GUY LA CASTAGNE

Et dire qu’il au­rait pu ne ja­mais jouer au rugby… Au­jourd’hui, Guy No­vès doit re­don­ner vie et en­vie à un XV de France ja­mais tom­bé aus­si bas. En­traî­neur et ma­na­ger le plus ti­tré de l’his­toire avec le Stade Tou­lou­sain, il s’at­taque, à 62 ans, à ce qui ress

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“Quand j’ai re­fu­sé l’équipe de France en 2011, c’était par rap­port à ma fille Ju­lie qui ter­mi­nait ses études, mon père âgé qui ne vou­lait pas que je parte, le Stade qui avait été aver­ti au der­nier mo­ment et n’était pas or­ga­ni­sé du tout. J’ai pas­sé 40 ans dans ce club, tu ne peux pas plan­ter tout le monde. Ma femme avait en­core du bou­lot à l’hô­pi­tal. Là, elle a presque fi­ni, Ju­lie tra­vaille, mon père est mort. Main­te­nant, quand je m’en vais, il ne reste que le chien à la mai­son.” Guy No­vès au­ra fê­té ses 62 ans le 5 fé­vrier, à la veille de son pre­mier match comme sé­lec­tion­neur face à l’ita­lie ; l’âge de la re­traite, l’âge des ba­lades en fo­rêt de Bou­conne avec son jeune ber­ger al­le­mand de 5 mois dont il par­fait en­core l’édu­ca­tion, l’âge aus­si de pro­fi­ter de ses pre­miers pe­tits-en­fants. Mais, quand un jour­na­liste a sou­li­gné qu’il était le pre­mier sé­lec­tion­neur grand­père, la re­marque ne l’a pas trop amu­sé. Peut-être en rai­son du sous-en­ten­du. Il se­rait trop vieux pour la fonc­tion, plus en phase avec la gé­né­ra­tion ac­tuelle, il au­rait dit oui trop tard. Lui­même pen­sait que le train bleu ne pas­se­rait pas une se­conde fois. “Je me suis dit: ‘C’est pas­sé, c’est fi­ni.’ Ça s’est re­pré­sen­té.” Et il est mon­té. De­puis, il dé­couvre une nou­velle vie avec ses longs mois sans match ni odeur de ves­tiaire, les week-ends à man­ger du rugby de­vant la té­lé pour ob­ser­ver les in­ter­na­tio­naux, ses contraintes comme le port du cos­tume-cra­vate –lui qui ne jure que par l’as­so­cia­tion jean/t-shirt–, sans par­ler des al­lers-re­tours à Pa­ris qu’il goûte mo­dé­ré­ment. “Hier, j’étais tout seul dans ma chambre à Or­ly, je me suis fait chier”, souffle-t-il de re­tour chez lui, dans cette mai­son construite de ses mains 30 ans plus tôt, à la sor­tie de Pi­brac, au nord-ouest de Tou­louse. Pen­dant que le chien gratte à la baie­vi­trée, le maître at­trape son or­di­na­teur sur le­quel on aper­çoit une icône de dos­sier “Pro­jet de jeu équipe de France V6”. No­vès clique à cô­té: sur une vi­déo de cor­ri­da af­fi­chée sur le bu­reau. Au mi­lieu du sa­lon, il se lève et re­pro­duit la scène. “Re­gar­dez, on voit le tau­reau cho­per le to­re­ro, il le fait val­din­guer et le chope à la tête. Le mec n’est pas bien, et là, on voit trois types qui ar­rivent, ceux qui sont char­gés d’at­ti­rer le tau­reau. Les trois se mettent au­tour de lui, au sol. Ils forment comme une co­quille, le tau­reau charge et ils se font en­cor­ner pour pro­té­ger leur ami au sol. Je ne sais pas si ça vous parle. Quand on parle de so­li­da­ri­té... Là, ça va en­core plus loin.” Le nou­veau sé­lec­tion­neur pense ex­ploi­ter cette vi­déo. His­toire sans doute d’en­fon­cer un mes­sage qu’il mar­tè­le­ra à ses fu­turs joueurs. “J’ai pré­ve­nu: ‘Vous ris­quez, quelque part, de lais­ser la peau sur le ter­rain. Si vous êtes d’ac­cord avec ça, vous pou­vez re­ve­nir. Si vous ne l’êtes pas, res­tez chez vous.’”

Pe­tits-fils de ré­fu­giés es­pa­gnols

Le ton est don­né et tranche dé­jà avec ce­lui de son pré­dé­ces­seur. Pen­dant quatre ans, Phi­lippe Saint-an­dré a por­té tous les mal­heurs du monde sur son vi­sage, comme si chaque avion qui s’écra­sait tom­bait sur ses pieds. Guy No­vès, lui, n’est pas homme à su­bir. Il faut com­prendre qu’il exècre la dé­faite au point d’en être un mau­vais per­dant presque pa­tho­lo­gique. Son an­cien ad­joint à Tou­louse et ami de 30 ans Phi­lippe Rou­géT­ho­mas sait de quoi il en re­tourne de­puis qu’il l’a bat­tu en vé­lo lors d’un stage d’avant-sai­son dans les Py­ré­nées, trans­for­mé en étape du Tour de France. “On fai­sait la course entre La­runs et Eaux-chaudes. Ce que je ne lui avais pas dit, c’est que je m’étais en­traî­né tous les jours pour ça, en ri­gole l’ex-ou­vreur. Je l’ai bat­tu trois fois, la der­nière fois en me je­tant sur la ligne. Le maire de la ville lui avait dit: ‘Je vous ai vu tri­cher en cou­pant à tra­vers la place.’ Le soir, à l’hô­tel, les joueurs avaient or­ga­ni­sé une cé­ré­mo­nie de re­mise des maillots: j’avais eu le jaune, le vert et le maillot à pois. Guy bouillait.” Sur un vé­lo, au bord d’un ter­rain ou même dans une dis­cus­sion, No­vès bout sou­vent et a∞che le vi­sage fer­mé de ce­lui qui ne lâche ja­mais rien. Le per­son­nage en im­pose, in­quié­tait mêmes cer­tains in­ter­na­tio­naux au mo­ment de sa nomination, mais il n’a pas pré­vu pour au­tant de chan­ger avec la fonc­tion. “Il ne va pas in­ven­ter un per­son­nage parce qu’il est sé­lec­tion­neur, il ne se pose même pas la ques­tion”, pré­vient son ami Jean-mi­chel Ran­coule, que No­vès a in­vi­té dans le co­mi­té de sui­vi du XV de France. L’an­cien ai­lier, ar­ri­vé sur le tard au rugby, n’au­rait donc pas bou­gé d’un io­ta en 40 ans de car­rière? “Il s’est as­sa­gi, nuance son grand ami Claude Hé­lias. Il était ca­pable de dé­mar­rer au quart de tour. Au­jourd’hui, il ac­cepte la contra­dic­tion.” Jean-claude No­vès, grand frère et voi­sin, en doute un peu. “Guy est tou­jours le même, et j’ai peur que l’âge avan­çant, il ne soit en­core plus exi­geant. C’est peut-être son seul dé­faut: il a du mal à com­prendre que tout le monde ne soit pas comme lui.” Sans doute parce qu’il suit la même grille de lec­ture de­puis le dé­but. La sienne, celle de sa fa­mille où les mains cal­leuses tra­hissent la condi­tion ou­vrière, celle d’un pe­tit-fils de ré­fu­giés es­pa­gnols qui a gran­di dans une France des Trente Glo­rieuses où tout pa­rais­sait pos­sible –se­lon lui– si on s’en don­nait la peine. “Le monde est plus dur au­jourd’hui, il y a moins de bou­lot, c’est cer­tain, les jeunes sont plus dé­cou­ra­gés. Mais à la fin, on n’a que ce qu’on mé­rite”, lâche ce­lui qui a le coeur et le bul­le­tin à droite.

