Marc Liè­vre­mont

“On se parle plus quand on est un peu bour­rés. Tu dis ‘JE T’AIME’ OU ‘TU M’EM­MERDES’, mais tu te dis les choses”

Tampon! - - SOMMAIRE - PAR ANTOINE MESTRES ET ALEXANDRE PEDRO, à BIAR­RITZ PHOTOS: ICONS­PORT ET PANORAMIC

Il y a quatre ans, il man­quait de­ve­nir cham­pion du monde à la tête d’une bande de “sales gosses”. De­puis, l’an­cien sé­lec­tion­neur a ra­sé sa mous­tache mais a gar­dé son franc-par­ler.

➩De­puis que vous n’êtes plus sé­lec­tion­neur, vous in­ter­ve­nez dans des en­tre­prises –vous n’êtes pas le seul, d’ailleurs. Pour­quoi res­sentent-elles ce be­soin de faire ap­pel à des rug­by­men? Le rug­by, c’est quinze mecs très dif­fé­rents qui se pro­mettent d’al­ler au même en­droit en­semble. Un peu comme dans une boîte. Il y a beau­coup de pa­ral­lèles à trou­ver. Par exemple, je leur parle de la troi­sième mi-temps, de ma­nière ima­gée, bien sûr. Je ne vais pas leur re­com­man­der de se bour­rer la gueule tous les jours, mais de trou­ver un mo­ment où l’on prend le temps de s’in­té­res­ser aux autres. On va avoir l’im­pres­sion de perdre en pro­duc­ti­vi­té à court terme, mais non. Tu peux créer des condi­tions d’épa­nouis­se­ment des uns et des autres pour leur ap­prendre à mieux se connaître.

On vous de­mande d’axer vos in­ter­ven­tions sur les fa­meuses valeurs du rug­by? Le terme me fa­tigue un peu. Il y a 30 ans, on n’en par­lait pas, peut-être parce qu’elles étaient en­core pré­sentes. Mais en même temps, je pense qu’il ne faut pas re­non­cer. L’exem­pla­ri­té, l’al­truisme, le res­pect de la règle, la dé­fé­rence en­vers le chef, ce sont des choses en­core très concrètes. On en a be­soin aus­si bien au rug­by qu’en en­tre­prise.

Vous ap­par­te­nez à cette der­nière gé­né­ra­tion de rug­by­men qui tra­vaillaient à cô­té… J’ai fait 10 000 mé­tiers. J’ai créé une so­cié­té d’évé­ne­men­tiel, j’ai été sa­peur-pom­pier, prof de sport, j’ai te­nu un res­to... À 18 ans, on m’a fi­lé 500 francs par mois à Per­pi­gnan. J’en re­ve­nais pas. On me don­nait de l’ar­gent pour jouer au rug­by! Je ne sa­vais pas que ça pou­vait exis­ter.

Il y avait peut-être moins d’ar­gent avant le pro­fes­sion­na­lisme, mais les joueurs pro­fi­taient so­cia­le­ment de leur sta­tut de rug­by­man pour Il est pas­sé à un point d’être le pre­mier sé­lec­tion­neur cham­pion du monde avec le XV de France. Quatre ans après, Marc Liè­vre­mont y pense-t-il en­core en se ra­sant? Bron­zé et dé­ten­du, le consul­tant Canal+ pour le Top 14 et la Coupe du monde re­çoit chez lui, à Biar­ritz, en ter­rasse et avec ce franc-par­ler dé­con­cer­tant qui ne lui a pas ap­por­té que des amis. Et l’an­cien troi­sième ligne a gar­dé le goût du pla­quage. Ré­gu­lier mais ap­puyé.

Ta­hi­ti 80. s’éle­ver… Peut-être parce qu’on est épi­cu­riens, qu’on est connec­tés à la so­cié­té. Il y a ce cô­té re­la­tion­nel as­sez fort, sur­tout dans les villes de province.

Vous êtes d’ac­cord quand on pré­sente le rug­by un peu comme un sport franc-ma­çon avec son ré­seau d’en­traide? Ça existe dans tous les mi­lieux. C’est du co­pi­nage, peut-être, une forme de franc-ma­çon­ne­rie si vous vou­lez. Il y a pas mal de francs-ma­çons dans le rug­by, d’ailleurs.

