Dan­ny Ci­pria­ni

Il avait tout: le ta­lent, la jeu­nesse, la bonne gueule et une mère dé­vouée. Dan­ny Ci­pria­ni était le suc­ces­seur dé­si­gné de Jon­ny Wil­kin­son. Sauf que l’ou­vreur an­glais s’est per­du en che­min, entre er­rance noc­turne, mau­vais choix et un gros soup­çon d’ar­ro­gan

Tampon! - - SOMMAIRE - PAR CHARLES ALF LA­FON, à LONDRES, AVEC MAT­THIEU ROS­TAC / PHOTOS: ICONS­PORT

Écar­té au der­nier mo­ment du groupe an­glais pour la Coupe du monde tel le pre­mier Pierre Laigle ve­nu, le suc­ces­seur an­non­cé de Jon­ny Wil­kin­son s’est per­du en route. Peut-être parce que du ta­lent et une belle gueule ne font pas tout.

➩“Quand un vrai gé­nie ap­pa­raît en ce bas monde, on le peut re­con­naître à ce signe que les im­bé­ciles sont tous li­gués contre lui.” C’est par cette citation de Jo­na­than Swift que s’ouvre le ro­man La Conju­ra­tion des im­bé­ciles de John Ken­ne­dy Toole. Une épi­graphe ajou­tée sur le tard par l’au­teur, dé­pri­mé, in­ca­pable de trou­ver un édi­teur. Il se sui­ci­de­ra en 1969, à 31 ans, lais­sant der­rière lui son al­ter ego lit­té­raire, Igna­tius J. Reilly, rê­veur, excentrique, idéa­liste. Fou. C’est grâce à sa mère que le livre se­ra fi­na­le­ment pu­blié, en 1980, gla­nant dans la fou­lée un prix Pu­lit­zer. Comme Toole/reilly, Dan­ny Ci­pria­ni doit beau­coup à sa gé­ni­trice. Sauf que lui est bien vi­vant et a sou­vent tout fait pour don­ner rai­son à des dé­trac­teurs pas si im­bé­ciles. Fils unique comme Igna­tius, Dan­ny gran­dit avec sa mère, Anne, à Put­ney, une loin­taine ban­lieue pa­villon­naire tran­quille à l’ouest de Londres ; Jay, son père, est re­par­ti à Tri­ni­té-et-to­ba­go juste après sa nais­sance. Dans le quar­tier de Lo­ckyer, entre les im­meubles et les mai­sons qua­si iden­tiques, il ne se passe rien, ou presque. Pour sau­ver son fils chéri de l’en­nui, Anne est prête à tout, même à de­ve­nir chauf­feur de taxi. Der­rière le vo­lant, elle en­chaîne les heures, par­fois au mé­pris de sa sé­cu­ri­té. “Ce n’était pas com­mun pour elle de de­ve­nir chauf­feur de taxi lon­do­nien et c’était dif­fi­cile, ra­conte le fis­ton. Il y a eu des fois où elle s’est fait at­ta­quer et je ne vou­lais pas qu’elle sorte conduire.” Anne part tra­vailler avant que son Dan­ny ne se lève, re­vient lui pré­pa­rer son dî­ner vers 16h, y re­tourne.

“Dès son plus jeune âge, il était suf­fi­sam­ment am­bi­tieux pour dire qu’il al­lait être l’ou­vreur de l’équipe na­tio­nale, il avait cette convic­tion in­time” Adrian Nor­ris, son pre­mier en­traî­neur à Ross­lyn Park

Mais les ef­forts portent leurs fruits. Avec l’aide d’une bourse, la mère cou­rage peut fi­na­le­ment en­voyer son fils dans une pres­ti­gieuse école pri­vée à 7 000 eu­ros l’an­née, la Don­head Ca­tho­lic Pre­pa­ra­to­ry School, à Wim­ble­don. Un tour­nant.