Mais com­ment mé­rite-t-on de de­ve­nir l’en­traî­neur le plus ti­tré (dix Bren­nus et quatre Coupes d’eu­rope), le plus res­pec­té, mais aus­si le plus craint du rugby fran­çais? L’his­toire dé­bute à Tou­louse, dans le quar­tier po­pu­laire de Saint-mi­chel, où les grands-pa­rents ré­pu­bli­cains posent ba­gages après la fin de la guerre ci­vile. “Ils ve­naient d’un pe­tit vil­lage, Reus, près de Bar­ce­lone je crois. C’est très loin dans ma mé­moire, j’ai dû y al­ler une seule fois quand j’étais tout pe­tit. Je re­vois une porte, de la terre, un truc d’un autre monde.” Pas de nos­tal­gie du pays ou d’en­vie de re­tour, “c’était un al­ler simple, mes pa­rents sont fran­çais, on par­lait fran­çais à la mai­son”. De ses ra­cines, il garde sur­tout le sou­ve­nir de sa grand-mère, tou­jours ha­billée en noir –“une ca­ri­ca­ture de ma­mie es­pa­gnole qui mé­lan­geait les deux langues”–, mais aus­si du souffle court d’un grand-père, an­cien mi­neur. “Il avait de l’asthme, il s’étouf­fait, le pauvre. Un jour, en ren­trant du bou­lot, mon père l’a dé­cou­vert pen­du et il a dû le dé­cro­cher. Il ne sup­por­tait plus de s’étouf­fer. On a en­suite ré­cu­pé­ré notre grand-mère chez nous, c’était une époque où on ne lais­sait pas par­tir les an­ciens en mai­son de re­traite.” Plus qu’une fa­mille, les No­vès forment un clan, à en croire JeanC­laude. “On est une fa­mille très unie, on par­tage nos joies et nos peines. Et il ne faut sur­tout pas tou­cher à un membre. Si­non…” À la mai­son, on en­tend sur­tout la voix d’an­drée, la mère,

“Guy est tou­jours le même

et j’ai peur que, l’âge avan­çant, il ne soit en­core plus exi­geant. C’est peu­têtre son seul dé­faut: il a du mal à com­prendre que tout le monde ne soit pas comme lui” Jean-claude No­vès,

le grand-frère

se­cré­taire de di­rec­tion, la fa­mille”, se­lon Guy. Ray­mond, le père, tra­vaille lui comme élec­tri­cien à la ré­gie des trans­ports de la ville –“l’ou­vrier type ja­mais ma­lade”–, c’est un homme calme, ai­mant, mais aux co­lères aus­si rares que craintes. “Je n’ai pas pris beau­coup de tartes, mon frère Jean-claude, oui. Je l’ai vu glis­ser dans la pièce.” Mais c’est da­van­tage chez la ma­man qu’il faut cher­cher le ca­rac­tère du fils ca­det. “Elle gé­rait la mai­son et était as­sez directive. Guy tient beau­coup d’elle”, ob­serve Ch­ris­tian Gajan, ca­ma­rade d’études avec qui No­vès com­men­ce­ra plus tard sa car­rière d’en­traî­neur. “Elle ve­nait à tous ses matchs, pour­suit Serge Ga­ber­net, ar­rière et ca­pi­taine du Stade Tou­lou­sain au dé­but des an­nées 80. Elle était tou­jours à la même place et, par­fois, on l’en­ten­dait crier contre l’ar­bitre ou les ad­ver­saires.”

“J’ai même fait une émis­sion

avec Mi­chel Dru­cker”

Les pa­rents s’en­tendent sur un point: la pra­tique du sport pour leurs deux fils. Alors, le di­manche, ils em­mènent en voi­ture leurs en­fants et les co­pains du quar­tier à la cam­pagne pour cou­rir et ta­per dans un bal­lon. “Le sport a

“J’étais un mec de la rue, je me ba­gar­rais sou­vent. J’étais tur­bu­lent. Ça ne veut pas dire que je ga­gnais tout le temps”

Guy No­vès, du quar­tier Saint-mi­chel

tou­jours fait par­tie de notre édu­ca­tion, on a le chro­mo­some du sport dans la fa­mille. On com­mence à prendre du plai­sir quand on com­mence à avoir mal aux jambes”, se sou­vient Jean-claude. Au­jourd’hui en­core, le pe­tit frère af­fiche une sil­houette de jeune homme. À l’époque, le père pré­fère le foot, qu’il pra­tique. Le fils suit. “Je me re­vois te­nant la main de mon père, par­tir voir le TFC, il y avait une équipe co­hé­rente à l’époque. On ha­bi­tait à cinq mi­nutes à pied du Sta­dium. J’au­rais pu faire une car­rière dans le foot, j’étais tout le temps le bal­lon au pied.” Si la mère sur­veille de près les de­voirs, de­hors, les frères No­vès sont du genre dis­si­pé. “J’étais un mec de la rue, je me ba­gar­rais sou­vent, avoue Guy. J’étais tur­bu­lent. Ça ne veut pas dire que je ga­gnais tout le temps. C’était une autre époque. Au­jourd’hui, vous mon­tez dans les tours, vous pou­vez prendre un coup de cou­teau, on in­cite nos en­fants à fer­mer leur gueule et à par­tir en cou­rant.”

