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Tampon! - - SOMMAIRE - PAR UGO BOCCHI ET ANTOINE MESTRES PHOTOS: ICONS­PORT ET PANORAMIC

Sous ses de­hors de com­bat de rue, “la gé­né­rale” ré­pond à un code d’hon­neur et des ha­bi­tudes bien éta­blies. D’agen à Bour­goin en pas­sant par Per­pi­gnan, des co­gneurs –pas tou­jours re­pen­tis– lèvent le voile sur cette tra­di­tion bien fran­çaise.

➩“La ba­garre? Tout le monde en était friand. Quand les gosses voient ça, ils se ré­galent, je veux dire, c’est ça le rug­by!” Ch­ris­tophe Por­cu est en pleine forme. Le crâne tou­jours aus­si lisse qu’une peau de bé­bé et le sou­rire jus­qu’aux oreilles, l’an­cien deuxième ligne en­traîne la Sa­lanque Côte Ra­dieuse en Fé­dé­rale 2. Et l’homme n’est pas du genre à pré­co­ni­ser de tendre l’autre joue en cas d’agres­sion. “Un coup de pompe au sol, une cra­vate, c’est pour les lâches, ça. Si je vois ça sur le ter­rain contre un de mes joueurs, je dis feu à vo­lon­té, no li­mit! On y va tous!” Des pré­ceptes hé­ri­tés de son club de coeur, Per­pi­gnan, dont il com­mente les matchs sur France Bleu Rous­sillon. Au­jourd’hui, L’USAP trans­pire en Pro D2 et ça em­merde bien Ch­ris­tophe. “Si on avait la niaque, on se­rait peu­têtre pas là... Au­jourd’hui, on a Jean-pierre Pé­rez, il se jette par­tout, la tête la pre­mière, et il prend des car­tons jaunes. Pour­quoi il se fait at­tra­per? Parce qu’on ne voit que lui! Si tu met­tais sept types pa­reils, ce se­rait plus fa­cile.” Quelques an­nées plus tôt, les Ca­ta­lans te­naient en­core le haut de l’af­fiche et sa­vaient re­ce­voir. Michel Ko­nieck, le com­père de Por­cu à l’époque, n’était ja­mais le der­nier pour faire vi­si­ter. “Dans un pre­mier temps, tu net­toyais le stade, plante l’an­cien ta­lon­neur. C’était ri­go­lo. L’ad­ver­saire, soit il se met­tait à ce ni­veau, soit il se per­dait. Pen­dant 20 minutes, il ne fal­lait pas qu’il touche terre. Tout ce qui dé­pas­sait, eh ben c’était tant pis pour eux.”

Un simple ré­veil pour com­men­cer le match

Avec la des­cente de L’USAP en 2014, mais aus­si celles, les an­nées pré­cé­dentes, de Bour­goin, Agen, Nar­bonne ou en­core Bé­ziers, c’est un peu le rug­by d’avant qui s’est éteint. Un rug­by vi­ril et pas tou­jours cor­rect. “Dans toutes les équipes, il y avait un jus­ti­cier, le mec qui fai­sait peur, et puis on se met­tait des tar­tines, quoi”, ri­gole Michel Cou­tu­ras, ma­na­ger du grand Bour­goin des an­nées 90. À l’époque, son équipe dis­pose de Marc Cé­cil­lon pour jouer les jus­ti­ciers, Nar­bonne s’en re­met à Fran­cis Dé­jean, Bé­ziers a JeanF­ran­cois Gour­ragne, Toulon mise sur Thier­ry Lou­vet et Tou­louse mis­sionne Hugues Mio­rin. L’élite fac­ture une bonne tren­taine de clubs et les Ty­rosse, Ru­mil­ly et autres Châ­teau­re­nard ont en­core le droit de ci­té. “C’était le rug­by de vil­lage, on était bi­be­ron­nés aux hor­mones, avance Ko­nieck. Pen­dant quinze minutes, tu te bat­tais, et après, tu jouais au rug­by.” Les pe­tits nou­veaux étaient très vite mis au par­fum. Deuxième ligne à ne pas trop as­ti­quer avec le Stade Fran­çais, Da­vid Au­ra­dou n’a pas ou­blié son bi­zu­tage lors de sa pre­mière avec Ca­hors. “On jouait à La Valette. Le match com­mence, je suis rem­pla­çant. Au bout d’un quart d’heure de jeu, je rentre. Sur la pre­mière touche, je n’ai même pas eu le temps de sau­ter que j’ai pris un mar­ron et je me suis re­trou­vé par terre. Un pi­lier m’avait dit: ‘Bienvenue en équipe pre­mière.’”

