“J’ado­rais les cow-boys et les in­diens, mais sur­tout les in­diens”

Ré­vé­lé à Tou­lon, confir­mé à Tou­louse, Yoann Maes­tri aime as­so­cier le rouge et le noir. En bleu, le deuxième ligne a été l’une des rares cer­ti­tudes de Phi­lippe Saint-an­dré pen­dant son man­dat. Cinq mois après le nau­frage face aux Blacks, le Va­rois porte un

Tampon! - - News - PAR GRÉGORY LE­TORT ET ALEXANDRE PE­DRO à TOU­LOUSE / PHO­TOS: DPPI, PANORAMIC ET ICONS­PORT

Tu as gran­di à Carqueiranne, dans le Var, ton père est même le res­pon­sable de la ca­pi­tai­ne­rie du port. On ima­gine que la pêche, ça doit te par­ler… Carqueiranne est re­con­nue pour la pêche mais aus­si pour l’hor­ti­cul­ture. Mon grand-père a culti­vé des tu­lipes comme beau­coup d’émi­grés ita­liens chez nous. Mon père l’a ai­dé aus­si à te­nir ses champs de tu­lipes, puis il a sui­vi des études de des­si­na­teur in­dus­triel et est en­tré à la mai­rie de Carqueiranne comme res­pon­sable des es­paces verts. Ce­la fait seule­ment quelques an­nées qu’il s’oc­cupe du port mais il a tou­jours été un dingue de pêche. Je ne suis pas aus­si pas­sion­né que lui, mais je me sou­viens avoir pas­sé des heures avec mon har­pon à es­sayer de re­muer la mer en­tière.

Et tu étais doué? Je n’étais pas très fort. Mes plus belles prises, ça doit res­ter quelques belles ras­casses, des mu­lets, mais je n’avais pas le ni­veau de cer­tains co­pains qui al­laient te pê­cher des dau­rades ou des sardes à dix mètres de pro­fon­deur. En re­vanche, on pou­vait en pê­cher avec mon père quand on par­tait avec le ba­teau à la pa­langre. On po­sait le fi­let tard le soir et on le ré­cu­pé­rait tôt le ma­tin et là, je me sou­viens qu’on ra­me­nait des sardes, des dau­rades, du congre, un peu de tout.

Tu l’as aus­si sui­vi au rugby puisque tu as dé­bu­té dans le club du vil­lage où il était un troi­sième ligne re­dou­té. Mon père n’a ja­mais trop rien dit de cette époque, ce sont sur­tout ses amis qui m’en par­laient. Chez nous, on pra­ti­quait un rugby très violent et mon père a pris pas mal de re­cul par rap­port à ses an­nées de joueur. Il s’en­ga­geait beau­coup mais ne se van­tait pas d’être violent gra­tui­te­ment. De­puis tout pe­tit, il m’a ap­pris à me dé­fendre, à être vi­gou­reux –sans non plus tout mé­lan­ger– et à faire at­ten­tion à mon com­por­te­ment.

Ses amis ra­con­taient quoi à son su­jet? Qu’ils pou­vaient comp­ter sur lui, aus­si bien pour les matchs à do­mi­cile que pour ceux à l’ex­té­rieur. Je n’ai ja­mais eu l’oc­ca­sion de le voir jouer puis­qu’il a ar­rê­té à la nais­sance de mon pe­tit frère, quand j’avais 3 ans. Mais j’ai sui­vi pas mal de matchs de Carqueiranne avec lui. Pe­tit, je me sou­viens d’un dé­pla­ce­ment où c’était par­ti en échauf­fou­rées, d’abord sur le ter­rain, puis dans les tri­bunes.