Si l’ado­les­cent court, ce n’est donc pas pour fuir les ba­garres, mais par un goût de l’ef­fort dé­jà bien af­fir­mé. C’est un pas­se­port pour une car­rière dans l’athlétisme. À 13 ans, il re­joint le TCMS (Tou­louse Che­mi­nots Ma­ren­go Sports) où son grand frère al­terne entre le XIII et le sprint. Guy opte lui pour le de­mi­fond et ef­fleure la vic­toire dès son pre­mier cross. Presque un de­mi-siècle plus tard, il garde en­core la deuxième place amère. “L’ar­ri­vée se fai­sait sur cette piste, à cô­té du Sta­dium. Je rentre en tête, je lâche les che­vaux pour dis­tan­cer le gars der­rière. Sauf qu’à 50 mètres de l’ar­ri­vée, on me dit: ‘Il y a un tour en­tier à faire.’ Là, je me fais prendre, j’étais cuit. Le mec s’ap­pe­lait Fal­ge­ra. Quinze jours après, aux cham­pion­nats des Py­ré­nées, je le re­trouve et là, je l’ai tué. Je me suis en­traî­né entre-temps.” Le ga­lo­peur de Saint-mi­chel en­chaîne alors les vic­toires et les re­cords. Il se fait une ré­pu­ta­tion. “J’ai même fait une émis­sion avec Mi­chel Dru­cker à Hos­se­gor sur la piste en herbe. Il y avait Mi­chel Ja­zy. On m’a sé­lec­tion­né en tant que meilleur ca­det, je ga­lo­pais der­rière leur voi­ture, ils avaient pla­cé une ca­mé­ra pour me fil­mer.” De sa car­rière de de­mi­fon­deur, il conserve tou­jours le re­cord de France ca­dets du 1 200 mètres (dis­tance au­jourd’hui dis­pa­rue) en 3’06’4’, le 4 juillet 1971. “Les spé­cia­listes di­saient que j’étais pro­mis à une grande car­rière sur 5 000 mètres. Si c’était à re­faire, je re­fe­rais pa­reil, mais je re­grette un pe­tit peu de ne pas sa­voir quel ni­veau j’au­rais pu at­teindre comme cou­reur.”

À l’ori­gine de ce (pe­tit) re­gret, il y a l’an­née 73. Le jeune ba­che­lier pré­pare le concours d’en­trée au CREPS de Tou­louse afin de conci­lier sa car­rière d’ath­lète et son as­pi­ra­tion à de­ve­nir pro­fes­seur d’édu­ca­tion phy­sique, un ho­ri­zon qui l’ai­mante de­puis son en­fance. “Mes pa­rents louaient deux chambres à des jeunes étu­diants fu­turs profs de gym. Mais ma mère est tel­le­ment ma­ter­nelle qu’elle s’oc­cu­pait d’eux, elle les fai­sait dî­ner. Ils étaient tout le temps avec nous. J’avais 10 ans, j’étais tout le temps avec ces types de 20 ans. Ça a ger­mé en moi. Ça me pa­rais­sait une vie chouette.” Un di­manche ma­tin, le des­tin dé­cide de lui mettre un bal­lon ovale entre les mains. “Je suis au TCMS à cou­rir comme tous les di­manches et l’équipe de rugby doit se bar­rer dans l’aude pour un match pas simple. Je ne me sou­viens plus du ni­veau, deuxième division, troi­sième. Il leur manque un mec. Un type vient me voir et me de­mande si je ne veux pas ve­nir pour dé­pan­ner. Je suis par­ti avec eux, j’ai mar­qué trois ou quatre es­sais. Je ga­lo­pais, je contour­nais les types, je fai­sais 10,6 se­condes au 100 mètres. Per­sonne ne cou­rait aus­si vite. Je ne sa­vais pas jouer au rugby, mais j’étais adroit. Et après, il fal­lait quand même m’at­tra­per...” Le de­mi-fon­deur a cho­pé le vi­rus et signe une li­cence au Stade Tou­lou­sain dans la fou­lée. Au concours d’en­trée du CREPS, il pré­sente rugby comme sport col­lec­tif mais ré­colte un pauvre 6/20. L’élève No­vès livre son ex­pli­ca­tion. “Comme tous les mecs jouent leur note, ils ne te filent pas les bal­lons. Et comme tu joues ai­lier et que tu ne sais pas jouer, tu cours. Ils m’ont vu cou­rir et m’ont fi­lé 6 pour ne pas mettre 0.” Une note qui ne l’em­pê­che­ra pas de ter­mi­ner ma­jor de pro­mo et de cham­brer pen­dant des an­nées un de ses exa­mi­na­teurs, Ro­bert Bru, prof au CREPS et son fu­tur en­traî­neur au Stade Tou­lou­sain.

Fâ­ché, il claque la porte

des Bleus

Mal­gré ses manques, le nou­veau ve­nu grille les étapes. D’abord en ré­serve, puis avec la grande équipe du Stade à la suite d’une sé­rie de bles­sures. “Les en­traî­neurs me prennent à Tulle, on fait match nul, der­rière, j’ai été ti­tu­laire pen­dant treize ans”, ré­sume-t-il. “Quand il est ar­ri­vé, il nous a pas mal em­mer­dés, ba­lance avec ten­dresse Serge Ga­ber­net. Il cou­rait beau­coup et il nous en fai­sait ba­ver lors des foo­tings, on se de­man­dait: ‘Mais c’est qui ce type?’ Ni­veau rugby, di­sons qu’il avait quelques no­tions, mais il a vite com­pris.” L’an­cien du TCMS n’est pas le pre­mier trans­fuge de l’athlétisme, “sauf que les autres sprin­teurs étaient ter­ri­fiés sur un ter­rain, re­si­tue Jean-claude Skre­la, son illustre co­équi­pier alors. Pas Guy, c’est une ques­tion de tem­pé­ra­ment.” Très vite, il de­vient in­con­tour­nable, à une époque où Tou­louse mange son pain noir. Le club at­tend un titre de­puis 1947. Pire en­core, il fer­raille pour le main­tien en 1976 jus­qu’à la der­nière jour­née, mal­gré les Skre­la, Jean-pierre Rives ou Wal­ter Span­ghe­ro dans son ef­fec­tif. Les rouge et noir s’in­clinent à Va­lence mais sauvent leur tête grâce au match nul pro­vi­den­tiel de Per­pi­gnan face à leur ad­ver­saire di­rect, Tulle. Un épi­sode que No­vès, de­ve­nu ma­na­ger, a tou­jours mis en lu­mière. “Il me semble qu’à cette époque-là, le Stade Tou­lou­sain n’était pas un grand club. Si on évoque l’his­toire, on s’aper­çoit que c’est très com­pli­qué de ga­gner et ce qu’on a fait avec tous ceux qui sont pas­sés par le club de­puis les an­nées 1980, c’est phé­no­mé­nal. Ça ne veut pas dire que ça va du­rer non plus. Il ne faut pas in­sul­ter les gens en ce mo­ment et faire des com­pa­rai­sons avec ce qu’on a fait du­rant un cer­tain temps. Il faut connaître ses ra­cines, on pour­rait ne plus exis­ter si on n’avait pas été sau­vés par d’autres. Le Stade se­rait tom­bé un étage en des­sous, ne plus avoir de moyens, voir ses joueurs par­tir comme ce­la s’est pas­sé au Toec (l’autre club de Tou­louse à l’époque, ndlr).”

