Big Da­ta

Au­jourd’hui, le rug­by­man ne sort ja­mais sans GPS, ce mou­chard élec­tro­nique qui quan­ti­fie ses moindres faits et gestes. Dé­sor­mais, on me­sure aus­si le ta­lent d’un flan­ker au nombre de pla­quages réus­sis et l’ap­port d’un centre à ses mètres ga­gnés. Les en­traî

Tampon! - - Sommaire - PAR LUC HAZOUMÉ, EN­VOYÉ SPÉ­CIAL AU PLES­SIS-RO­BIN­SON / PHO­TOS: ICONSPORT ET PANORAMIC

Le rug­by est de­ve­nu ces der­nières an­nées un sport de don­nées et de grosses têtes. Les joueurs sont sui­vis par GPS, les rem­pla­ce­ments sont dé­ci­dés sur or­di­na­teur. Mais jus­qu’où ira la prise de pou­voir des geeks?

➩Bar­ce­lone, 24 juin 2016, fi­nale du Top 14, 17e mi­nute de jeu: Tou­lon 3 – Ra­cing 3. Sur une at­taque grand cô­té à la li­sière des 22 m du Ra­cing, Maxime Ma­che­naud plaque sè­che­ment Matt Gi­teau. Une cla­meur re­ten­tit dans le Camp Nou, les Tou­lon­nais lèvent les bras au ciel, pen­dant que l’aus­tra­lien reste au sol. L’ar­bitre, M. Ray­nal, ar­rête le jeu et de­mande à son as­ses­seur vi­déo de lui re­pas­ser les images. Après de longues mi­nutes de vi­sion­nage –mau­dit ar­bi­trage vi­déo!– il met la main à la poche: “Pla­quage re­tour­né, le joueur re­tombe sur la tête, vous connais­sez la règle, c’est un car­ton rouge.” Ma­che­naud sort aba­sour­di sous les huées d’un pu­blic ac­quis à la cause des Va­rois. Une semaine après leur dé­faite en fi­nale de Coupe d’eu­rope face aux Sa­ra­cens, les Fran­ci­liens n’en mènent pas large, pri­vés de leur de­mi de mê­lée. En bord de ter­rain, le jeune Xa­vier Chau­veau s’échauffe, convain­cu qu’il va être ap­pe­lé pour sup­pléer à l’ab­sence du ti­tu­laire. Pour­tant, c’est l’ai­lier ar­gen­tin Juan

Im­hoff qui prend po­si­tion au poste de de­mi in­té­ri­maire. Les com­men­ta­teurs s’étonnent de ce choix, les sup­por­ters du RCT sabrent le cham­pagne, les coachs Laurent Tra­vers et Laurent La­bit as­sument ce pa­ri dingue. Soixante-trois mi­nutes plus tard, il est ga­gnant. Ma­che­naud sou­lève le bou­clier de Bren­nus aux cô­tés de ses co­équi­piers, le Ra­cing est cham­pion pour la sixième fois de son his­toire. Dans la liesse col­lec­tive, un homme en par­ti­cu­lier sa­voure l’ins­tant. Il s’ap­pelle Laurent De­brousse, il est le pré­pa­ra­teur phy­sique du club. Si les deux Laurent ont choi­si de dé­pla­cer Im­hoff à la mê­lée (où il n’a ja­mais évo­lué) plu­tôt que de lan­cer un spé­cia­liste du poste, c’est en par­tie grâce à lui. “Le de­mi de mê­lée, c’est le joueur qui par­court la plus grande dis­tance sur le ter­rain en un match, de l’ordre de 8 ki­lo­mètres, ob­serve-t-il, mais on avait re­mar­qué grâce aux don­nées GPS que Juan [Im­hoff ], parce qu’il est très mo­bile et qu’il vient se pro­po­ser dans la ligne d’at­taque ou même sur l’aile op­po­sée, cou­rait plus de 9 ki­lo­mètres par match.”