Sur­doué du cri­cket

Sur le pré lé­gè­re­ment défraîchi qui donne sur un bâ­ti­ment en briques ty­pique des écoles des gens bien nés, Ci­pria­ni dé­couvre le rug­by. Coup de coeur. L’amour est tout de suite ré­ci­proque. En 1998, il est re­pé­ré par des re­cru­teurs de Ross­lyn Park, un club du nord de Londres, au­jourd’hui en troi­sième di­vi­sion. Homme d’af­faires la se­maine, Ho­ward s’oc­cupe le week-end des équipes de jeunes. Il n’a pas ou­blié sa dé­cou­verte du jeune pro­dige. “Pen­dant un match avec son école, il a fait une passe à une main comme au foot­ball amé­ri­cain, d’un cô­té du ter­rain à l’autre. On n’a rien dit sur le mo­ment. On sa­vait qu’on de­vait le prendre. On est al­lés voir sa mère et l’af­faire était dans le sac.” À 13 ans, Ci­pria­ni ob­tient une bourse pour un col­lège de Rea­ding, mais sup­porte mal la sé­pa­ra­tion d’avec sa ma­man et rentre à la mai­son un an plus tard. Il re­joint alors la Whit­gift School pour le plus grand bon­heur d’adrian Nor­ris, en­traî­neur de l’équipe de rug­by de l’éta­blis­se­ment. Avec Dan­ny, tout pa­raît fa­cile. Trop, alors le gar­çon aime com­pli­quer les choses. “Il avait ten­dance à cet âge-là à ab­so­lu­ment tout ten­ter, pose Nor­ris. Là où la plu­part des gens ef­fec­tue­raient un coup de pied ra­sant, lui ten­tait un coup de pied ra­sant de l’ex­té­rieur de son mau­vais pied.”

En vrai, Dan­ny n’a pas vrai­ment de mau­vais pied. Pe­tite star chez les jeunes des Queens Park Rangers, il hé­site un temps avec le bal­lon rond mais re­fu­se­ra un contrat de sta­giaire avec le club de Rea­ding. Il est aus­si sé­lec­tion­né en cri­cket par Berk­shire et Ox­ford­shire avant d’être in­vi­té à re­joindre le centre de for­ma­tion de Sur­rey en tant que bat­teur. Les sports va­rient, pas la fa­ci­li­té ni la haute es­time de lui-même. “J’adore frap­per dans la balle et mar­quer des buts –tous les rôles gla­mours– mais pour moi, il n’y a rien d’autre que le rug­by. Cette sen­sa­tion de na­vi­guer li­bre­ment et de cou­rir avec la balle. C’est un tel kiff de jouer au rug­by!” À 15 ans, il re­joint les très res­pec­tés Lon­don Wasps et de­vient in­ter­na­tio­nal ju­nior dans la fou­lée. Mais il lui en faut plus. Sur une idée de sa mère, il sol­li­cite Mar­got Wells, coach spor­tif et femme d’al­lan, cham­pion olym­pique du 100 mètres en 1980, pour un en­traî­ne­ment phy­sique in­di­vi­dua­li­sé. “J’ai su dès le pre­mier jour qu’il vou­lait être une superstar, n’a pas ou­blié celle qui est de­ve­nue très vite sa confi­dente. Il avait 18 ans au dé­but de notre col­la­bo­ra­tion, et pour être hon­nête, ce n’est pas sou­vent que vous ren­con­trez un tel ni­veau d’en­ga­ge­ment et de dé­voue­ment chez quel­qu’un d’aus­si jeune. Lui l’avait dès le dé­but. Il m’a dit: ‘ Je veux être le meilleur. Je veux que vous fas­siez de moi le meilleur que je puisse être.’”

“Com­por­te­ment inap­pro­prié”

Comme Toole/reilly, Dan­ny Ci­pria­ni est ain­si per­sua­dé d’être meilleur que tout le monde. To­ny, l’un de ses pre­miers en­traî­neurs à Ross­lyn Park, confirme: “À 14 ans, il di­sait des trucs comme ‘ quand je joue­rai pour l’an­gle­terre’.” Même son de cloche du cô­té d’adrian Nor­ris: “Il était suf­fi­sam­ment am­bi­tieux pour dire qu’il al­lait être l’ou­vreur de l’équipe na­tio­nale, il avait cette convic­tion in­time.” Ch­ris Kibble, un autre pro­fes­seur de Whit­gift, sou­rit en­core quand il re­pense au jour où il lui a de­man­dé de no­ter son nu­mé­ro dans son por­table. Sur la fiche, Ci­pria­ni note: “Dan­ny No 1 No 10.” Comme quoi, le me­lon pousse aus­si au bord de la Ta­mise. “S’il pen­sait qu’un autre joueur n’était pas bon, il ne lui