Si ce n’est pas une franc-ma­çon­ne­rie, est-ce la grande fa­mille que l’on veut bien pré­sen­ter? Mais non ( il souffle)… Il existe énor­mé­ment d’hy­po­cri­sie et de ja­lou­sie. Je suis bien pla­cé pour en par­ler, en­core plus de­puis que j’ai été sé­lec­tion­neur. Je n’avais rien de­man­dé, pour­tant.

C’est vrai que, vous le pre­mier, vous n’aviez pas com­pris qu’on fasse ap­pel à vous en 2007. Quand le pré­sident Ber­nard La­pas­set me pro­pose la fonc­tion, je ne veux même pas le ren­con­trer tel­le­ment je ne suis pas in­té­res­sé. Je ve­nais de mon­ter en Top 14 avec Dax où j’avais fait ve­nir mes fran­gins, Tho­mas et Mat­thieu. Je com­men­çais à peine ma car­rière d’en­traî­neur. C’est Jean Du­nyach ( vice-pré­sident de la FFR à l’époque, ndlr) qui m’ap­pelle dé­but sep­tembre pour me dire de voir La­pas­set, la se­maine qui suit la dé­faite contre l’ar­gen­tine en ou­ver­ture de la Coupe du monde. Et je dis non. Je lui de­mande de quoi il me parle. J’en dis­cute avec mes fran­gins, mon pré­sident à Dax, et tous me disent d’al­ler le voir par cor­rec­tion. Deux, trois se­maines plus tard, j’avais ren­dez-vous chez lui dans son pe­tit vil­lage des Py­ré­nées. C’était mar­rant, il de­vait être 9h, pe­tite bruine, il me re­çoit en chaus­sons, on boit le ca­fé dans le sa­lon. Je pen­sais qu’il avait dû re­ce­voir d’autres pré­ten­dants, il me dit: ‘Non, tu es le seul, ça fait

“Le seul mo­ment où le groupe s’est uni contre moi, c’est le len­de­main de cette confé­rence de presse où je les traite de ‘sales gosses’. J’ai vu qu’ils n’étaient pas contents, parce que ça fai­sait la une”

un mo­ment que j’y ai ré­flé­chi.’ Il m’ex­plique pour­quoi, qu’il me suit de­puis mon pas­sage à la tête de l’équipe de France des moins de 20 ans, que Ber­nard Laporte avait été im­por­tant dans l’ap­proche pro­fes­sion­nelle et mé­dia­tique mais qu’il fal­lait re­ve­nir à autre chose, j’étais pas­sé par la DTN. Il vou­lait une rup­ture.

Quand vous dé­bu­tez, le cur­seur est très orien­té vers le jeu par rap­port aux der­nières an­nées Laporte. On se sou­vient du match contre l’an­gle­terre où votre char­nière ne tape pas un bal­lon au pied... On leur avait interdit de ta­per, car­ré­ment. On s’est fait fra­cas­ser pour ça. Il faut aus­si se sou­ve­nir du Top 14 de l’époque, le jeu était ca­tas­tro­phique. On sor­tait d’une Coupe du monde où le vain­queur, l’afrique du Sud, était l’équipe la plus in­dis­ci­pli­née, qui jouait le plus au pied, por­tait le moins le bal­lon et se fai­sait le moins de passes. Un dé­ni de rug­by. On était per­sua­dés que les choses al­laient chan­ger avec une Coupe du monde 2011 en Nou­velle-zélande et l’évo­lu­tion des règles. Il fal­lait plus te­nir le bal­lon, pro­duire plus de jeu, donc on a tra­vaillé des­sus. Et avec une bande de ga­mins et une conquête qui se cher­chait, je trouve qu’on ne fait pas un mau­vais Tour­noi cette an­née-là.