Telle l’ai­guille dans la botte de foin, c’est cet in­fime dé­tail –par­mi les té­ra­oc­tets de don­nées gla­nées aux en­traî­ne­ments et pen­dant les matchs– qui a ai­dé à prendre la dé­ci­sion cru­ciale. De là à dire que le Ra­cing a rem­por­té cette fi­nale grâce au big da­ta, il n’y a qu’un pas…

Ga­ry Teich­mann, ca­pi­taine aban­don­né

Le big da­ta est par­tout au­jourd’hui. Des don­nées sont col­lec­tées en per­ma­nence dans les montres connec­tées, les té­lé­phones, les or­di­na­teurs de bord des voi­tures, les trans­ports en com­mun, les sta­tions mé­téo­ro­lo­giques, les cartes Vi­tale… Plé­thore de chiffres, de textes, d’images fi­gées dans une mé­moire nu­mé­rique, des­ti­nés à être ana­ly­sés par des in­tel­li­gences ar­ti­fi­cielles, le plus sou­vent voués à un ou­bli élec­tro­nique. Per­cu­té de plein fouet par cette mode, le rug­by s’adapte. Tous les clubs pro­fes­sion­nels s’arment de sta­tis­ti­ciens, course à la mo­der­ni­té oblige. Après le pro­fes­sion­na­lisme, puis le rug­by spec­tacle –noeud pa­pillon et plume dans le cul– sui­vi par le rug­by mam­mouth –Oli­vier Sar­ra­méa et Da­vid Ven­dit­ti–, le rug­by Watt­bike- mus­cu et ses échecs re­ten­tis­sants, c’est en­core un peu de l’âme de ce sport qui s’en va. L’his­toire de l’adop­tion des don­nées par ce sport ra­conte en creux l’his­toire d’un ar­ti­sa­nat fou­traque pres­sé de se ra­tio­na­li­ser et de s’in­dus­tria­li­ser, bref d’être plus ren­table. Au com­men­ce­ment étaient les sta­tis­tiques. Mé­dailles en cho­co­lat sur pa­pier jour­nal, elles as­su­raient même aux mau­vais clubs la pré­sence dans un ta­bleau d’hon­neur heb­do­ma­daire: meilleur réa­li­sa­teur, meilleure at­taque, meilleur mar­queur, pire dé­fense à l’ex­té­rieur, nombre de sus­pen­sions... Elles sanc­tion­naient ou sanc­ti­fiaient des clubs, par­ache­vaient des ré­pu­ta­tions, mais ne ré­cla­maient rien de plus qu’une cal­cu­la­trice CASIO et une pile de feuilles de match. Il n’était pas en­core ques­tion de ra­tio­na­li­sa­tion, et l’in­fluence des chiffres sur les sé­lec­tion­neurs se ré­su­mait au choix des bu­teurs –le pied droit de Di­dier Cam­be­ra­be­ro a été sé­lec­tion­né 30 fois pour 354 points mar­qués. Mais l’avè­ne­ment du pro­fes­sion­na­lisme, les Coupes du monde et la pers­pec­tive d’un ri­di­cule pla­né­taire sont pas­sés par là. Les sé­lec­tion­neurs, pour trom­per l’en­nui des quatre mois entre le Tour­noi et la tour­née d’été, se sont mis à jouer avec les vieilles cal­cu­la­trices so­laires qui traî­naient dans leurs ti­roirs. Le pre­mier à tom­ber au champ d’hon­neur des da­ta est Nick Mal­lett en 1999. Ses Spring­boks, cham­pions du monde en titre, sortent d’une tour­née triom­phale dans l’hé­mi­sphère Nord. Lui, sé­lec­tion­neur, est face à un di­lemme au poste de nu­mé­ro 8: re­con­duire le vieillis­sant Ga­ry Teich­mann ou lan­cer le bouillant Bob­by Skins­tad. “Nous ve­nions de ga­gner 17 matchs consé­cu­tifs et d’éga­ler le re­cord du monde, rap­pelle Mal­lett. Mais un an plus tard, Teich­mann avait tra­ver­sé une sé­rie de bles­sures et pei­nait à re­trou­ver sa forme. Il y avait sur­tout ce jeune dont toutes les stats étaient hors norme. Bob­by Skins­tad était bien meilleur que Teich­mann et je l’ai choi­si uni­que­ment pour ses stats.” Une dé­ci­sion fi­na­le­ment pas si dif­fi­cile à prendre, sur le coup. Plus tard, Mal­lett le re­gret­te­ra: “J’ai lais­sé tom­ber notre ca­pi­taine, ce qui était une très mau­vaise dé­ci­sion. Teich­mann était un lea­der hors du com­mun.” En choi­sis­sant Skins­tad, il perd l’âme de son équipe et la Coupe du monde 1999.