C’est un as­pect as­sez propre au rugby va­rois. Tu l’as tou­jours res­sen­ti ain­si ou c’est un peu cli­ché? Ah non, c’est pas du tout cli­ché. J’ai été très mar­qué par ça, sur­tout quand je suis ar­ri­vé à Tou­louse à 19 ans. Je me suis ren­du compte que chez nous, on met­tait l’en­ga­ge­ment men­tal et phy­sique avant tout le reste. On ba­sait nos ren­contres là-des­sus et le reste en dé­cou­lait. Le match était d’abord un com­bat où il fal­lait faire cé­der son ad­ver­saire phy­si­que­ment et men­ta­le­ment. Et c’était dé­jà comme ça chez les mi­nimes ou les ca­dets quand il y avait des matchs contre Tou­lon, La Seyne ou La Va­lette. C’était trop, par­fois. Je me sou­viens que La Va­lette avait été ra­dié du cham­pion­nat pour des his­toires de mor­sures –et on parle de joueurs de 14 ans. Je ne re­nie pas ces an­nées, bien au contraire, ça te per­met de te for­ger un ca­rac­tère, on était en­cou­ra­gés à être durs et c’est tou­jours le cas. Je suis al­lé voir mon pe­tit cou­sin l’an der­nier, son équipe a fait un bon match et à la fin, c’est bien sûr par­ti en bas­ton, mais je n’étais même pas sur­pris. Per­sonne ne va vous en­gueu­ler. Au contraire, on al­lait plu­tôt gueu­ler sur l’ar­rière qui ne s’en mê­lait pas. Ce­lui qui ne se bat­tait pas n’avait rien à faire dans l’équipe.

Tu as éprou­vé des dif­fi­cul­tés à bas­cu­ler dans la pré­pa­ra­tion à la tou­lou­saine, plus ba­sée sur le jeu? Les jeunes du Stade ne sont pas du tout dans cette ap­proche. Le res­pon­sable du centre de for­ma­tion, Mi­chel Mar­faing, se sou­ve­nait d’une ren­contre avec les espoirs de Tou­lon qui avait tour­né en ba­garre gé­né­rale et les ca­dets de Tou­lon –avec qui je jouais– étaient en­trés sur le ter­rain pour par­ti­ci­per. J’ai pris beau­coup de plai­sir lors de ces an­nées, il y avait de la ba­garre, des car­tons. Je me fai­sais ta­per sur les doigts quand je re­ve­nais au pôle es­poir à Mar­cous­sis. C’était une autre époque. Mais les jeunes à Tou­lon au­jourd’hui ne doivent pas être man­chots à ce ni­veau.

C’était en quelque sorte l’hé­ri­tage des équipes des an­nées 80 avec les Champ, Lou­vet, Lop­py et Da­niel Her­re­ro comme en­traî­neur? Même si on n’avait pas connu cette époque, on avait un grand res­pect pour ces mecs-là, sur­tout que cer­tains étaient res­tés proches du club. Quand on par­tait en bus, on met­tait sou­vent la cas­sette du match contre Bègles en 91 ( quart de fi­nale lé­gen­daire pour sa vio­lence, lire l’ar­ticle qui lui est consa­cré dans le pre­mier nu­mé­ro de Tam­pon!, ndlr). On s’iden­ti­fiait à tous ces mecs, même les plus vieux. Les Sap­pa ou Grua­rin, qui te­nait un ma­ga­sin de sport, puis les Lop­py, Tor­do ou Ivan Roux. Je pour­rais en ci­ter mille.

Du­vet pour tous. On sent comme de la nos­tal­gie pour une époque que tu n’as pas connue… Parce que les mecs don­naient tout. Ce n’était peut-être pas un rugby flam­boyant, mais il y avait de l’en­ga­ge­ment, de la so­li­da­ri­té et on voit qu’ils sont en­core heu­reux de se re­trou­ver des an­nées après.

Tu crois qu’ils don­naient plus que vous? On ne peut pas com­pa­rer. Comme ils cou­raient beau­coup moins, ils se di­saient qu’ils al­laient ‘ ra­ser’ les mecs qui pas­saient à cô­té ( grand sou­rire).