De la vio­lence gra­tuite? Non, ré­pond l’age­nais Phi­lippe Be­net­ton, pas le der­nier à mettre la main à la pâte à Ar­man­die avec son SUA de tou­jours. “Les ba­garres n’étaient

“Une four­chette, c’est pé­ché. Comme ta­per sur un mec au sol. Le rug­by, c’est un com­bat loyal” Ja­lil Nar­jis­si, ta­lon­neur d’agen

ja­mais re­cher­chées, c’était quelque chose d’im­pul­sif, en ré­ac­tion à une si­tua­tion don­née. On avait un pro­blème à ré­gler, et on le ré­glait nous-même.” Soit, mais quel genre de si­tua­tion? “Un dé­but de match moyen, des ad­ver­saires sous ten­sion à faire dis­jonc­ter, un type à cal­mer... Se battre per­met­tait de dé­ga­ger un peu de ten­sion, de se ré­veiller aus­si, ça re­boos­tait une équipe.” Le rug­by n’est pas en­core le sport sur-ré­gle­men­té qu’il est de­ve­nu pour fa­vo­ri­ser le jeu, et les ar­bitres ressemblent vite à des profs de gym un peu dé­pas­sés, la be­daine en sup­plé­ment. Mieux vaut ne pas être pris en train de pour­rir un re­grou­pe­ment dans le camp ad­verse. “Comme les règles au­to­ri­saient les joueurs à cas­ser le jeu, une pe­tite ba­garre per­met­tait de dé­can­ter tout ça”, re­si­tue Phi­lippe Be­net­ton. Pour le reste, “la gé­né­rale” est tou­jours la suite du même com­men­ce­ment. “Quand l’un pro­voque l’autre, bah, y a ba­garre”, lâche Ja­lil Nar­jis­si, ta­lon­neur his­to­rique du SUA et homme de syn­thèse. Comme à Pierre-ra­jon à l’au­tomne 2005 entre Bour­goin et Agen, une des der­nières grandes ba­tailles ran­gées du cham­pion­nat de France. Le Ber­jal­lien Pierre Ra­schi plante le dé­cor. “Mi­ckaël Fo­rest se fait agres­ser au sol, et c’est Julien Bon­naire, qui n’est ab­so­lu­ment pas violent, qui court pour mettre une poire énorme au mec.” Le Diable est sor­ti de sa boîte. Trente hommes en co­lère s’ex­pliquent. Ou plu­tôt 25, cor­rige Nar­jis­si. “On s’est re­trou­vés à 10 contre 15. Cer­tains avants de chez nous se sont ca­chés, ils étaient dans le ves­tiaire ou je sais pas où. Après le match, j’avais des choses à leur dire. Les trois-quarts comme Luc Laf­forgue ( l’agres­seur de Fo­rest au pas­sage, ndlr) étaient bien chauds mais les avants…” En in­fé­rio­ri­té nu­mé­rique, les vi­si­teurs ra­massent aus­si quelques man­dales “par des vieux sur la main cou­rante”, dé­crit Nar­jis­si, qui rend hom­mage à l’ad­ver­saire. “Les Ber­jal­liens s’étaient pas échap­pés, eux. Je me rap­pelle que Ben­ja­min Boyer l’avait joué Nin­ja Kid.” Et tant pis si l’ou­vreur avait man­qué de ter­mi­ner dans les tri­bunes après son coup de pied re­tour­né, l’im­por­tant est de par­ti­ci­per et de ne pas se dé­fi­ler.