“Ma­té­ria­li­ser des res­sen­tis”

Mal­gré cet aver­tis­se­ment, les sta­tis­tiques conti­nuent à se dé­ve­lop­per et s’étendent peu à peu aux cham­pion­nats na­tio­naux. C’est par la té­lé­vi­sion, Ca­nal+ pour être pré­cis, que sont ar­ri­vés les pro­blèmes. Pierre Ra­ba­dan, vieux rou­tier du Top 14 (18 sai­sons sous le maillot du Stade fran­çais) y voit le pre­mier pas vers le tout-sta­tis­tique. “Quand j’ai com­men­cé en 1999, tous les matchs n’étaient pas té­lé­vi­sés, donc quand on pas­sait sur Ca­nal, on sa­vait que ce se­rait re­gar­dé par les en­traî­neurs, la presse, ceux qui jugent en fait.” Le dif­fu­seur s’est mis à pro­duire du conte­nu sur les matchs, sur­tout des faits de jeu: nombre de rucks, mê­lées, touches, mauls, fautes, nombre de touches… Aus­si­tôt, pour les en­traî­neurs, pres­sés de quan­ti­fier leur ac­tion, de jus­ti­fier l’ab­sence de ré­sul­tats par­fois, le vi­sion­nage des matchs, sé­quence par sé­quence, de­vient un pas­sage obli­gé. Les staffs se sont équi­pés en ana­lystes vi­déo, sou­vent des ex-joueurs en tran­si­tion entre la pe­tite mort et un poste de po­seur de plots en qua­trième sé­rie. À la fin de la sai­son 2003, la grande ma­jo­ri­té des clubs avait pris le par­ti d’un ren­du chif­fré de la per­for­mance in­di­vi­duelle. Ce n’est pas pour dé­plaire aux joueurs, comme Pierre Ra­ba­dan, qui y trouve

“Notre mé­tier est de mettre en avant les ré­sul­tats d’une équipe, pas ses in­ten­tions. Nous n’avons pas vo­ca­tion à pré­dire le ré­sul­tat d’un match” Alexandre Mar­tin, ana­lyste chez Pro­zone

alors de quoi “ma­té­ria­li­ser des res­sen­tis”. C’est donc avec l’as­sen­ti­ment gé­né­ral de toute la pro­fes­sion que la vi­déo (et les stats qu’elle per­met­tait) s’im­pose comme le stan­dard du rug­by pro. En plus de poin­ter les manques d’une équipe, elle per­met d’épier les autres for­ma­tions. Ain­si, dé­cor­ti­quer le jeu d’un ad­ver­saire, ses sché­mas et ses lan­ce­ments de jeu de­vient en­fan­tin pour les staffs tech­niques. Qu’il est doux le som­meil de ce­lui qui se sent pré­pa­ré à tout, un beau monde sans au­cune sur­prise. À la de­mande de pré­vi­sions, faite pour tem­pé­rer l’an­xié­té des staffs, est ve­nue ré­pondre une offre pri­vée comme dans le foot amé­ri­cain ou le basket-ball. Une en­tre­prise, Pro­zone, s’est même ar­ro­gé une po­si­tion hé­gé­mo­nique sur l’hexa­gone en concluant un ac­cord avec la Ligue na­tio­nale, ce qui en fait le four­nis­seur of­fi­ciel de sta­tis­tiques du Top 14, de Ca­nal+ et de la presse. Ses com­mer­ciaux sillonnent l’hexa­gone, por­teurs de conseils, d’ou­tils, d’in­di­ca­teurs sans cesse re­nou­ve­lés pour mieux ap­pré­hen­der la réa­li­té du ter­rain. L’un d’entre eux, Alexandre Mar­tin, ex-ta­lon­neur pas­sé par une école de commerce, re­vient avec mo­des­tie sur ses in­ter­ac­tions avec les tech­ni­ciens. “J’ai cou­tume de leur dire que notre mé­tier est de mettre en avant les ré­sul­tats d’une équipe, pas ses in­ten­tions. Nous n’avons pas vo­ca­tion à pré­dire le ré­sul­tat d’un match.” Sta­tis­tiques des­crip­tives contre sta­tis­tiques pré­dic­tives... La ten­ta­tion est grande, en ef­fet, chez les pro­fes­sion­nels de construire leur sché­ma de jeu sur cette base de don­nées. L’émer­gence du kick and run dans le football est ve­nue d’un sta­tis­ti­cien, Charles Reep. Cet an­cien pi­lote de la Royal Air Force avait ob­ser­vé pen­dant les an­nées 50 que la ma­jo­ri­té des buts étaient mar­qués après trois passes. D’où l’idée d’en­voyer la balle très loin dans le camp ad­verse pour ga­gner le plus de ter­rain pos­sible dès la pre­mière passe. Chez le cou­sin de l’ova­lie, ce type de rai­son­ne­ment a une in­fluence dé­ter­mi­nante pour Clive Wood­ward (sé­lec­tion­neur de l’an­gle­terre entre 1997 et 2004) et son jeu ri­po­li­né. Pour Alexandre Mar­tin, il n’est pas évident que l’usage des sta­tis­tiques ait uni­for­mi­sé le Top 14, au contraire, il trouve que les ani­ma­tions des