On di­rait que tu as joué toute ta jeu­nesse au rugby, pour­tant tu t’es cher­ché un peu, spor­ti­ve­ment. J’ai com­men­cé par le rugby, mais j’étais nul. Je ne pla­quais pas, j’avais peur de tout. Comme je n’avais plus en­vie, j’ai fait du foot, du ju­jit­su et même de l’équi­ta­tion. Je suis re­ve­nu au rugby plus tard.

Tu ne de­vais pas en­core avoir en­ta­mé ta crois­sance, si? J’étais en­core ga­min et à l’époque, j’ado­rais les cow-boys et les In­diens, mais sur­tout les In­diens. J’étais du cô­té des op­pri­més. Hon­nê­te­ment, si je n’étais pas aus­si grand et lourd, j’ai­me­rais bien re­mon­ter à che­val.

À l’ado­les­cence, tu do­mi­nais tout le monde d’une tête ou deux. C’est quand même plus

“J’ai com­men­cé par le rugby, mais j’étais nul. Je ne pla­quais pas, j’avais peur de tout. Comme je n’avais plus en­vie, j’ai fait du foot, du ju­jit­su et même de l’équi­ta­tion. Je suis re­ve­nu au rugby plus tard”

Yoann en train de man­ger du planc­ton. c’est sans doute une par­tie du pro­blème. Parce que sur notre com­pé­ti­tion, ça ne peut pas être une ex­cuse. On sait de­puis quatre ans que les choses sont comme ça et qu’on ne peut pas les chan­ger. Tu ne peux pas ar­ri­ver sur la com­pé­ti­tion et dire que ‘c’est le Top 14 qui nous a fait perdre’. Ou alors tu le dis avant, pas après.

Tu avais pour­tant ti­ré le si­gnal d’alarme après la dé­faite contre les Gal­lois en mars au Stade de France. Tu as dit: ‘Dans nos clubs, il y a des joueurs étran­gers qui nous ap­portent une plus-va­lue im­por­tante, qui fait sou­vent la dif­fé­rence.’ Je pense juste que tous les ac­teurs du rugby, nous les joueurs com­pris, ga­gne­raient à être plus lu­cides et mo­destes. La France a fait des fi­nales mais n’a ja­mais été cham­pionne du monde. Dans le sport, les ré­sul­tats fi­nissent par par­ler d’eux-mêmes dans le temps. Dans notre cham­pion­nat, les joueurs phares qui font ga­gner les matchs sont sou­vent des étran­gers. Et ça, quelque part, c’est très ré­jouis­sant quand tu es sup­por­ter d’un club, moins quand tu aimes l’équipe de France.

Tu avais pres­sen­ti que cette Coupe du monde tour­ne­rait aus­si mal? Tu le pres­sens… Tu te pré­pares, tu te donnes à fond sur le ter­rain, à l’en­traî­ne­ment. Mais tu ar­rives avec quelles bases? Tes quatre ans ont été ca­tas­tro­phiques au ni­veau des ré­sul­tats. Et nous les joueurs, on sa­vait qu’on ne pou­vait pas pa­voi­ser. On a es­sayé de po­si­ti­ver au maxi­mum, de se ré­ga­ler. Avant le match contre l’ir­lande ( dé­faite 24-9, ndlr), on était per­sua­dés de notre force phy­sique et men­tale. Et si on prend juste la pre­mière mi­temps, on le dé­montre. On laisse trois Ir­lan­dais au sol, on est pré­sents dans l’en­ga­ge­ment. Mais en termes de rugby, tu es juste à cô­té de tes pompes. On ne met ja­mais la main sur le bal­lon. Mais tout est une ques­tion de ré­gu­la­ri­té et de confiance. Même avec O’con­nell et Sex­ton en moins, les Ir­lan­dais ont conti­nué à dé­ve­lop­per leur jeu, parce qu’ils ont un vé­cu, ils ont ga­gné le Tour­noi, eux. C’est comme lorsque je suis ar­ri­vé à Tou­louse, tu avais une équipe avec des mecs ha­bi­tués à ga­gner et qui te met­taient en confiance. Tu ne peux pas ar­ri­ver et dire que tu veux ou­blier les quatre an­nées der­rière toi. Si­non, au­tant ne pas jouer pen­dant quatre ans.