fai­sait pas la passe. Ja­mais. Même quand il était dans le XV à Whit­gift, il fai­sait son propre échauf­fe­ment s’il n’ai­mait pas ce­lui de l’équipe”, ba­lance un an­cien co­équi­pier du temps de Ross­lyn Park qui pré­fère res­ter ano­nyme. For­cé­ment, l’adolescent agace. Un jour, ses co­équi­piers le jettent au sol et lui rem­plissent le pan­ta­lon de sable. “Est-ce que c’était une di­va? Est-ce qu’il ar­ri­vait tard à l’en­traî­ne­ment? Loin de là. Il net­toyait la boue des ves­tiaires, dé­fend Adrian Nor­ris. Si on lui de­man­dait de ra­mas­ser les cônes, il ra­mas­sait les cônes.” Pour l’avoir cô­toyé avec les Wasps, Serge Bet­sen, dé­cèle une faille psy­cho­lo­gique der­rière ce masque d’as­su­rance. “Il a une cer­taine fier­té de sa per­sonne, pose l’an­cien flan­ker. Mais il manque un peu de confiance en lui. Les types comme lui ont tou­jours cet or­gueil mal pla­cé. Comme ils ne sont pas sûrs d’eux à 100%, on a l’im­pres­sion qu’ils sur­jouent. Il a peut-être ce manque d’hu­mi­li­té.”

Sauf qu’au dé­part, tout in­dique qu’il est dans son bon droit quand il re­ven­dique la suc­ces­sion d’un Jon­ny Wil­kin­son alors ac­ca­blé par les bles­sures. Il est l’ave­nir, ce­lui qui at­taque, là où Jon­ny tape. Quoi de plus lo­gique quand on a pour mo­dèle le gé­nial et fan­tasque ar­rière des All Blacks, Ch­ris­tian Cul­len? Le sé­lec­tion­neur Brian Ash­ton le dé­crit alors comme le plus grand es­poir qu’il n’ait ja­mais vu. War­ren Gat­land, alors à la tête du pays de Galles, pré­dit même “qu’il dis­pose du po­ten­tiel pour être une plus grande superstar que Wil­kin­son”. Et tant pis s’il n’est pas re­te­nu pour la Coupe du monde 2007 après avoir ef­fec­tué toute la pré­pa­ra­tion avec le XV de la Rose, Ci­pria­ni a 20 ans et l’ave­nir lui ap­par­tient. Et pour­quoi pas dès le Tour­noi des VI Na­tions l’an­née sui­vante? An­non­cé ti­tu­laire au poste d’ar­rière contre l’écosse le 8 mars, le Lon­do­nien est re­ti­ré de l’équipe à deux jours du match en rai­son d’un “com­por­te­ment inap­pro­prié”. Com­prendre par là qu’il a eu la mau­vaise idée de traî­ner de­vant une dis­co­thèque pas­sé mi­nuit et la en­core plus mau­vaise d’être pho­to­gra­phié par la presse à scan­dales. Et même s’il rem­place en­suite Wil­kin­son à l’ou­ver­ture contre l’ir­lande pour li­vrer une pres­ta­tion ma­gis­trale, les ta­bloïds ont re­ni­flé la chair fraîche et ne vont plus ja­mais le lâ­cher. Il faut dire que l’in­té­res­sé leur donne tou­jours une ma­tière de pre­mier choix entre un coup d’un soir avec un trans­sexuel, des beu­ve­ries et sa re­la­tion avec la plan­tu­reuse Kel­ly Brook. “Tous les jours, il était dans les faits di­vers des jour­naux an­glais”, se sou­vient Bet­sen. Mais plu­tôt que les his­toires de coeur de son ou­vreur, le Fran­çais garde en mé­moire une al­ter­ca­tion avec l’ar­rière Josh Lew­sey. “Il avait un peu trop confiance en lui et Josh l’a re­mis en place avec un di­rect qui l’a mis un pe­tit peu K-O. C’est là que j’ai dé­cou­vert le ‘contexte’ Ci­pria­ni. Et puis, c’est un mec qui aime bien faire la fête, qui sort beau­coup. C’est le lait sur le feu, Dan­ny.”