Vous dites qu’on vous fra­casse. Les jour­na­listes étaient plu­tôt in­dul­gents avec vous au dé­part... Pas long­temps. À par­tir du mo­ment où je n’ai plus vou­lu don­ner au Mi­dol (Mi­di Olym­pique, ndlr) la com­po­si­tion de l’équipe avant l’heure, que j’ai sup­pri­mé leur soi­rée en no­vembre avec les joueurs pour ve­nir ser­vir la soupe à leurs par­te­naires… Bref, ça n’a pas plu et je me suis fait fra­cas­ser. C’est eux et L’équipe qui in­fluent, les autres suivent. Il y avait aus­si Richard Escot ( jour­na­liste à L’équipe, ndlr). Lui, c’était plu­tôt un amou­reux déçu ( il se marre). Il vou­lait qu’on en­tre­tienne une cor­res­pon­dance, je lui ai dit: ‘Richard, tu es gen­til, mais toi comme les autres.’

Vous n’aviez pas me­su­ré l’im­por­tance de l’as­pect mé­dia­tique dans le rôle d’un sé­lec­tion­neur? J’ai tou­jours lu la presse. Je pense que ça fait par­tie du job. J’étais très dis­po­nible au dé­but, je ré­pon­dais à tout le monde, l’at­ta­ché de presse s’ar­ra­chait les che­veux. En Coupe du monde, je me suis mis en mode com­bat. Je ne ser­rais plus la main de mes amis jour­na­listes. Je sais aus­si que ce n’est pas un mé­tier fa­cile. Cer­tains ont des pe­tits chefs odieux, ils doivent sor­tir des in­fos sur vous. Même quand c’était com­pli­qué pour moi, j’avais de l’em­pa­thie pour eux.

Vous aviez conscience d’être au centre de toute l’at­ten­tion mé­dia­tique pen­dant la Coupe du monde? Je ne le voyais pas comme ça. Je li­sais moins la presse. En Nou­velle-zélande, je ne re­ce­vais pas le Mi­dol. Bon, je n’al­lais pas le cher­cher non plus. Je m’en fou­tais un peu, je me conten­tais de quelques échos.

Quitte à ren­voyer une image moins sou­riante, plus fer­mée… Les gens se fa­bri­quaient une image par rap­port aux confé­rences de presse. Sauf que tu n’as pas en­vie de sou­rire face à 300 pitbulls qui veulent ta peau, tu n’es pas en mode Bi­sou­nours. On me di­sait: ‘Mais vous êtes plus sou­riant dans la vie.’ Bien sûr, je n’ai pas gar­dé les traits fer­més au quo­ti­dien pen­dant quatre ans.

Chez les an­glo-saxons, la com­mu­ni­ca­tion est très lis­sée. Pour­quoi aviez-vous ce be­soin de vou­loir af­fi­cher vos émo­tions? J’avais en­vie de dire des choses. Au dé­part, j’ai abor­dé la fonc­tion de ma­nière très spon­ta­née, très naïve di­ront cer­tains. J’ex­pli­quais mon projet, j’étais dans une en­vie de construire, alors qu’en face, on te juge sur tes ré­sul­tats. Et quand tu ne gagnes pas, tout de­vient ex­trê­me­ment né­ga­tif. Mais je m’étais dit que j’irais au bout des choses, que je ne chan­ge­rais pas.

De l’ex­té­rieur, vous ren­voyiez par­fois l’image d’un homme triste pen­dant cette Coupe du monde. Concen­tré, ja­mais triste. Quand les choses ont été dites, j’aime bien prendre du re­cul, alors je m’amuse avec mon bal­lon dans mon coin. Quand on di­sait que j’étais cou­pé du monde: conne­rie. Il y a tou­jours eu une su­perbe am­biance au ni­veau du staff. Après, avec les joueurs, tu dois prendre des dé­ci­sions… Com­ment vous ré­agis­sez quand on dit qu’ils se sont res­pon­sa­bi­li­sés et sou­dés contre vous? Mais non, ja­mais de la vie. Dé­jà, pour être hon­nête, ils n’en sont pas ca­pables. Le seul mo­ment où le groupe s’est uni contre moi, c’est le len­de­main de cette confé­rence de presse où je les traite de ‘sales gosses’. J’ai vu qu’ils n’étaient pas contents, parce que ça fai­sait la une. Je me suis ex­cu­sé. Après, j’ai sen­ti qu’ils étaient mis­sion­nés, mais il a fal­lu at­tendre très long­temps. Après la dé­faite contre les Ton­ga.