Vous vous étiez per­sua­dés que la grosse pré­pa­ra­tion phy­sique al­lait tout chan­ger? Tu es bien obli­gé de croire à quelque chose, si­non tu n’y vas pas, à cette Coupe du monde. Il faut y al­ler en po­si­ti­vant, si­non tu tires la gueule dans ta chambre. La marche était juste trop haute pour nous.

Le sé­lec­tion­neur, Phi­lippe Saint-an­dré, an­non­çait lui que vous y al­liez pour la ga­gner. Il n’au­rait pas fal­lu être plus mo­deste? Si tu sors les dis­cours de tous les sé­lec­tion­neurs de leur contexte, ils vont te sem­bler ri­di­cules. On n’a ja­mais été cham­pion du monde, on n’a pas la culture rug­bys­tique de la Nou­velle-zé­lande, de l’afrique du Sud. Le ré­ser­voir est là, mais qui sont les joueurs fran­çais qui évo­luent au plus haut ni­veau? Les jeunes n’ont pas as­sez de temps de jeu pour s’ex­pri­mer, on en re­vient tou­jours au même pro­blème.

De l’ex­té­rieur, on avait la sen­sa­tion d’un groupe sans grands lea­ders ni fortes per­son­na­li­tés… C’est une cri­tique qui est re­ve­nue pen­dant quatre ans alors qu’on a tes­té je ne sais plus com­bien de joueurs ( 96, ndlr). Je de­mande: com­bien il au­rait fal­lu en tes­ter pour trou­ver des lea­ders? Il faut ar­rê­ter. C’est sur le ter­rain que ça se passe! Quand tu n’es pas bon, tu n’es pas bon. Des mecs tes­tés et qui avaient du ca­rac­tère, je peux en ci­ter un pa­quet. J’ai joué avec énor­mé­ment de co­équi­piers mais on re­tom­bait tou­jours sur les mêmes pro­blé­ma­tiques, on n’avait pas les ré­sul­tats at­ten­dus. Tu peux mettre quoi en place der­rière?

C’est un pro­blème de gé­né­ra­tion? De sé­lec­tion­neur? C’est un pro­blème de ( il marque une pause)… Tu as 96 joueurs uti­li­sés sur quatre ans et beau­coup de com­bi­nai­sons et d’équipes pos­sibles et sur ces quatre ans, tu fais quoi? Trois ou quatre bons matchs. Donc c’est sans doute qu’on n’était pas une bonne équipe.

Quand vous per­dez contre les Blacks, tu ne te de­mandes pas dans quels do­maines vous êtes moins bons? Il faut être hon­nête, on est juste moins bons dans tous les do­maines contre eux. Les Blacks ne ré­vo­lu­tionnent rien, ils sont sur leurs ac­quis, sur ce qu’ils ont construit au­pa­ra­vant. C’est une somme de pe­tits dé­tails mis bout à bout qui fait qu’ils ont cette co­hé­sion sur le ter­rain.

Et une ques­tion de ba­gage tech­nique aus­si quand on voit le quart de fi­nale… Ce n’est pas la même culture. À par­tir de 12 ans, les Néo­Zé­lan­dais font du sport tous les après-mi­di, ils tra­vaillent plus que nous. On peut être bons, on peut réa­li­ser des matchs à 100% de tech­nique in­di­vi­duelle, mais eux aus­si. Et plus sou­vent que nous.

