POCOCK MI­NUTE

Il a gran­di dans un foyer chré­tien du Zim­babwe, il cite Jé­sus, Mère Teresa, Martin Lu­ther King et Nel­son Man­de­la, s’in­té­resse à Carl Jung et à la bo­ta­nique, ne porte pas de marque, trouve le ca­pi­ta­lisme grimpe le Ki­li­mand­ja­ro et pêche dans le Zam­bèze… Dav

Tampon! - - News - PAR NI­CO­LAS TAIA­NA / PHO­TOS: PANORAMIC ET DR

Les gardes-chasse battent le sen­tier. Alors qu’ils font dans la fou­lée sou­te­nue et fre­donnent des chants ban­tous, l’un des leurs les es­corte, poi­gnant son fu­sil d’as­saut Fa­mas à deux mains. Par­mi eux, un autre gaillard tente de se fondre dans le dé­cor. Da­vid Pocock suit le train d’un pas léger. Ma­li­langwe n’a pas de se­cret pour lui. Son grand-père, dont il est ve­nu souf­fler les 80 bou­gies, s’est long­temps oc­cu­pé de cette ré­serve na­tu­relle du Sud-est du Zim­babwe où sur­vivent tant bien que mal quelques di­zaines de rhi­no­cé­ros. Alors pour dé­fendre le tré­sor mai­son et tra­quer les bra­con­niers, le troi­sième ligne de l’aus­tra­lie fait comme sur une pe­louse: il met le nez de­dans. Dans un pick-up de for­tune lan­cé à toute vi­tesse sur des che­mins de terre ou en par­ti­ci­pant aux en­traî­ne­ments mi­li­taires des scouts, qui com­prennent sur­tout de la mus­cu­la­tion im­pro­vi­sée à l’air libre, le meilleur grat­teur de bal­lon dans les re­grou­pe­ments de la Coupe du monde s’y file. Après avoir sillon­né le Bots­wa­na et l’afrique du Sud avec son sac à dos et sa femme, Em­ma, Pocock est de nou­veau re­ve­nu sur ses terres. Celles qui l’ont vu naître en 1988, celles qui l’ont vu fuir qua­torze ans plus tard.

De Ro­bert Mu­gabe à Desmond Tu­tu

“J’adore re­ve­nir et j’ai tou­jours de la fa­mille ici. Jus­qu’à ce qu’on nous prenne notre ferme, ja­mais on n’au­rait pen­sé quit­ter le Zim­babwe”, re­si­tue-t-il. De­puis 1969, la fa­mille Pocock y a pris ra­cine, pour faire pous­ser les lé­gumes et les fleurs, et pro­duire des pro­duits lai­tiers. Sa ferme, si­tuée à une tren­taine de ki­lo­mètres de Gwe­ru, une ville des Mid­lands de 140 000 ha­bi­tants, s’étend sur pas moins de 2 800 hec­tares. Un ter­rain de jeu hé­ri­té d’un ré­gime d’apar­theid à l’époque où le pays, fon­dé par des co­lons blancs, s’ap­pe­lait en­core la Rho­dé­sie. Les co­lons luttent alors contre Ro­bert Mu­gabe, qui exige une in­dé­pen­dance qui n’ar­ri­ve­ra qu’en 1980. “Dans les an­nées 80, il y avait en­core un peu de vio­lence après la fin de la guerre ci­vile mais quand j’ai com­men­cé l’école en 1994, en tant qu’en­fant blanc, tout était plu­tôt char­mant, as­sure le joueur nos­tal­gique. Il y avait des en­fants noirs et blancs dans mon école et la ques­tion de race n’en a ja­mais vrai­ment été une.” Son père, Andy, a tou­jours vé­cu dans le coin, et sa mère, Jane, vient de la ré­gion fron­ta­lière avec l’afrique du Sud. Mais à l’aube du nou­veau mil­lé­naire, les choses se gâtent. Mu­gabe en­tame sa ré­forme agraire et 2 900 fer­miers blancs sont priés de lais­ser leurs terres, soit 70% des es­paces agri­coles du pays. Et la re­dis­tri­bu­tion ne se fait pas en dou­ceur. Deux fer­miers du coin sont tués, l’un est étran­glé avec du fil bar­be­lé, l’autre est proche des Pocock. Le fils de cet ami sur­vit mal­gré neuf balles dans le buf­fet, ses em­ployés noirs sont, eux, frap­pés pour avoir tra­vaillé pour des Blancs. “J’y suis re­tour­né un mois après pour voir la mère. Leur voi­ture était cri­blée de balles et de sang, c’était comme dans un film. Si j’étais né dans une autre fa­mille, les choses au­raient pu être très dif­fé­rentes pour moi.” Au dé­but, la ferme des Pocock n’est pas concer­née. Puis, la pé­nu­rie ali­men­taire gan­grène pro­gres­si­ve­ment les Mid­lands et le jeune Da­vid, 12 ans, tombe sur une carte de l’aus­tra­lie au che­vet du lit de ses pa­rents. Leur de­mande de vi­sa est