Com­ment on peut ne pas être mo­ti­vé dès le dé­but d’un tel évé­ne­ment? Si, ils étaient mo­ti­vés, mais tu sais com­ment ça se passe: au dé­part, les mecs pensent d’abord à leur gueule. On avait vou­lu im­pli­quer le plus long­temps pos­sible les 30 joueurs –c’est-à-dire sur la pré­pa­ra­tion et les deux pre­miers matchs contre le Ja­pon et le Ca­na­da– et dis­tri­buer les cartes après le match de poule face à la Nou­velle-zélande, mais ça ne se fai­sait pas sans mal. Sans doute que je ne me­su­rais pas les consé­quences et les ten­sions que ça pou­vait en­traî­ner.

Au len­de­main de cette dé­faite contre les Ton­ga, il y a cette fa­meuse réunion entre les joueurs à l’hô­tel de Wel­ling­ton où ils dé­cident de se re­prendre en main au­tour de quelques bières. C’était bien leur dé­ci­sion, non? On ré­écrit pas mal l’his­toire. C’est moi qui pro­voque la réunion, je dé­cide de sup­pri­mer l’en­traî­ne­ment et je leur dis qu’on va al­ler se boire des ca­nons à l’hô­tel pour se dire des choses. Pascal Pa­pé et deux, trois autres dé­cident d’un dress code. C’était tong, che­mise-cra­vate et ca­le­çon. J’ai dû em­pê­cher cer­tains de res­sor­tir vu l’état dans le­quel ils étaient et avec les jour­na­listes qui traî­naient au­tour. On se parle plus quand on est un peu bour­rés. Tu dis ‘je t’aime’ ou ‘tu m’em­merdes’, mais tu te dis les choses. La der­nière image que j’ai, c’est 30 mecs en­semble qui se jurent d’al­ler au bout. Et pour­tant, je peux te dire qu’il en y avait quelques-uns qui ne se­raient pas par­tis en va­cances en­semble. Et ces mecs-là ont failli de­ve­nir cham­pions du monde.

Et vous? Vous ne vous dites pas tous les jours ‘merde, je suis pas­sé à un point’? Non, non. On a eu un par­cours chao­tique. J’aime bien le contraste des deux der­niers matchs. En de­mi-fi­nale, ga­gnée contre des Gal­lois ré­duits à qua­torze qui nous do­minent, on passe avec un rug­by mi­ni­ma­liste mais sans rien vo­ler à per­sonne. En fi­nale, on joue un rug­by abou­ti et on perd d’un point face aux Blacks chez eux, alors qu’on mé­rite de ga­gner. Quand je parle de tout ça, j’ai l’im­pres­sion que c’était il y a 20 ans.

Et dans 20 ans, vous pen­se­rez en­core à cette der­nière pé­na­li­té que prend et rate Fran­çois Trinh-duc alors qu’elle doit re­ve­nir à Da­mien Traille? Je pense que Da­mien en avait en­vie, j’ai l’image de lui en train de se di­ri­ger vers le bal­lon. Et Fran­çois com­met un pe­tit pê­ché d’or­gueil. Il a ef­fec­tué une su­perbe ren­trée après une com­pé­ti­tion pas fa­cile pour lui et veut être l’homme du match. Da­mien était en confiance

“À 18 ans, on m’a fi­lé 500 francs par mois à Per­pi­gnan. J’en re­ve­nais pas. On me don­nait de l’ar­gent pour jouer au rug­by! Je ne sa­vais pas que ça pou­vait exis­ter”

Fred­die Mer­cu­ry. à l’en­traî­ne­ment, il avait tout en­quillé. Mais le match ne se joue pas des­sus. Peut-être que le rug­by fran­çais ne mé­ri­tait pas d’être cham­pion du monde par rap­port à toutes ses que­relles in­tes­tines… ( Il ré­flé­chit). D’ailleurs, je pense qu’une par­tie du mi­lieu du rug­by n’au­rait pas été ra­vie que cette équipe soit cham­pionne du monde.

Vous en êtes per­sua­dé? Oui, parce que les gens sont ja­loux, dans le rug­by comme ailleurs. Il y a eu des hauts, il y a eu des bas, mais je suis content car on a tou­jours vou­lu pro­duire un rug­by po­si­tif, en­tre­pre­nant, le plus com­plet pos­sible.