Mais ce n’est pas inéluctable. La France évo­luait bien en 3e division au handball dans les an­nées 80 et écrase son sport main­te­nant. J’es­père bien que dans dix ans, il y au­ra une évo­lu­tion, mais pour y ar­ri­ver, il faut qu’il y ait un chan­ge­ment énorme chez nous. Ou alors que les Néo-zé­lan­dais se dés­in­té­ressent d’un coup du rugby ( sou­rire).

“On n’a ja­mais été cham­pion du monde, on n’a pas la culture rug­bys­tique de la Nou­velle-zé­lande, de l’afrique du Sud. Le ré­ser­voir est là, mais qui sont les joueurs fran­çais qui évo­luent au plus haut ni­veau?”

L’étran­gleur de Carqueiranne.

Tout dé­pend de l’angle de vue et de l’ex­pres­sion qu’il donne à son vi­sage, mais voi­là un type qui pour­rait se poin­ter dans un concours des meilleurs so­sies et ra­fler la mise sans for­cer dans trois ca­té­go­ries: Ke­vin Spa­cey, Ro­land Cay­rol et Jean Ti­be­ri. Le plus fou n’est pas qu’un même in­di­vi­du puisse res­sem­bler à s’y mé­prendre à des per­son­na­li­tés aux­quelles on peine à trou­ver des traits com­muns. Non, c’est que quand on lui fait re­mar­quer en le soup­çon­nant d’avoir un su­per­pou­voir de mé­ta­mor­phose, Wal­ter, tech­ni­cien élec­tro­nique à la re­traite qui amé­liore ses fins de mois comme veilleur de nuit dans un hô­tel, se marre et bas­cule en ar­rière dans le ca­na­pé, en agi­tant les jambes et les bras. Comme un en­fant. Puis, une fois re­ve­nu en po­si­tion as­sise, il en­lève ses lu­nettes es­ca­mo­tables par le mi­lieu, qui tiennent donc dé­sor­mais au­tour de son cou fa­çon sté­tho­scope, et prend l’air émi­nem­ment sé­rieux d’un pro­fes­seur émé­rite. “Mais moi, je ne connais pas tous ces gens, je re­garde un film tous les trois mois. Entre mes col­lec­tions et les sta­tis­tiques, je n’ai pas de temps”, s’ex­cuse-til dans un fran­çais par­fait. Wal­ter Pigatto au­rait à l’évi­dence pu cre­ver l’écran à la grande époque de Ci­ne­cit­ta mais son des­tin était ailleurs, tout en­tier consa­cré à sa pas­sion pour le rugby, dont il est de­ve­nu l’un des plus grands spé­cia­listes de son pays. D’abord, parce qu’il a fou­lé tous les stades de la Botte comme sup­por­ter, di­ri­geant ou ar­bitre pen­dant des dé­cen­nies. En­suite, parce qu’il a en­tre­pris un tra­vail co­los­sal –et tou­jours en cours– de sta­tis­ti­cien de l’équipe na­tio­nale. En­fin, il pos­sède un bon mil­lier d’ou­vrages de ré­fé­rence et près de 7 000 in­signes ou pin’s d’équipes ou de clubs du monde en­tier.