“Les spé­cia­listes di­saient que j’étais pro­mis à une

grande car­rière sur 5 000 mètres. Si c’était

à re­faire, je re­fe­rais pa­reil, mais je re­grette un pe­tit peu de ne pas sa­voir quel ni­veau j’au­rais pu at­teindre comme

cou­reur” Guy No­vès, l’an­cien de­mi-fon­deur

Sur le ter­rain, l’as­cen­sion du joueur est ver­ti­gi­neuse. Moins d’un an après ses dé­buts, l’ai­lier part ga­lo­per en équipe de France. Si une en­torse de la che­ville le prive du Grand-che­lem de 1977, il par­ti­cipe à la vic­toire en no­vembre de la même an­née face aux Blacks, à quelques hec­to­mètres de la mai­son fa­mi­liale, au Sta­dium. Mais la lune de miel avec les Bleus ne dure pas. La faute peut-être à un ca­rac­tère dé­jà bien af­fir­mé. “Une fois, à l’aé­ro­port avec mon co­pain Da­niel Bus­taf­fa, l’autre ai­lier de l’équipe, on s’était pro­me­nés avec un pan­neau ‘On veut des bal­lons’. On trou­vait qu’on n’en tou­chait pas as­sez. Ça n’avait pas été bien pris.” L’en­traî­neur Fer­nand Ca­ze­nave goûte peu l’ir­ré­vé­rence et me­nace de le ren­voyer. “On était dans le rugby ama­teur, on pre­nait 13 francs par jour, alors il m’est ar­ri­vé de sau­ter par la fe­nêtre et d’al­ler en boîte. Évi­dem­ment, on se fai­sait en­gueu­ler, ce qui est nor­mal, mais on ne le vi­vait pas bien.” En 1979, il claque la porte du XV de France après une in­com­pré­hen­sion de trop avec le co­mi­té de sé­lec­tion. “Contre la Rou­ma­nie, on me de­mande de rem­pla­cer Gour­don bles­sé et de jouer à droite, alors que j’ai tou­jours évo­lué à gauche. On gagne mais je ne suis pas très bon. Le tour­noi dé­marre, Gour­don re­vient, on garde Ave­rous à gauche et on me laisse à la mai­son. Je suis im­pul­sif, mais ils au­raient pu m’ap­pe­ler. Je rends ser­vice et je me fais bai­ser.” Sa car­rière in­ter­na­tio­nale bloque à 24 ans à sept pe­tites sé­lec­tions, mais sans re­gret. “Je fai­sais mes études, je jouais au Stade, au bout d’un mo­ment, je me suis dit: ‘J’ar­rête, j’en ai marre de ces his­toires, je vais prendre du plai­sir avec mes co­pains au club.’” Sur­tout qu’une nou­velle ère s’an­nonce à Tou­louse avec l’ar­ri­vée de Ro­ber Bru à la tête de l’équipe. En 1980, les Haut-ga­ron­nais dé­fient en fi­nale le grand Bé­ziers, dont le pack de mam­mouths écrase le rugby fran­çais. La dé­faite est courte –10-6– et dif­fi­cile à di­gé­rer pour No­vès. “On prend un es­sai parce que je loupe Mi­chel Fabre. Je suis plan­qué der­rière un re­grou­pe­ment, je ne le vois pas sor­tir et je suis pris.” Vexé aus­si. “Guy était comme un fou, il le cher­chait par­tout sur le ter­rain, il vou­lait le cre­ver, exa­gère à peine Ga­ber­net. Il faut par­ler avec ses ad­ver­saires, ils vous di­ront que c’était un con.” Ce qui sonne comme un com­pli­ment.

“Guy n’aime pas les beu­ve­ries, il aime gar­der le contrôle. Il n’aime pas les gens bour­rés parce que ça dé­truit. En soi­rée, ce n’est pas quel­qu’un qui va ap­pe­ler tout le monde

‘mon ami’” Phi­lippe Rou­gé-tho­mas, an­cien co­équi­pier et ad­joint

Même un pi­lier de mé­tier comme Claude Por­to­lan sou­ligne les qua­li­tés de com­bat­tant de ce­lui qui de­vien­dra son en­traî­neur. “Quand les ai­liers en face af­fron­taient Guy No­vès, je peux vous dire qu’ils n’étaient pas contents. Et puis, il était le pre­mier à ve­nir co­gner quand il y avait une ba­garre gé­né­rale, il ne fai­sait pas la queue.”

“Le mec tombe comme une pa­lombe

à la chasse”