Par mo­ment, on était loin des am­bi­tions du dé­but. Vous n’aviez pas un peu ré­duit la voi­lure? On a pris quelques fes­sées. La fa­meuse dé­faite face à l’aus­tra­lie au Stade de France ( 16-59 en 2010, ndlr), les mecs se sui­cident. On est dans les clous à la mi-temps grâce à notre mê­lée, puis on veut pro­duire du jeu alors qu’on est com­plé­te­ment désor­ga­ni­sés. On se fait pu­nir et dé­chi­rer de par­tout. Un cau­che­mar. Le pro­blème, c’est qu’on ne pou­vait pas res­pon­sa­bi­li­ser les mecs et les for­cer à pra­ti­quer un jeu dont ils n’avaient pas l’ha­bi­tude en club. Donc, il y a eu par­fois des re­tours en ar­rière.

Après l’une de ces bran­lées, vous n’avez pas son­gé à dé­mis­sion­ner? Je me suis tou­jours dit que j’irais au bout de mes convic­tions. Après la dé­faite en Italie en 2011, j’étais très en co­lère. À la sor­tie des toi­lettes, j’ai une grosse co­lère contre Pierre Ca­mou (le pré­sident de la Fé­dé­ra­tion fran­çaise, ndlr), que j’ap­pré­cie pour­tant. Parce qu’il était là, que c’était le pa­tron, mais j’étais re­mon­té contre les joueurs, le sys­tème. Heu­reu­se­ment, je suis san­guin mais pas ran­cu­nier.

Vous avez été déçu par vos joueurs, hu­mai­ne­ment? Jus­qu’au bout, je leur ai ta­pé sur les doigts pour leur dire des choses. Peut-être que par cer­tains cô­tés j’étais trop idéa­liste. J’ai­mais plus mes joueurs qu’ils ne pou­vaient le pen­ser. Peut-être que je les ai mal ai­més. Il y a eu une rup­ture af­fec­tive avec cer­tains sur la fin, mais je n’ai au­cun re­gret.

Plus jeune, vous vous ré­fu­giiez sou­vent dans la lec­ture (Zo­la, Hu­go, Dos­toïevs­ki, etc.) Il y a eu des ro­mans qui vous ont per­mis de vous éva­der en Nou­velle-zélande? La va­lise était pleine de livres. Après, je ne sais pas trop si j’ai beau­coup lu. Je dor­mais très peu, je co­gi­tais pas mal. J’avais du mal à ren­trer dans les his­toires. Je de­vais avoir quelques sou­cis ( sou­rire)…

Dans beau­coup de por­traits de vous, le mot ‘so­li­taire’ re­vient… Je suis l’aî­né d’une fa­mille de huit en­fants, j’ai tou­jours vé­cu en col­lec­ti­vi­té, mais en même temps, j’ai tou­jours eu un cô­té so­li­taire. La lec­ture me ser­vait d’échap­pa­toire. J’ai gar­dé ce be­soin de so­li­tude par mo­ments. Je peux par­tir deux jours en ran­don­née en mon­tagne sans té­lé­phone.

L’autre image que l’on pré­sente de vous, c’est celle d’un homme in­tègre, pas du tout po­li­tique. Par exemple, vous avez été le seul en 1999 au Stade Fran­çais à dé­fendre votre en­traî­neur, Georges Coste, alors que vos co­équi­piers avaient tous vo­té pour son dé­part. In­tègre, oui, mais pas jus­qu’au-bou­tiste. J’avais conscience que Georges était une er­reur de cas­ting dans le contexte pa­ri­sien, avec ses stars. Je me sou­viens de lui en sur­vê­te­ment bleu-blanc-rouge avec son ac­cent ca­ta­lan de­vant Max Guaz­zi­ni et Jean Ti­be­ri en tri­bune pré­si­den­tielle. Georges, c’est un mec for­mi­dable, il s’était confié à moi et com­pre­nait bien que ça n’al­lait pas. On s’est réunis entre joueurs pour dire que ce n’était plus pos­sible. Je quitte la réunion, on s’ac­corde pour

dire que Georges a pro­po­sé sa démission, que tout le monde est d’ac­cord. Je prends ma voi­ture pour lui an­non­cer la nou­velle. Il doit y avoir un quart d’heure de route, mais avant d’ar­ri­ver chez lui, j’ai un jour­na­liste qui m’ap­pelle pour me dire que sa ré­dac­tion a re­çu un coup de fil de chez nous. Les joueurs avaient vi­ré Coste. C’était un peu moche comme si­tua­tion.