Ja­mais par der­rière

Mais sous son as­pect anar­chiste, une “gé­né­rale” tient de la zone de ba­taille avec ses codes et ses ins­truc­tions. D’abord, on ne laisse ja­mais tom­ber un ca­ma­rade. “C’est la base. Si y a un co­pain à toi qui se fait agres­ser, il y a une ré­bel­lion col­lec­tive, c’est évident”, ex­plique Pierre Ra­schi. En­suite, on at­taque de face. “Par der­rière, c’est interdit”, as­sène Ch­ris­tophe Por­cu. Enfin, pas de mau­vais geste. “Une four­chette, c’est pé­ché. Comme ta­per sur un mec au sol. Le rug­by, c’est un com­bat loyal”, main­tient Nar­jis­si. Michel Ko­nieck avoue quelques en­torses à ces règles non écrites. “Di­sons qu’on avait quand même le droit de faire cer­taines choses. Des coups de chaus­sure par terre, des coups de ge­nou dans le dos, ça ar­ri­vait. C’est très bien que ça se soit ar­rê­té mais on se mar­rait.” Quand le jeune Nar­jis­si dé­bute au SUA en 2004, les vieux rou­tiers Ko­nieck et Por­cu ter­minent leur car­rière à Per­pi­gnan. For­cé­ment, la ren­contre com­mence par les po­li­tesses d’usage. “Ja­lil nous di­sait: ‘Je vais vous tuer.’ On lui ré­pon­dait: ‘ Toi, t’as ja­mais tué per­sonne, ça va pas com­men­cer au­jourd’hui.’”

Dans ce contexte, les noms des deux ad­ver­saires suf­fisent

“C’était le rug­by de vil­lage, on était bi­be­ron­nés aux hor­mones. Pen­dant quinze minutes, tu te bat­tais, et après, tu jouais au rug­by” Michel Ko­nieck, an­cien ta­lon­neur de Per­pi­gnan

sou­vent pour de­vi­ner la nature des échanges à ve­nir. Comme quand Bé­ziers ac­cueille L’USAP au prin­temps 2004. Les Ca­ta­lans mènent lar­ge­ment quand les Hé­raul­tais dé­cident de pur­ger un conten­tieux avec Michel Ko­nieck. Ce der­nier dé­crit ce qui res­semble fort à un tra­que­nard. “Je me re­trouve tout seul au mi­lieu avec le grand Guy Jean­nard et, bon, on s’est at­tra­pés. Je lui ai dit: ‘Guy, laisse-moi’, et c’est par­ti. Je me rap­pelle bien, j’étais à 5 contre 1. J’ai bien char­gé.” Pas de doute pour son pote Ch­ris­tophe Por­cu, “les Bi­ter­rois nous ont pié­gés, on était épar­pillés et Michel a pris. Après, tout le monde s’y est fi­lé, hein, les ar­rières aus­si. Ça tom­bait de par­tout, même un type comme Ch­ris­tophe Manas, qui fait 1 mètre 20 avec trois de ten­sion dans chaque jambe ado­rait ça.” Et si la so­li­da­ri­té prime, la tech­nique, elle, reste aléa­toire. “On bras­sait sou­vent du vent, avoue Phi­lippe Be­net­ton. Je me suis bat­tu une fois avec un type pen­dant deux minutes en dé­but de ren­contre, j’ai mis tout le match pour ré­cu­pé­rer, avec le gars, on s’est re­gar­dés, on était morts de rire, on se di­sait: ‘Pu­tain, les boxeurs, ils sont forts.’” Michel Ko­nieck a, lui, bien ten­té de soi­gner sa tech­nique. “Avec Alain Four­ny, à Per­pi­gnan, on fai­sait un peu de boxe l’été. Mais bon, le plus sou­vent, tu fermes les yeux et t’y vas, même si tu vises un peu quand même.” À sa­voir que dis­tri­buer un mar­ron peut com­por­ter cer­tains risques, sur­tout quand on tombe sur Ch­ris­tophe Por­cu: “J’avais pris une tar­tine d’un 10 ar­gen­tin contre Bègles, le mal­heu­reux s’était cas­sé la main sur mon men­ton.”