À Tou­louse, où même “les mé­més aiment la castagne” comme dit la chan­son de Claude Nou­ga­ro, ce sont les ar­rières qui cognent, à en croire Ga­ber­net. “Il y a une pho­to d’un match à Ma­za­met où nous, les trois-quarts, on est en train de se battre, alors que nos avants sont plan­qués der­rière. Di­sons qu’on avait de la per­son­na­li­té. Les arbitres ne di­saient rien à l’époque quand il y avait un mar­ron qui par­tait. Pour être ex­pul­sé, il fal­lait mettre un coup de pied dans la tête d’un mec au sol. Guy a dû prendre deux, trois rouges.” Le prin­ci­pal concer­né en re­cense même quatre, le plus mar­quant contre Bé­ziers, lors d’un hui­tième de fi­nale re­tour, en 1983. “On les do­mine, on va ga­gner, on sent qu’ils sont fra­gi­li­sés, re­vit-il. Dans un re­grou­pe­ment, je prends les doigts de Pal­mié dans les yeux. Il n’y a rien de plus hor­rible quand vous êtes dans un re­grou­pe­ment. Je dé­gou­pille com­plet. Je saute sur Jean-paul Me­di­na, l’ai­lier qui jouait en face. On se re­trouve sur la piste. Tout le monde s’ar­rête et nous, on conti­nue à se frap­per comme des idiots. Moi par­ti­cu­liè­re­ment. L’ar­bitre nous file deux rouges. Ça a tout fou­tu en l’air, je fai­sais par­tie des joueurs qui pou­vaient faire bas­cu­ler un match.” Le joueur est san­guin. Et pas seule­ment sur la pe­louse. Par­fois, il lui ar­rive de grim­per dans les tri­bunes pour s’ex­pli­quer avec un spec­ta­teur qui a eu le mal­heur de lui ser­vir un nom d’oi­seau. Serge Ga­ber­net paye son anec­dote. “Je me rap­pel­le­rai tou­jours d’un match à Agen contre Bayonne. Toute la soi­rée, on se fait in­sul­ter – faut dire que les Tou­lou­sains, à Agen, on n’était pas trop ai­més. En sor­tant des ves­tiaires, il y avait un Age­nais dans les arbres, il avait re­gar­dé le match. Le type de­vait être à une quin­zaine de mètres de nous, de l’autre cô­té du grillage, et il nous in­sul­tait tant qu’il pou­vait. Alors, avec Guy, on ra­masse des cailloux pour le ca­nar­der. On fi­nit par le tou­cher et il tombe comme une pa­lombe à la chasse. Je pense qu’il a dû avoir un peu mal, mais il s’est vite re­le­vé pour par­tir en cou­rant.”

En de­hors du ter­rain, aus­si, Guy No­vès as­si­mile les moeurs et cou­tumes du rugby. Après quelques mois d’adap­ta­tion, il s’ini­tie aux joies de la troi­sième mi-temps et em­mène les co­pains en vi­rée à bord de sa Toyo­ta Celica GT. “Joueur, Guy, c’était un drôle de vi­ce­lard, il sa­vait bien s’amu­ser”, com­pli­mente Claude Por­to­lan. “At­ten­tion, on fai­sait la bringue, mais tous en­semble, pré­cise l’in­té­res­sé. On al­lait jouer au billard dans un bar sur le bord du ca­nal du Mi­di. Jus­qu’à une heure du match, on était au billard.” Fê­tard oui, bu­veur, un peu, mais avec mo­dé­ra­tion, as­sure Phi­lippe Rou­gé-tho­mas. “Guy n’aime pas les beu­ve­ries, il aime gar­der le contrôle. Il n’aime pas les gens bour­rés parce que ça dé­truit. En soi­rée, ce n’est pas quel­qu’un qui va ap­pe­ler tout le monde ‘mon ami’. Il a ses amis de­puis des an­nées, ce n’est pas une gi­rouette.” Ni­veau coeur non plus. No­vès re­trouve et épouse Fran­çoise, son grand amour de jeu­nesse, étu­diante en mé­de­cine, mère d’un pe­tit Vincent qu’il adop­te­ra plus tard. Le jeune ma­rié ter­mine alors ses études pour de­ve­nir prof de sport. Le Stade tient d’ailleurs du re­père es­tu­dian­tin, ce qui n’est pas qu’un avan­tage pour pro­lon­ger les soi­rées. “On dis­po­sait de da­van­tage de temps libre pour s’en­traî­ner que si on avait eu un bou­lot, sou­ligne Ran­coule. On a été les pre­miers à pas­ser à quatre séances par se­maine.”

“Ja­mais vou­lu être en­traî­neur

de rugby”

Alors que Jean Fabre ac­cède à la pré­si­dence et donne des ou­tils pro­fes­sion­nels à un club qui fonc­tionne sur­tout au bé­né­vo­lat, Pierre Ville­preux prend le re­lais de Ro­bert Bru et dé­ve­loppe la théo­rie du jeu en mou­ve­ment ini­tiée par Re­né De­le­place quelques an­nées plu­tôt. Jean-claude Skre­la le re­joint la sai­son sui­vante pour for­mer le duo à l’ori­gine de ce que l’on ap­pel­le­ra le jeu à la tou­lou­saine. “On était en rup­ture avec le jeu qui don­nait des ré­sul­tats à l’époque, ce­lui de Bé­ziers, re­si­tue Ville­preux. On don­nait de la li­ber­té aux joueurs, on mi­sait sur leur in­tel­li­gence.” Cette chère “in­tel­li­gence si­tua­tion­nelle” avant-gar­diste à la­quelle Guy No­vès sous­crit avec gour­man­dise. “Comme quelques autres, il était prof D’EPS, et ça nous ai­dait à dé­ve­lop­per cette ap­proche théo­rique. Il était ra­pide, bon re­lan­ceur et cor­res­pon­dait au jeu que je sou­hai­tais mettre en place.” En 1985, les hommes de Ville­preux et Skre­la sou­lèvent en­fin ce bou­clier de Bren­nus après une fi­nale d’an­tho­lo­gie contre Tou­lon, rem­por­tée en pro­lon­ga­tion. Bar­bu et le che­veu long, No­vès al­lume quelques mèches et ose même un drop dans les der­nières mi­nutes. Trois dé­cen­nies plus tard, Jean-mi­chel Ran­coule se tient en­core les côtes. “Il le tente à 30 mètres des po­teaux de­puis son aile gauche, et le bal­lon ter­mine à droite, sur mon aile, à l’en­trée des 22 mètres. C’était un pré­cur­seur, ce­lui qui a réa­li­sé la pre­mière passe au pied du rugby, c’est Guy, sans le sa­voir.” Pas de drop l’an­née sui­vante, mais un nou­veau titre, cette fois face à Agen. De­ve­nu en­sei­gnant au col­lège du Bois de la Barthe, à Pi­brac, où il a mon­té son équipe de rugby, le tren­te­naire pèse dans le ves­tiaire sta­diste et n’hé­site pas à li­vrer son éclai­rage au­près de ses en­traî­neurs sur les orien­ta­tions tac­tiques.