À l’hô­tel Po­si­ta­no –où le re­trai­té est ap­pe­lé quelques jours par se­maine en ren­fort pour as­su­rer l’ac­cueil entre 20h et mi­nuit contre une piz­za et une poi­gnée d’eu­ros bien­ve­nus pour payer la pen­sion ali­men­taire de sa pre­mière femme–, c’est la basse sai­son, et les quelques clients de ce trois étoiles sobre et co­sy, éloi­gné de deux ki­lo­mètres de la vieille ville de Bas­sa­no del Grap­pa, sont plu­tôt sur­pris de re­trou­ver l’homme qui les a ac­cueillis ca­bo­ti­ner pour les be­soins de la pho­to. Non, ils n’ont au­cune rai­son de re­con­naître Wal­ter Pigatto. À moins d’être fé­ru de rugby et dia­ble­ment phy­sio­no­miste, au point de se sou­ve­nir que, dans les an­nées 90, il était un juge de touche tou­jours as­so­cié au Pier­lui­gi Col­li­na de l’ova­lie d’alors, un cer­tain Mo­ran­di­ni. Avec lui, Wal­ter ar­bi­tre­ra deux fi­nales de cham­pion­nat et deux fi­nales de Coupe d’ita­lie. “Au­jourd’hui, Mo­ran­di­ni voyage pour for­mer des arbitres. Et, ré­cem­ment, quand il est al­lé à Ma­drid, je lui ai dit: ‘Il faut que tu me trouves LE spé­cia­liste de la col­lec­tion en Es­pagne.’ Car c’était un mar­ché que je n’ar­ri­vais pas à per­cer. Il me l’a trou­vé, et de­puis, je rat­trape mon re­tard”, exulte-t-il. “La col­lec­tion”, voi­là donc la grande af­faire de la vie de Wal­ter Pigatto. C’est en cher­chant à pos­sé­der tou­jours plus d’in­signes ou de pin’s de clubs et d’équipes nationales, tous pays, divisions et époques confon­dus, qu’il a ap­pris à maî­tri­ser trois autres idiomes que sa langue ma­ter­nelle (fran­çais, an­glais et es­pa­gnol). Et par né­ces­si­té –“Il faut bien pou­voir iden­ti­fier et da­ter les ob­jets”– qu’il s’est mis à se pro­cu­rer an­nuaires, al­ma­nachs, livres d’his­toire. “Sur les pin’s et in­signes ita­liens, je ne suis peut- être pas le meilleur en quan­ti­té mais en qua­li­té, oui, cer­tai­ne­ment, af­firme-t-il. Après, je connais des gens qui ont une bi­blio­thèque beau­coup plus im­pres­sion­nante que la mienne. Mais dif­fi­cile quand même d’avoir plus d’an­nuaires in­ter­na­tio­naux que Wal­ter”, fan­fa­ronne ce­lui qui passe par­fois sans pré­ve­nir à la troi­sième per­sonne.

Wal­ter, chas­seur d’er­reurs

Dans ce drôle de mi­cro­cosme, Wal­ter connaît tout le monde ou presque per­son­nel­le­ment, pour ne pas dire in­ti­me­ment. Bien avant In­ter­net ou Skype, il en­tre­te­nait des re­la­tions épis­to­laires et té­lé­pho­niques avec ses al­ter ego col­lec­tion­neurs, his­to­riens ou sta­tis­ti­ciens de toute la pla­nète rugby. Pigatto ne se contente pas de col­lec­tion­ner les livres. Il les lit, et par­fois même, contri­bue à les écrire. Il est ain­si au gé­né­rique d’un livre somme, His­toire du rugby mon­dial, des ori­gines à au­jourd’hui, d’un cer­tain Lu­cia­no Ra­va­gna­ni, “le doyen des jour­na­listes de rugby ita­lien” et son “men­tor”. C’est en ef­fet ce der­nier qui a en­cou­ra­gé Wal­ter à lui suc­cé­der, dés la fin des an­nées 80, dans un exer­cice fas­ti­dieux, ri­gou­reux et in­grat: la sta­tis­tique. De­puis bien­tôt 30 ans, il com­pile toutes les don­nées chif­frées pos­sibles et ima­gi­nables sur la Squad­dra Az­zu­ra. Et a dû se re­ta­per tous les cal­culs de­puis le dé­but, en 1929, et l’ap­pa­ri­tion du XV ita­lien: “Lu­cia­no m’a dit, quand il a ar­rê­té: ‘Je sais qu’il y a des er­reurs, c’est à toi de les trou­ver.’” Le sta­tis­ti­cien ama­teur et bé­né­vole est cré­di­té tous les ans dans le mé­dia guide de la fé­dé­ra­tion ita­lienne et dé­cèle tou­jours des im­pré­ci­sions. “Par­fois, la fé­dé m’ap­pelle, pres­sée, pour une ques­tion pré­cise. La der­nière fois: ‘Wal­ter, com­bien de car­tons jaunes a pris Ber­ga­mas­co dans toute sa car­rière?’ Ils veulent avoir le bon chiffre pour pré­pa­rer sa dé­fense de­vant la com­mis­sion de dis­ci­pline”, ex­plique-til en se le­vant du ca­na­pé pour al­ler faire l’en­re­gis­tre­ment d’un client, et prendre congés. “Ma piz­za va ar­ri­ver, je dois tra­vailler un peu. De­main, vous vien­drez à la mai­son dé­cou­vrir mes tré­sors. Et puis, vous ver­rez Han­na, ma femme. C’est de très loin la plus belle pièce de ma col­lec­tion.”