Ren­ver­sé par un bus

Conscient qu’il ne peut pas sur­vivre dans cet en­vi­ron­ne­ment toxique, Dan­ny dé­cide de mettre quelques mil­liers de ki­lo­mètres entre lui et ses pro­blèmes. En 2011, il file aux Mel­bourne Re­bels pour se re­lan­cer, et tant pis s’il grille sa der­nière chance de par­ti­ci­per à la Coupe du monde la même an­née. Mais à la­ti­tudes dif­fé­rentes, com­por­te­ment iden­tique. Dès son pre­mier match (et sa pre­mière dé­faite), l’an­glais est ac­cu­sé d’avoir dé­ro­bé et souf­flé une bou­teille de vod­ka der­rière un bar. Quelques sor­ties noc­turnes plus tard, il est mis à l’écart de l’équipe pre­mière. Son faible goût pour l’as­pect dé­fen­sif de son tra­vail n’ar­range rien. “Il ne pla­quait ja­mais, confirme Bet­sen. Ce qui l’in­té­res­sait, c’était de jouer, seule­ment l’at­taque.” Et l’al­cool. Retour donc en An­gle­terre, cette fois à Sale. Dans un pre­mier temps, rien ne change. En avril 2013, dé­gui­sé et le vi­sage pein­tur­lu­ré, il prend un bus en pleine face après une tour­née des grands ducs avec quelques co­équi­piers. “Ils étaient com­plè­te­ment bour­rés, confirme Stuart, de ser­vice dans l’un des pubs ho­no­rés par la bande. Ils avaient des en­ton­noirs et des tuyaux, et ils ont dé­pen­sé 200 pounds en quinze minutes.” À sa sor­tie de l’hô­pi­tal, Ci­pria­ni dé­cide contre toute at­tente de s’as­sa­gir. Ses pres­ta­tions avec les Sharks s’en res­sentent et le sé­lec­tion­neur, Stuart Lan­cas­ter, craque et le rap­pelle en mai 2014. Le joueur res­sort même in­demne de son nou­veau face-à-face avec les ta­bloïds, dé­clen­ché par une af­faire de conduite en état d’ivresse en juin der­nier, en pleine pré­pa­ra­tion pour le pro­chain Mon­dial. Mais mal­gré ses ef­forts, un ta­lent tou­jours évident et un es­sai contre les Bleus au Stade de France, le lièvre est par­ti trop tard pour rat­tra­per son re­tard sur Owen Far­rell et George Ford, les nou­veaux tau­liers au poste d’ou­vreur. N’en dé­plaise aux ro­man­tiques et à ceux pour qui le ta­lent ex­cuse tout, Dan­ny Boy va ra­ter, à 27 ans, sa troi­sième Coupe du monde. De quoi mé­di­ter sur une phrase pro­non­cée à l’orée de sa car­rière: “Je ne veux ja­mais me re­po­ser sur mes lau­riers. Le jour où tu crois être le meilleur du monde, il est temps de se re­ti­rer parce que tu n’as plus nulle part où al­ler. Si mon ego prend le des­sus, ma car­rière est ter­mi­née.” A-t-elle vrai­ment com­men­cé un jour?

“Ils étaient com­plè­te­ment bour­rés. Ils avaient des en­ton­noirs et des tuyaux, et ils ont dé­pen­sé 200 pounds en quinze minutes” Stuart, ser­veur d’un bar de Sale à pro­pos de la nuit très agi­tée de Ci­pria­ni et ses co­pains en 2013 “Je pense que c’est quel­qu’un qui manque un peu de confiance en lui en gé­né­ral. Les types comme lui ont tou­jours cet or­gueil mal pla­cé” Serge Bes­ten, co­équi­pier au Lon­don Wasps

Coeur avec les doigts plus bas.

Aux Bains Douches avec Tom Rees.

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