Vous aviez été cham­pion de France en 1998 avec lui. Com­ment vous dé­bar­quez dans le projet as­sez im­pro­bable du Stade Fran­çais après avoir fait toute votre car­rière à Per­pi­gnan?

J’ar­ri­vais en fin de route avec L’USAP. J’étais sa­peur-pom­pier à l’époque, le club ne m’ai­dait pas du tout. Max m’ap­pelle. Au dé­but, je n’avais pas en­vie, j’avais 27 ou 28 ans, j’en avais un peu marre du rug­by. Puis, je me dis pour­quoi pas. Heu­reu­se­ment, j’ai échap­pé au ca­len­drier des Dieux du Stade et aux maillots roses. Je me suis vrai­ment écla­té là-bas. Et puis, Max, c’était un sketch per­ma­nent. Une fois, il veut nous pas­ser un sa­von mais c’est tel­le­ment pas lui. Il sort du ves­tiaire en cla­quant la porte, mais il est sur­pris par le bruit qu’elle fait et il sur­saute. On était morts de rire. De l’ex­té­rieur, on voyait les étoiles

“J’ai­mais plus mes joueurs qu’ils ne pou­vaient le pen­ser, peut-être que je les ai mal ai­més”

et les paillettes, mais c’était du grand n’im­porte quoi, une vraie au­berge es­pa­gnole. Tu avais une mo­saïque de per­son­nages. Ber­nard Laporte était fou fu­rieux pen­dant les en­traî­ne­ments, on com­men­çait par un pe­tit match à tou­cher et ça se ter­mi­nait deux heures plus tard à se battre. Du grand n’im­porte quoi, mais gé­nial. Il y avait de la fo­lie et de l’en­thou­siasme.

Il ne pour­rait plus y avoir ce genre d’aven­ture hu­maine dé­sor­mais… Tout est très asep­ti­sé. Je me sou­viens d’une vic­toire avec l’équipe de France contre les Gal­lois dans le vieux Wem­bley où on est dans ces vieilles bai­gnoires avec la clope et la bière. À l’époque, le XV de France se réunis­sait à La Voi­sine (à Clai­re­fon­taine, ndlr), on jouait aux cartes, on plan­quait les cen­driers alors que les di­ri­geants étaient à l’apé­ro. On était dé­jà pro, pour­tant. ‘Sa­dour’ ( Jean-luc Sa­dour­ny, ndlr), qu’est-ce qu’il clo­pait! Un su­per mec, ‘Sa­dour’. Tu n’avais pas In­ter­net, bien sûr, pas de té­lé, pas de por­table, on al­lait pê­cher les carpes dans l’étang, on pre­nait la ba­gnole pour fi­ler sur Paris…

Vous êtes nos­tal­gique? On est tous nos­tal­gique de sa jeu­nesse. Je me suis écla­té et je suis content d’avoir connu les deux époques du rug­by. J’au­rais quand même re­gret­té de ne pas avoir connu le rug­by ama­teur.

Comme pour le poste de sé­lec­tion­neur ou le Stade Fran­çais, vous aviez d’abord dit non à Canal+ pour le rôle de consul­tant. Pour­quoi vous re­fu­sez tou­jours avant d’ac­cep­ter? C’est vrai, je dis très sou­vent non. Quand Canal me sol­li­cite, il est hors de ques­tion pour moi de de­ve­nir consul­tant. Mais il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis. J’avais si­gné pour deux ans et au dé­but, je me di­sais que ça n’al­lait pas être pos­sible, je su­bis­sais et ça ne m’in­té­res­sait pas. Puis, fi­na­le­ment, je me suis pris au jeu, je m’éclate avec les mecs avec qui je com­mente. Je pense que je suis pas trop gueule de bois. Euh! Langue de bois. Ça, c’est la dé­for­ma­tion troi­sième mi­temps.

