­por­ter avec elle dans son exode. “Le tré­sor avait fait Da­kar-les An­tilles, pour être pro­té­gé des na­zis pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale, ré­vèle-t-il. Mais quand on leur a ren­du, il ne man­quait pas une pièce! Les Géor­giens, qui en avaient tel­le­ment ba­vé, y ont vu une rai­son de croire en leur pro­chain. Et en retour, au­jourd’hui, ils nous prêtent ces gros mecs sans cou, et tel­le­ment pré­cieux.” TOUS PRO­POS

“Ils font de la mus­cu pen­dant les congés, ils sont tou­jours là pen­dant que les Fran­çais sont à la plage! Hu­mai­ne­ment, je n’ai ja­mais été déçu par eux” Hen­ry Bron­can, consul­tant des Le­los lors de la Coupe du monde 2007

“Chez nous, les pa­pas veulent tous que leur fils joue en pre­mière ligne” Gior­gi Mu­sh­ku­dia­ni, sup­por­ter de la sé­lec­tion

Da­vid Tak­ta­ki­sh­vi­li re­çoit.

Gia Niz­ha­radze, le pré­sident de la fé­dé.

Ma­nu Payet, du­bi­ta­tif.

Zaal, l’his­to­rien pen­sif.

Ski nau­tique.

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