“Dans les an­nées 80, il y avait en­core un peu de vio­lence après la fin de la guerre ci­vile mais quand j’ai com­men­cé l’école en 1994, en tant qu’en­fant blanc, tout était plu­tôt char­mant” Da­vid Pocock à pro­pos de sa jeu­nesse au Zim­babwe

dé­jà en­voyée lors­qu’ils re­çoivent la no­tice d’une “sec­tion 8”, qui si­gni­fie qu’ils ont 90 jours pour quit­ter les lieux. Andy, Jane et leurs trois en­fants, Da­vid, Mike et Steve, bougent à Gwe­ru puis dé­mé­nagent vers Port Al­fred, en Afrique du Sud, où ils passent huit mois dans la mai­son de va­cances des grands-pa­rents. Le pré­cieux sé­same ar­rive en 2002 et les Pocock peuvent en­fin s’ins­tal­ler à Bris­bane. Six ans après, Da­vid porte dé­jà le maillot des Wal­la­bies ; quatre ans plus tard, il en est même ca­pi­taine. Au­jourd’hui en­core, il reste per­plexe sur la si­tua­tion de l’époque. “C’est très com­plexe. Mu­gabe est un hé­ros de l’in­dé­pen­dance et vous ne pou­vez pas lui en­le­ver ça. Mais il doit aus­si ré­pondre de ses actes. Au moins 20 000 per­sonnes (de l’eth­nie Ndé­bé­lé, ndlr) ont été tuées dans les an­nées 80, sans par­ler de la crise ac­tuelle. Au Zim­babwe, tout le monde est une vic­time d’une cer­taine fa­çon, les fer­miers blancs comme les ou­vriers agri­coles, mais la terre avait d’abord été vo­lée aux peuples au­toch­tones.” En 2009, Da­vid Pocock re­tourne pour la pre­mière fois dans la ferme de son en­fance. Lais­sée à l’aban­don, elle a ser­vi un temps de ré­si­dence au gou­ver­neur de la pro­vince de Mas­vin­go, à l’est de Gwe­ru, après la fuite de sa fa­mille. Ac­com­pa­gné de son pote Luke O’keefe, l’aus­tra­lien vient alors de créer Eigh­tyt­wen­ty Vi­sion, une as­so­cia­tion pour ve­nir en aide au dis­trict de Nkayi, à 170 ki­lo­mètres de là, où au­cun mé­de­cin n’a mis les pieds de­puis deux ans et où le VIH touche 19% de la po­pu­la­tion. “En 2007, la si­tua­tion com­men­çait à de­ve­nir très com­pli­quée, sur­tout dans les zones ru­rales. Mais quand vous avez gran­di en Afrique, vous faites vrai­ment at­ten­tion à cette at­ti­tude de ‘je suis l’homme blanc et c’est comme ça qu’on fait’. Si vous je­tez un oeil à l’his­toire de l’hu­ma­ni­taire, vous voyez que des mil­liards et des mil­liards de dol­lars ont été dé­pen­sés en Afrique mais vous pou­vez vous de­man­der où ils sont pas­sés.” Pocock et O’keefe col­lectent des fonds pour construire des points d’eau, ré­no­ver des salles de classe, dis­tri­buer des four­ni­tures et des graines, le but étant que la com­mu­nau­té de­vienne to­ta­le­ment au­to­suf­fi­sante. Ti­rant son nom du fait que 20% des hommes dé­tiennent 80% des ri­chesses de la pla­nète, le tra­vail de Eigh­tyt­wen­ty per­met au rug­by­man de ren­con­trer le prix No­bel de la paix Desmond Tu­tu, un “mo­dèle”, qui se prête au jeu d’une vi­déo pro­mo pour l’as­so­cia­tion des deux co­pains. Rien que ça.