Ça se­rait plus dur pour vous si vous de­viez com­men­ter le XV de France? Je trouve que c’est plus fa­cile, au contraire. Je vais le faire pour Canal, mais on se­ra en dif­fé­ré pen­dant la Coupe du monde. Je vais pou­voir m’au­to­ri­ser d’être plus chau­vin. Je suis content de com­men­ter les matchs de l’équipe de France. Même sans faire mon Ro­ger Cou­derc, j’ai en­vie qu’elle gagne. Fa­bien (Gal­thié) donne par­fois l’im­pres­sion que ça l’em­bête de voir l’équipe de France ga­gner. Je le sais, on est potes.

Con­trai­re­ment à vous, Fa­bien Gal­thié at­tend qu’on lui pro­pose d’être sé­lec­tion­neur de­puis des an­nées... Je sais, j’au­rais ai­mé qu’il le de­vienne après Saint-an­dré.

Plus que Guy No­vès? J’au­rais ai­mé voir un en­traî­neur de ma gé­né­ra­tion comme Fa­bien ou Ra­phaël Ibañez. Au-de­là du res­pect que je dois à Guy pour son pal­ma­rès, j’ai été déçu par lui hu­mai­ne­ment à tra­vers nos échanges. Alors, le voir sé­lec­tion­neur…

Vous ne croyez pas qu’il puisse réussir? Si, il peut très bien. Il a des qua­li­tés in­croyables, il au­ra l’in­tel­li­gence de dé­lé­guer à son staff le jeu et gé­rer la com­mu­ni­ca­tion comme il sait très bien le faire. Dans le ma­na­ge­ment des hommes, il est très fort. Même si ce n’est pas ma came, il sait pous­ser les mecs dans leurs re­tran­che­ments, leur bouf­fer le cer­veau pour en ti­rer le meilleur.

Ce n’est pas votre concep­tion du rôle de ma­na­ger? Je ne sau­rais peut-être pas le faire non plus. J’ai ja­mais ai­mé me ser­vir des mé­dias, crier sur les toits: ‘Per­sonne ne nous aime les gars.’ C’est très cou­rant au rug­by, les deux Laurent ( La­bit et Tra­vers, en­traî­neurs du Ra­cing 92, ndlr) le font. Mais Guy est le cham­pion. Peu­têtre parce que j’ai été en­traî­neur pen­dant peu de temps, j’ai une cer­taine éthique de cette fonc­tion, je n’ai pas en­vie de m’abais­ser à une forme de ma­ni­pu­la­tion.

Après l’épi­sode des ‘sales gosses’ et leur ré­ac­tion, vous ne vous êtes pas dit que les joueurs de­ve­naient de plus en plus sus­cep­tibles? Ils sont plus asep­ti­sés. Je ne di­rais pas qu’ils se ‘foot­bal­lisent’, mais un peu. Ce ne sont pas des mau­vais mecs, mais tu sens moins de den­si­té, moins de per­son­na­li­té. Quand tu lis les in­ter­views, c’est: ‘On vit bien en­semble’, ‘ le groupe vit bien’… Par­fois, tu ai­me­rais bien des mecs un peu hors jeu, qui dé­connent plus.

Vous aviez presque 43 ans lors de la fi­nale face aux Blacks. Ce n’est pas un peu jeune pour être un en­traî­neur re­trai­té? Je ne me suis ja­mais consi­dé­ré comme un pro­fes­sion­nel du rug­by, en tant que joueur ou même en tant qu’en­traî­neur. J’ai eu pas mal de sol­li­ci­ta­tions pour en­traî­ner mais je ne dis­cute même pas, alors j’en au­rai de moins en moins, for­cé­ment. J’aime bien ce que je fais, ma vie. Là, je rentre de quinze jours au Viet­nam, je ne suis pas mal­heu­reux. En­traî­ner, c’est exclusif, ça de­mande de l’éner­gie et de la pas­sion. Et j’ai pas ça en ma­ga­sin. Et pour un mo­ment en­core. PRO­POS RE­CUEILLIS PAR AP ET AM.

“Dans le ma­na­ge­ment des hommes, Guy No­vès est très fort. Même si ce n’est pas ma came, il sait pous­ser les mecs dans leurs re­tran­che­ments, leur bouf­fer le cer­veau pour en ti­rer le meilleur”

Ils ne savent plus quoi in­ven­ter au tro­phée An­dros.

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