Le len­de­main ma­tin, Wal­ter vient cher­cher ses in­vi­tés à l’hô­tel Bren­ne­ro, où il of­fi­ciait il n’y a pas si long­temps comme veilleur de nuit. À deux pas des rem­parts du centre his­to­rique de Bas­sa­no del Grap­pa, QG de Na­po­léon quatre mois du­rant, en 1796, après qu’il eut dé­fait les Au­tri­chiens lors de la cam­pagne d’ita­lie. La ville est si­tuée en Vé­né­tie, en plein coeur du tri­angle d’or du rugby ita­lien. Pa­doue et Tré­vise sont à une qua­ran­taine de ki­lo­mètres,

“Je connais des gens qui ont une bi­blio­thèque beau­coup plus im­pres­sion­nante que la mienne. Mais dif­fi­cile quand même d’avoir plus d’an­nuaires in­ter­na­tio­naux que Wal­ter”

France-ita­lie. “C’était un sport de niche, rare à la té­lé, et j’ai trou­vé ça dif­fé­rent, mieux que le foot.” Après son ser­vice mi­li­taire, il s’ins­talle à L’aqui­la, où ses pa­rents se sont po­sés, et s’abonne dans les deux clubs de la ville, qui évo­luent dans les deux pre­mières divisions nationales. “Le rugby était po­pu­laire chez les ou­vriers, parce que c’était grâce à ce sport que la ville était connue dans toute l’ita­lie. Elle a ga­gné cinq cham­pion­nats, c’est tou­jours mon équipe de coeur. Là, on est re­mon­tés en Ex­cel­lence la sai­son der­nière mais on est der­nier, on va re­des­cendre.” Dans la grande usine Sie­mens où il tra­vaille alors, il sym­pa­thise avec Ser­gio Pa­risse, “un très bon ai­lier, cham­pion d’ita­lie en 1967”, qui par­ti­ra plus tard s’ins­tal­ler en Ar­gen­tine. Quand le jeune re­trai­té Wal­ter part en pè­le­ri­nage au pays des Pu­mas, il re­noue avec son an­cien col­lègue per­du de vue qui met à sa dis­po­si­tion la chambre d’en­fant de son fils et ho­mo­nyme, le troi­sième ligne du Stade Fran­çais et de l’ita­lie.