Le dé­but d’une vo­ca­tion? “Je n’ai ja­mais vou­lu être en­traî­neur de rugby quand j’étais joueur”, as­sure-t-il pour­tant. Mais d’autres vont le pen­ser pour lui. “En 1987, Ville­preux m’a dit qu’il fal­lait que j’ar­rête si­non Da­vid Ber­ty, qui avait 17 ans de moins que moi, ne joue­rait ja­mais. Il avait aus­si sû­re­ment vu en moi un cer­tain ta­lent lors de nos dis­cus­sions sur la pré­pa­ra­tion phy­sique ou d’autres choses, et il m’a de­man­dé si j’étais in­té­res­sé pour en­traî­ner les ju­niors. Je l’ai fait na­tu­rel­le­ment et nous sommes cham­pions la pre­mière an­née (en 1988, ndlr) avec

“Quand les ai­liers en face af­fron­taient Guy No­vès, je peux vous dire qu’ils n’étaient pas contents. Et puis, il était le pre­mier à ve­nir co­gner quand il y avait une ba­garre gé­né­rale, il ne fai­sait pas la queue” Claude Por­to­lan, an­cien co­équi­pier et joueur

Ch­ris­tian Gajan.” Le len­de­main, il re­chausse les cram­pons une der­nière fois pour dé­pan­ner face à Dax, en fi­nale du chal­lenge Yves-du-ma­noir. Tou­louse l’em­porte et “Guy trouve le moyen de se battre avec un pi­lier dac­quois”, pré­cise Claude Hé­lias. Des adieux réus­sis, donc. La sai­son sui­vante, la crise pointe dans les ves­tiaires du Stade. Cer­tains cadres re­mettent en cause les mé­thodes du duo Ville­preuxS­kre­la. Ce der­nier en garde en­core une cer­taine ran­coeur. “Deux joueurs, Karl Ja­nik et Al­bert Ci­ga­gna, ont vou­lu prendre le pou­voir à ma place à ce mo­ment-là. J’étais la per­sonne qui al­lait gê­ner leur fonc­tion­ne­ment.” Ab­sor­bé par sa thèse sur le rugby qu’il pré­pare à Pa­ris, Ville­preux dé­serte sou­vent les bords de la Ga­ronne. Ran­coule, De­nis Char­vet, Di­dier Co­dor­niou, Rou­géT­ho­mas, entre autres, sug­gèrent à Jean Fabre d’ap­pe­ler leur co­pain Guy No­vès pour of­fi­cier comme tam­pon entre le groupe et les coachs. “Il y avait une cer­taine usure, Ville­preux et Skre­la étaient là de­puis 1983, on a sen­ti qu’il fal­lait un nou­veau dis­cours”, jus­ti­fie Ran­coule.

Le duo mue en trium­vi­rat. Du jour au len­de­main, le ré­cent re­trai­té des ter­rains di­rige ceux qui étaient en­core ses co­équi­piers et co­pains de soi­rées quelques se­maines plus tôt. Ville­preux le met alors en garde. “Je lui avais dit: ‘Fais at­ten­tion, tu n’es plus le co­pain des joueurs, tu t’en rendras compte plus tard.’” Claude Por­to­lan ob­serve la tran­si­tion. “Il nous di­sait qu’il ne fal­lait pas boire et se cou­cher tôt, je lui rap­pe­lais com­ment il était avant et lui ré­pon­dait: ‘Avant, c’était avant.’ Voi­là, c’est du Guy No­vès.” Mais le nou­vel en­traî­neur en im­pose dé­jà et gagne très vite le res­pect du ves­tiaire. Por­to­lan, tou­jours: “Tout le monde avait confiance en lui, pas parce que c’était un co­pain, parce qu’on sen­tait qu’il était fait pour ça.” Le style No­vès émerge, ce­lui d’un me­neur d’hommes ca­pable de re­tour­ner le cer­veau de n’im­porte qui. “Il n’est pas du genre à pro­non­cer des grands dis­cours de fa­çade de­vant tout le groupe, sou­ligne Rou­gé-tho­mas. Il tra­vaille in­di­vi­duel­le­ment. Il chope les mecs en tête-à-tête comme j’ai ra­re­ment vu faire.” Et les ré­sul­tats suivent, le Stade vient à bout de Tou­lon lors de la fi­nale de 1989. Mais der­rière les sou­rires et la fête au Ca­pi­tole, la si­tua­tion de­vient étouf­fante entre les trois tech­ni­ciens. No­vès di­ra un jour avoir eu l’im­pres­sion d’être “le lar­bin” des deux autres. “Il n’a pas très bien vé­cu le fait de de­ve­nir notre ad­joint, concède Skre­la. Ja­mais il n’a été dit qu’il al­lait nous suc­cé­der. Mais les choses de­vaient ne pas être très claires pour lui.” Au­jourd’hui, le troi­sième homme joue l’apai­se­ment avec ses deux an­ciens men­tors. “J’étais un jeune en­traî­neur et je n’avais pas les com­pé­tences que j’ai pu ac­qué­rir

“Il n’a pas très bien vé­cu le fait de de­ve­nir notre ad­joint. Ja­mais, il n’a été dit qu’il al­lait nous suc­cé­der. Mais les choses de­vaient ne pas être très claires pour lui”

Jean-claude Skre­la, co­en­traî­neur du Stade Tou­lou­sain avec

Pierre Ville­preux et No­vès

au fil des an­nées. J’ai ap­pris mon bou­lot au­près d’eux. Je leur dois ça. Est-ce que j’au­rais été ca­pable de prendre seul la tête de l’équipe pre­mière en 1990? Je ne pour­rai ja­mais ré­pondre à ça.” Jean Fabre doit, lui, y ré­pondre. Le pré­sident réunit les trois au­tour d’une table pour trou­ver une so­lu­tion. En vain. “Je me suis re­trou­vé, en 1990, à de­voir tran­cher entre Ville­preux-skre­la et Guy. Les deux me di­saient ‘nous, on conti­nue mais Guy, non’ et lui me ré­pon­dait ‘moi, je conti­nue mais eux, non’. La si­tua­tion était blo­quée. Il au­rait été in­vrai­sem­blable que je tranche en fa­veur de Guy qui ve­nait d’ar­ri­ver. Il n’a pas du tout ap­pré­cié, et je le com­prends.” Fabre lui pro­pose de di­ri­ger les espoirs. Il re­fuse et claque la porte.