“On est des Gau­lois”

Et une fois la boîte à gifles ran­gée, ve­nait l’heure de dé­brie­fer. “On al­lait boire un pot avec les mêmes mecs, ex­plique Michel Cou­tu­ras. C’était dans l’ordre des choses. On an­non­çait qu’on al­lait se re­trou­ver au retour, c’était un folk­lore amu­sant.” Un folk­lore très fran­çais. Quand les An­glais savent ma­nier le vice et jouer avec la règle, quand les Sud-afri­cains frappent pour contu­sion­ner, les Fran­çais aiment “se mettre des mar­mites à la loyale, pour­suit l’an­cien coach du CSBJ. C’est lié à nos ori­gines du Sud-ouest, on a des grandes gueules, ça chambre et ça part.” Alors quand s’est re­fer­mé ce ro­man? Peut-être en 1999, date de l’ar­ri­vée de Ber­nard Laporte à la tête des Bleus avec un projet pré­cis en tête: faire du joueur fran­çais un mo­dèle de dis­ci­pline. “On a un gros pro­blème: on est des Gau­lois, on fait la guerre mais comme on veut, syn­thé­tise Cou­tu­ras. On res­pecte pas la règle, pas parce qu’on veut pas, mais parce qu’on la connaît pas. Ber­nard a fi­gé les mecs là-des­sus: ‘Pas de faute, pas de faute!’ Il a ins­tal­lé un état d’es­prit dif­fé­rent. Ce­la dit, on en fait tou­jours plein, des fautes...”

La suite est bien connue: les joueurs de­viennent en­core plus pro­fes­sion­nels, les règles changent pour fa­vo­ri­ser l’at­taque sur la dé­fense, la vi­déo dé­nonce les cou­pables et les ar­bitres ouvrent plus les mi­rettes. Dé­sor­mais, faire le coup de poing a un prix trop lourd à as­su­mer à en croire Michel Cou­tu­ras. “Au­jourd’hui, le joueur pro met un mar­ron, il blesse un mec trois ou six mois, il est sus­pen­du, pu­ni sur le sa­laire et il manque à son équipe.” Le mar­ke­ting des valeurs au­rait ter­mi­né d’en­ter­rer les ba­garres d’an­tan. “Ce n’est pas pour pro­té­ger les joueurs qu’on a vou­lu in­ter­dire les bas­tons sur les ter­rains, avance Ar­naud Mé­la, l’un des der­niers gro­gnards du Top 14 ac­tuel. C’est pour plaire au grand pu­blic. Les fa­milles qui ont la culture rug­by, elles voient une ba­garre, elles sont ex­ci­tées. Mais ceux qui n’ont ja­mais joué, ils peuvent se dire: ‘C’est un sport de voyous.’ C’est une ques­tion d’image, ça fe­rait tache.” Un rien nos­tal­gique, Michel Cou­tu­ras pousse dans le même sens. “On veut mettre les valeurs en avant au­jourd’hui mais c’est ar­ti­fi­ciel, c’est quelque chose qui n’est pas li­bre­ment consen­ti ou mis en pra­tique concrè­te­ment. Les valeurs de base, so­li­da­ri­té, ou­bli de soi pour l’autre, tout ça, c’est fi­ni... Dans les an­nées 90, le club était en­core une struc­ture so­ciale forte, les joueurs y fai­saient leur car­rière en­tière, le dé­fen­daient, et c’était fait avec amour.” Et un soup­çon de vio­lence.

“Je me suis bat­tu une fois avec un type pen­dant deux minutes en dé­but de ren­contre, j’ai mis tout le match pour ré­cu­pé­rer” Phi­lippe Be­net­ton, an­cien troi­sième ligne du XV de France et d’agen

Ban­deaux exi­gés.

Il prend cher Orel­san.

Pose ta main sur mon épaule.

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