Droits LGBT et jar­di­nage

L’en­fant qui pleu­rait l’éli­mi­na­tion des Sud-afri­cains en 1999 sur un drop de Ste­phen Lar­kham (son coach au­jourd’hui aux Brum­bies) ne pou­vait gran­dir au­tre­ment qu’en fan des Spring­boks et de Bob­by Skins­tad, né au Zim­babwe comme beau­coup d’autres in­ter­na­tio­naux sud-afri­cains. Son père et ses deux grands-pères ta­qui­naient le cuir en leur temps et Da­vid suit l’exemple et sait dé­jà à quoi va res­sem­bler sa vie d’adulte. “Vers 10 ans, j’ai dé­ci­dé de de­ve­nir pro­fes­sion­nel. Je suis de­ve­nu ob­sé­dé par ce que je de­vais man­ger et mes en­traî­ne­ments. Mes pre­mières an­nées à la Wes­tern res­sem­blait à ça.” À l’époque, il sort de “Chur­chie”, une école pri­vée de Bris­bane, où il per­fore au poste de centre pour ra­me­ner le titre de cham­pion avec son pote et fu­tur ou­vreur des Wal­la­bies, Quade Coo­per. Mais c’est bien à Perth que sa car­rière prend une tour­nure pro­fes­sion­nelle. Là, aus­si, qu’il em­mé­nage avec un couple de les­biennes et sa bien­tôt fu­ture femme. Au­tant en­ga­gée qu’un pla­quage de son ma­ri, Em­ma soigne aus­si ses convic­tions au mo­ment de dire oui: “On sen­tait qu’il fal­lait qu’on soit so­li­daires avec des couples comme elles, qui pour­raient être ma­riés mais qui n’ont pas cette op­tion.” Le jour de l’acte, en 2010, le couple or­ga­nise ain­si une cé­ré­mo­nie à l’église mais pro­met de ne rien si­gner tant que les gays ne pour­ront pas lé­ga­le­ment le faire en Aus­tra­lie. “On a re­çu des mes­sages de toutes sortes, des lettres de re­mer­cie­ments de couples gays, de re­li­gieux qui nous ont dit qu’on brû­le­rait en en­fer, de types di­sant à Da­vid: ‘Mec, bien vu la mé­thode douce pour pas te ma­rier avec ta co­pine.’” Mais Da­vid Pocock ne ri­gole pas du tout avec l’ho­mo­pho­bie. Quand, en mars 2015, Jacques Pot­gie­ter lance des “fag­got”( ta­pette en VF) en plein Wa­ra­tahs-brum­bies, il s’en plaint à l’ar­bitre de la ren­contre, Craig Jou­bert. “Une grande par­tie des mots que nous uti­li­sons en­fant sont ho­mo­phobes et ils le res­te­ront tant que nous n’y fai­sons rien, sou­tient-il. Pen­dant le match, des choses vrai­ment pas agréables se sont dites, mais ce qui l’a été, c’est que les gens en aient par­lé et j’ai vrai­ment été im­pres­sion­né par la ré­ponse de Jacques.” La ré­ponse en ques­tion? Une jour­née chez les Syd­ney Convicts, le pre­mier club gay de rugby sur le con­tinent rouge, et l’ac­quit­te­ment d’une sobre amende de 15 000 dol­lars, dont 10 000 avec sur­sis. Quand ils ne dé­fendent pas une cause ou une autre, les Pocock donnent dans le jar­di­nage pour se dé­tendre. Chez eux, leurs neuf poules s’aco­quinent avec l’énorme po­ta­ger d’où ils tirent leurs fruits et lé­gumes. Da­vid a même le droit a son propre on­glet (“Dave’s Place”) sur The Scien­tist’s Gar­den, un site de re­cherche pour l’agriculture où il offre des tu­to­riels pour ex­pli­quer les secrets de san­té de ses plants de to­mates. Rien de plus nor­mal pour un type di­plô­mé en agroé­co­lo­gie et qui a l’an der­nier si­gné une lettre ou­verte pour que le pro­blème de l’ex­ploi­ta­tion du char­bon soit une des prio­ri­tés de la COP21.

Dix heures at­ta­ché à un en­gin de fo­rage

Alors, quand la com­pa­gnie Whi­te­ha­ven dé­sire en 2012 construire une mine de char­bon dans la val­lée de Maules Creek, à 700 ki­lo­mètres au nord de Can­ber­ra, Pocock trouve un nou­veau che­val de ba­taille. La construc­tion im­plique de dé­truire une bonne par­tie de la fo­rêt de Leard, ini­tia­le­ment pré­ser­vée pour sa bio­di­ver­si­té. Contre l’avis des ex­perts, le gou­ver­ne­ment va­lide le pro­jet. “La vie a été to­ta­le­ment bou­le­ver­sée par ce pro­jet in­fâme, le pire ja­mais ap­prou­vé en Aus­tra­lie”, tonne d’en­trée Rick Laird, qui y per­pé­tue une tra­di­tion de cinq gé­né­ra­tions de fer­miers. Très vite, des mi­li­tants du monde en­tier s’ins­tallent pour pro­tes­ter. Green­peace et 350.org, dont les Pocock sont membres, ap­portent leur sou­tien. “J’ai su qu’un ami de Can­ber­ra était dans le coin avec 30 membres, dont Da­vid, pour pro­tes­ter contre le gou­ver­ne­ment, qui a des parts dans le pro­jet”, ra­conte Rick. On est le 21 no­vembre 2014 et Em­ma et Da­vid ral­lient le “camp wan­do”. Em­ma a ci­se­lé son dis­cours. “Nos éta­gères sont pleines de livres sur les gens qui, à tra­vers l’his­toire, ont uti­li­sé la déso­béis­sance ci­vile pour sur­mon­ter les si­tua­tions de grave in­jus­tice. Nous avons com­pris que la non-vio­lence était la meilleure fa­çon pour faire en­tendre notre voix et nous l’avons ajou­tée à celles des 290 autres dé­jà ar­rê­tées.” Rick, lui, ne peut conte­nir son ex­ci­ta­tion. “J’étais un grand fan de Da­vid alors je vou­lais ab­so­lu­ment les re­joindre. On a eu une bonne dis­cus­sion sur le rugby et l’agriculture. C’était comme si on avait tou­jours été des amis.” Et dé­jà, les plans fusent entre les deux. “Après une de­mi­heure en­vi­ron, je lui ai de­man­dé s’il al­lait s’at­ta­cher à une ma­chine de la mine et il m’a ré­pon­du: ‘J’y pense mais je n’ai