Pas­sions foo­ting et ma­çon­ne­rie

Dé­bute alors un court exil. Pas un homme d’exo­tisme, No­vès file à Bla­gnac, de l’autre cô­té de la ro­cade, à dix mi­nutes du stade des SeptDe­niers. “J’avais dé­ci­dé de tout ar­rê­ter quand mon ami Ro­ger Viel (un an­cien par­te­naire au Stade, ndlr), qui ve­nait d’être nom­mé pré­sident, m’a ap­pe­lé, il avait be­soin d’un mec avec un peu de no­to­rié­té pour en­ca­drer ses deux en­traî­neurs. Je suis pas­sé d’un club qui était avan­cé dans le tra­vail à un autre to­ta­le­ment ama­teur.” Le ma­na­ger tente bien d’ini­tier ses nou­veaux joueurs aux joies de la pré­pa­ra­tion phy­sique. L’un d’eux, Serge San­chez, en souffle en­core. “Pour le pre­mier match, il a de­man­dé à ce qu’on prenne nos bas­kets, on se de­man­dait pour­quoi. On a com­pris quand, à la fin du match, il nous a de­man­dé d’al­ler faire des tours de ter­rain pour éli­mi­ner les toxines. Nous, avant, c’était plus la ré­cu­pé­ra­tion à la bière.” La greffe ne prend pas. Au bout d’un an, Viel quitte la pré­si­dence et son ami s’en va avec lui. Le voi­là en­fin avec du temps de­vant lui pour ter­mi­ner les tra­vaux de sa mai­son et de celle de son frère. “J’ai fait ma­noeuvre là-bas, lance-t-il avec or­gueil. Un mé­de­cin peut être ma­çon mais un ma­çon ne peut pas être mé­de­cin. Si on n’est pas trop con, on peut ar­ri­ver à mon­ter un mur. Et puis, ma femme et moi n’avions pas un rond à l’époque. Elle ter­mi­nait ses études d’anes­thé­siste et moi, j’étais prof. Heu­reu­se­ment, on a eu un prix sur le ter­rain.” Pen­dant des an­nées, les fran­gins en­chaînent les bé­ton­nières, montent des murs et plantent une cen­taine d’arbres. “Je lui ai prê­té un ca­mion benne très an­cien pour l’oc­ca­sion, n’a pas ou­blié Ch­ris­tian Gajan. C’était un 3,5 tonnes, avec une benne mé­ca­nique, il l’a trop char­gé, le ca­mion est mort. Il aime ti­rer les ob­jets et les hommes jus­qu’au bout.” À com­men­cer par lui-même. Après les cours, il rentre en foo­ting de son do­mi­cile de Co­lo­miers à Pi­brac. “Je ne sais pas com­bien de ki­lo­mètres il y a entre les deux (en­vi­ron 7, ndlr). Quand il ar­ri­vait, je l’ar­ro­sais avec le tuyau pour le ra­fraî­chir avant d’at­ta­quer la jour­née de chan­tier, rem­bo­bine son frère. On tra­vaillait toute la jour­née comme des fous et il re­par­tait en foo­ting. Un truc de ma­lade.”

Quand il n’a pas les mains dans le mor­tier, Guy No­vès ap­prend à ses élèves à mon­ter à la corde, ou l’art du cloche pied au triple-saut et conti­nue d’en­chaî­ner les titres de cham­pion de France sco­laire avec son équipe. Dans ce pe­tit col­lège de cam­pagne, il met en place une usine à rugby avec deux, voire trois en­traî­ne­ments par se­maine, entre mi­di et deux. À la Barthe, il a sym­pa­thi­sé avec Claude Hé­lias, qui fi­nance ses études d’ex­pert-comp­table en fai­sant le pion. “À la can­tine, par exemple, il fal­lait que ses joueurs passent avant tout le monde pour qu’ils puissent s’en­traî­ner. Comme j’étais sur­veillant, j’or­ga­ni­sais ça”, ex­plique ce­lui qui re­dres­se­ra les comptes du Stade Tou­lou­sain quelques an­nées plus tard. Le prof-en­traî­neur réa­lise des mi­racles avec des élèves qui, pour une ma­jo­ri­té, n’ont ja­mais ma­nié un bal­lon ovale. Jean-luc Sa­dour­ny et Da­vid Skre­la sont les ex­cep­tions qui confirment la règle. “Il al­lait cher­cher d’autres spor­tifs pour les mettre au rugby, confirme Da­vid, le fils de JeanC­laude, et fu­tur in­ter­na­tio­nal. Il ar­ri­vait à convaincre le ju­do­ka de faire pi­lier, le bas­ket­teur de s’es­sayer en deuxième ligne.” Une an­née, il laisse son fils Vincent (ac­tuel maire de Bal­ma sous la ban­nière Les Ré­pu­bli­cains) sur le banc pour la grande fi­nale. “Il a com­pris la dé­ci­sion, coupe le pa­ter­nel. Il était moins bon que les autres. Les gosses s’éva­luent vite, ils savent très bien qui sont les meilleurs.” Et puis, il s’agit tou­jours de mettre toutes les chances de son cô­té, sur­tout lors des chocs face à l’équipe du col­lège de Saint-lys, en­traî­née par son co­pain Serge Ga­ber­net. Un jour, les deux manquent d’ailleurs d’en ve­nir aux mains. “Nos équipes s’étaient ren­con­trées l’après-mi­di, et le soir, à l’en­traî­ne­ment, on s’était sé­rieu­se­ment ex­pli­qués, ad­met Ga­ber­net. Pas bat­tus, mais pas loin. Je lui re­pro­chais d’avoir tri­ché sur les li­cences, il y avait quelques ca­dets dans l’équipe des mi­nimes.” Une ver­sion tou­jours dé­men­tie par l’ac­cu­sé. “Il a per­du et a ra­con­té aux autres que je tri­chais. Au dé­but, on a ri­go­lé, mais à la fin, ça a com­men­cé à m’éner­ver et on a dû nous sé­pa­rer.”

En­traî­neur cham­pion de France

à 18 000 francs par mois

À l’ap­proche de la qua­ran­taine, l’hy­per­ac­tif marque une pause et pense “pro­fi­ter des week-ends, des co­pains, des bringues”. La mai­son est en­fin ter­mi­née, il a deux filles, la sta­bi­li­té de l’em­ploi,