Mais tout ce­la ne nous dit pas com­ment est née cette fas­ci­na­tion pour les in­signes. Là en­core, Wal­ter en a un sou­ve­nir des plus pré­cis: “J’étais à L’aqui­la, j’avais 23 ans et j’ai croi­sé un joueur que je connais­sais qui por­tait un in­signe à pa­tin à la bou­ton­nière. Je le lui ai de­man­dé et il me l’a don­né”, dit-il, en com­pa­rant avec re­cul cette pre­mière ac­qui­si­tion au pre­mier cen­time de Pa­pe­ron de’ Pa­pe­ro­ni, soit Pic­sou en Ita­lien. Wal­ter de­vient un pi­lier du bu­reau de poste et écrit aux clubs un peu par­tout dans le monde. “Mon ami en­traî­neur à L’aqui­la a dit un jour: ‘Wal­ter c’est le nau­fra­gé qui jette des bou­teilles à la mer du ma­tin au soir.’” Reste qu’un cer­tain nombre de pièces sont aus­si tom­bées as­sez fa­ci­le­ment dans sa be­sace. Quand il of­fi­cie comme ar­bitre ou as­sis­tant, il re­vient ra­re­ment bre­douille. Après un match à Pa­doue entre le Trans­vaal en tour­née eu­ro­péenne et les XV Co­lonnes, une sorte de Bar­ba­rians ita­liens dans les an­nées 90, il pro­fite de la troi­sième mi-temps pour abor­der un grand blond qui joue troi­sième ligne aile. “C’était Fran­çois Pie­naar. Il avait un pin’s, c’était ce­lui du club néo-zé­lan­dais de Green Is­land. Comme je ne l’avais pas, il me l’a don­né”, éclaire Wal­ter, tout heu­reux de pré­sen­ter Han­na en­fin re­ve­nue de l’hô­pi­tal, les mains en­com­brées de gâ­teaux et d’une bou­teille de Pro­sec­co. Wal­ter est ra­dieux. “Les com­mandes précieuses, je les fais en­voyer au nom de ma femme. J’en ai dé­jà eu une de 120 eu­ros ve­nant de Nou­velle-zé­lande en sui­vi-re­com­man­dé qui a été ‘éga­rée’ à la douane. Il y a des col­lec­tion­neurs là­bas, et Wal­ter est trop connu. Quand je re­çois les co­lis, je suis en lé­vi­ta­tion, et Han­na, elle, elle a plai­sir à voir ça.”

Si les pins’s en­tre­tiennent tou­jours sa flamme du rugby, l’homme s’in­té­resse beau­coup moins au jeu qu’au­tre­fois. “Au­jourd’hui, les ai­liers pèsent 110 ki­los, c’est de­ve­nu un sport de su­per­men, ré­ser­vé à une élite du ga­ba­rit”, sou­pire-t-il. Il y a aus­si le fait que sup­por­ter l’ita­lie n’est pas une si­né­cure: “On est conscients de notre place dans la hié­rar­chie, mais quand on perd lar­ge­ment contre la France en Coupe du monde, c’est dur à di­gé­rer. Il faut perdre en ayant fait dou­ter l’ad­ver­saire.” À l’ins­tar de son men­tor Lu­cia­no, Wal­ter se dit que “le rugby n’est pas un jeu pour nous”. L’in­fluence du ca­tho­li­cisme, et sur­tout une his­toire de ca­rac­tère, théo­rise-t-il. “Ici, on va tou­jours cher­cher le moyen le plus simple et le moins fa­ti­gant de faire les choses. Or, au rugby, tu dois al­ler au char­bon sans re­chi­gner, tu ne t’épargnes pas”, im­pro­vise-t-il en so­cio­logue, avant que l’his­to­rien-ar­chi­viste ne re­prenne le des­sus. “Je viens de pré­sen­ter à Lu­cia­no un jeune ami col­lec­tion­neur de Rome, Lu­ca. Un vrai chien truf­fier! Il a trou­vé des do­cu­ments très rares qui nous per­met­traient d’écrire la vraie his­toire du rugby ita­lien. C’est mon rêve. Car il y a beau­coup d’im­pré­ci­sions. Par exemple, ce que l’on consi­dère comme étant le pre­mier match en 1929 n’est en réa­li­té pas le pre­mier”, lâche-t-il en re­fu­sant d’en dire plus sur son scoop. Et plu­tôt ex­ci­té à l’idée de de­voir se re­plon­ger dans ses don­nées sta­tis­tiques. TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR VR

“Ici, on va tou­jours cher­cher le moyen le plus simple et le moins fa­ti­gant de faire les choses. Or, au rugby, tu dois al­ler au char­bon sans re­chi­gner, tu ne t’épargnes pas”

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