“Le chef de la sé­cu­ri­té gar­dait un oeil sur nous, pour être sûr qu’on ne se dé­ta­chait pas pour faire une pause. Mais quand il bou­geait, on en pro­fi­tait pour nous dé­gour­dir les jambes” Rick Laird, fer­mier et ami at­ta­ché avec Pocock à une ma­chine de fo­rage

pas en­core pris de dé­ci­sion.’ C’est là que j’ai com­pris que Dave est un homme de convic­tions.” 350.org achète alors le ma­té­riel né­ces­saire pour que sept per­sonnes se me­nottent à un en­gin et bloquent le dé­but des tra­vaux. Le len­de­main, en fin d’après-mi­di, après quelques bières “pour lui don­ner du cou­rage”, Rick de­mande à “Dave” de faire par­tie de l’aven­ture. Ce qu’il ac­cepte. Avec les chefs du camp, les deux nou­veaux potes éla­borent un plan. Vers 5h30, après quatre heures de marche et d’at­tente dans la fo­rêt, la pe­tite troupe s’at­tache à une énorme ma­chine de fo­rage. De là, ils ap­pré­cient le le­ver de so­leil sur la val­lée et aper­çoivent aus­si le chef de la sé­cu­ri­té ain­si que le pa­tron de la mine. “On les a juste re­gar­dés sans dire un mot. C’est là qu’on a com­pris la gra­vi­té de la si­tua­tion”, dit Rick. Puis, le chef de la po­lice lo­cale dé­barque. “Les choses de­ve­naient si sé­rieuses qu’on pou­vait en­tendre les mouches vo­ler. Il est re­ve­nu dix mi­nutes plus tard pour nous dire que la po­lice de Ba­thurst al­lait faire sept heures de route pour nous dé­ta­cher. Il était vrai­ment éner­vé parce qu’il sa­vait que ça al­lait être un long di­manche pour lui”, se marre en­core Rick, qui s’est lié le bras gauche à ce­lui de Pocock, à l’aide d’un tuyau. Là-haut, le duo a tout pré­vu. La nour­ri­ture, l’eau, la crème so­laire, les bobs et les smart­phones. Pen­dant que le fer­mier donne des in­ter­views à la ra­dio, Pocock se lance dans un live-tweet avec sa main libre. Le tout par 35 de­grés au so­leil. “Le chef de la sé­cu­ri­té gar­dait un oeil sur nous, n’a pas ou­blié Rick. Pour être sûr qu’on ne se dé­ta­chait pas pour faire une pause. Mais quand il bou­geait, on en pro­fi­tait pour se dé­gour­dir les jambes. En mi­lieu d’après-mi­di, on a vrai­ment com­men­cé à brû­ler et à nous déshy­dra­ter. Je com­men­çais à de­ve­nir fou!” Après dix heures de sit-in sur des pla­te­formes mé­tal­liques, la po­lice les dé­loge et les em­mène au poste le plus proche. Reste une ex­pé­rience inou­bliable pour Rick. “On s’est mar­ré tout le che­min du re­tour avec Dave. La po­lice a mis sept heures pour s’oc­cu­per de nous sept. Il était plus d’1h du ma­tin quand on a quit­té le poste. Voi­là 24 heures que je n’ou­blie­rai ja­mais…” Et même si la mine a bien com­men­cé ses ac­ti­vi­tés un mois plus tard*, Da­vid Pocock ne manque pas de com­bats à me­ner. Sur et sur­tout en de­hors du ter­rain. PRO­POS DE RICK LAIRD RE­CUEILLIS PAR NT, CEUX DE

Em­ma, sa femme, à pro­pos de leur com­bat pour le ma­riage ho­mo­sexuel en Aus­tra­lie

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