“Nos équipes s’étaient ren­con­trées l’après

mi­di, et le soir, à l’en­traî­ne­ment, au stade, on s’était sé­rieu­se­ment

ex­pli­qués. Je lui re­pro­chais d’avoir tri­ché sur les li­cences, il y avait quelques ca­dets dans l’équipe des mi­nimes” Serge Ga­ber­net, co­équi­pier au Stade Tou­lou­sain et en­traî­neur ri­val dans le

cham­pion­nat sco­laire

les va­cances d’été tou­jours à Port-leu­cate, comme avec ses pa­rents, dans le temps, et la fo­rêt voi­sine pour ti­rer quelques lièvres et bé­casses, lui qui en­tre­pose un fu­sil dans chaque pièce et qui chas­sait le la­pin aux abords des Sept-de­niers quand il ap­par­te­nait en­core à la fa­mille du Stade Tou­lou­sain. Ce qui lui a va­lu, un soir, une mise en joue par la BAC. Mais voi­là que Tou­louse tra­verse une crise fi­nan­cière sans précédent. Le club a∞che un trou de 1,5 mil­lion d’eu­ros, deux fois son bud­get de l’époque. L’avo­cat Jean-re­né Bous­ca­tel en prend la pré­si­dence en oc­tobre 1992, Ville­preux est dé­jà par­ti, Skre­la va suivre, le duo Gajan-ci­ga­gna ré­cu­père l’équipe. L’ex­pé­rience ne dure qu’une sai­son et le nom de No­vès est souf­flé à l’oreille de Bous­ca­tel par son an­cien co­équi­pier et joueur, Karl Ja­nik, à en croire Claude Hé­lias. “Bous­ca­tel dit que c’est son idée, mais Karl avait de­man­dé à dé­jeu­ner avec moi, on avait par­lé du Stade, des pro­blèmes ren­con­trés et de Guy comme fu­tur en­traî­neur. Je lui avais ex­pli­qué ce qu’il avait réa­li­sé à Pi­brac avec les jeunes, son ap­port, sa fer­veur, et il en a par­lé en­suite à Bous­ca­tel.” “Je ne sais pas qui a souf­flé mon nom, sou­pire un No­vès peu in­té­res­sé par la ques­tion. Karl Ja­nik a émis cer­taines opi­nions, oui. Par­fois, il me l’a rap­pe­lé.”

Il ne dé­taille pas. Mais plus qu’une fa­çon d’es­qui­ver, il faut y voir les traces d’une édu­ca­tion dans un mi­lieu ou­vrier. Claude Hé­lias ba­lise: “Ce­lui qui a of­fi­ciel­le­ment pris l’ini­tia­tive de faire re­ve­nir Guy, c’est Bous­ca­tel. Ce­lui qui a ap­pe­lé Guy, c’est aus­si Bous­ca­tel. Mais Bous­ca­tel, sa prin­ci­pale qua­li­té, c’est de sa­voir ré­cu­pé­rer le mé­rite des autres. Il sait s’ar­ro­ger des réus­sites et re­mettre sur le dos d’au­trui ce qui ne marche pas. Guy sait quelle est l’es­time de Karl Ja­nik à son égard. Mais il a tou­jours choi­si de jouer le jeu et de res­pec­ter son pré­sident, ce­lui qui l’a ap­pe­lé et qui avait la lé­gi­ti­mi­té pour va­li­der son re­tour au Stade Tou­lou­sain. Guy est lé­gi­ti­miste. Il a consi­dé­ré que c’était son pa­tron.”

Le contrat est si­gné dans un pe­tit bar place du Sa­lin et le sa­laire avoi­sine les 18 000 francs, “le double de ce que je gagne comme prof”. Au dé­part, No­vès par­tage la lu­mière et le tra­vail avec Serge Laïrle –en­core un an­cien du Stade, en­core un prof D’EPS– comme en­traî­neur, avec les mêmes pré­ro­ga­tives. Le pre­mier cha­pote les ar­rières, le se­cond les avants, les deux doivent com­po­ser aus­si avec l’in­fluence d’un Ci­ga­gna re­de­ve­nu joueur. Le duo marche sur des oeufs, mais les ré­sul­tats vont très vite par­ler pour eux. De 1994 à 1997, le Parc des Princes de­vient un jar­din tou­lou­sain avec quatre Bren­nus aux­quels s’ajoute la toute pre­mière Coupe d’eu­rope, en 1996. Mais, très vite, le mous­ta­chu Laïrle s’ef­face au pro­fit de son co­lis­tier, meilleur client pour les mé­dias, et dont l’in­fluence dé­borde du ter­rain avec l’ar­ri­vée de Hé­lias comme pré­sident du con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion, puis, plus tard, en 1997, de Ran­coule pour cha­peau­ter le re­cru­te­ment. Le re­gret­té Da­niel San­ta­mans et Ch­ris­tian Gajan vont suc­cé­der à Laïrle, qui re­vien­dra quatre ans plus tard. Mais le boss s’ap­pelle dé­jà No­vès, même s’il ne de­vien­dra ma­na­ger en titre qu’en 2002, an­née où il ar­rête l’en­sei­gne­ment et de­vient un pro­fes­sion­nel du rugby, à presque 50 ans. “L’ex­pé­rience en trio avec Ville­preux et Skre­la l’a vrai­ment mar­qué, il s’est dit ‘plus ja­mais’ et a cher­ché à gar­der le contrôle, note Gajan. Il va tou­jours se mé­fier un peu. Ça peut le rendre ri­gide. On s’est fâ­chés à un mo­ment, mais ça va mieux. D’ailleurs, je suis tou­jours res­té son as­su­reur.” Les ré­con­ci­lia­tions sont pour­tant rares. Ci­ga­gna, Ca­zal­bou et d’autres: la liste des an­ciens co­pains, ca­ma­rades de jeu ou joueurs ché­ris avec les­quels la rup­ture est consom­mée, est longue. Ques­tion de ca­rac­tère sans doute. “Guy est ra­re­ment sur­pris, il an­ti­cipe tout et donc, il est ra­re­ment pris à dé­faut. Mais il peut être sur­pris par des ré­ac­tions hu­maines de per­sonnes pour les­quelles il a de l’es­time. Quand il donne sa confiance, il at­tend qu’on la lui rende puis­sance dix”, pré­vient Hé­lias. Un aver­tis­se­ment qui marche pour les Bleus. L’an­cien cou­reur a en­core du souffle et en­tend re­muer le XV de France à sa fa­çon. “Ceux qui ne sont pas d’ac­cord, ils vont dé­ga­ger”, me­nace le sé­lec­tion­neur en ca­res­sant son ber­ger al­le­mand en­fin au­to­ri­sé à en­trer. Sans doute qu’il ai­me­rait fa­çon­ner ses joueurs un peu à son image. Des hommes qui ga­lopent avec une cer­taine per­son­na­li­té. “Il te faut des tur­bu­lents dans une équipe. À la li­mite, il ne fau­drait que ça. Des mou­tons, tu ne peux pas en faire des ma­chines de guerre.” D’ailleurs, le fu­sil de chasse est dé­jà prêt. Reste juste à choi­sir le­quel. TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR GL, AM ET AP

“Un mé­de­cin peut être ma­çon mais un ma­çon ne peut pas être mé­de­cin. Si on n’est pas trop con, on peut ar­ri­ver à mon­ter

un mur” Guy No­vès à pro­pos de la construc­tion

de sa mai­son

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