“Bob­by Skins­tad était bien meilleur que Teich­mann et je l’ai choi­si uni­que­ment pour ses stats” Nick Mal­lett, sé­lec­tion­neur des Boks en 1999

équipes pré­sentent au­jourd’hui une va­rié­té in­édite. “Sur les temps de li­bé­ra­tion des bal­lons, sur l’usage des bal­lons, sur l’uti­li­sa­tion des avants, on voit clai­re­ment ap­pa­raître des écoles de jeu. Nos stats per­mettent de mieux ex­pli­quer, de mieux com­prendre.”

Joueurs tra­qués par GPS

Dif­fi­cile alors de dis­cu­ter l’op­por­tu­ni­té de col­lec­ter des don­nées. Le diable est dans les dé­tails et c’est des joueurs que viennent les pre­miers grin­ce­ments. Pierre Ra­ba­dan se sou­vient de ses der­nières an­nées au Stade fran­çais et l’im­por­tance crois­sante des da­ta. “On est pas­sé d’une de­mi­heure de vi­déo par semaine à une heure par jour.” Et ce­la pro­voque une im­per­cep­tible al­té­ra­tion des com­por­te­ments. “Il y a main­te­nant des ré­flexions sur un joueur dont on dit qu’il fait son match pour avoir les bonnes stats, [...] par­fois au dé­tri­ment du col­lec­tif. Si on comp­ta­bi­lise le nombre de pla­quages in­di­vi­duels, c’est fa­cile d’al­ler cher­cher plus de pla­quages dans un match et ça ne ren­dra pas le sys­tème plus ef­fi­cace. Et la ques­tion en­core une fois, c’est: ça a ser­vi le col­lec­tif ou pas?” L’autre cri­tique vient d’une source plus in­at­ten­due. Ch­ris­tophe Schatz, pro­duc­teur rug­by chez Ca­nal+, rap­pelle cer­taines li­mites des stats de l’époque. “Pre­nons un pla­quage à deux: il est at­tri­bué au pre­mier pla­queur, mais au­rait-il réus­si sans l’as­sis­tance du deuxième? Sur une touche, un bal­lon est-il per­du ou vo­lé? Un lan­cer est in­ter­cep­té: mau­vais lan­cer ou bon contre?” Ces in­for­ma­tions étant ac­ces­sibles à n’im­porte qui avec un abon­ne­ment Ca­nal+ et un bon lo­gi­ciel de mon­tage, elles pour­raient pré­tendre four­nir des don­nées, des ana­lyses de match. En somme, ces sta­tis­tiques se ré­su­me­raient à mettre des chiffres sur ce que tout le monde voyait. Il res­tait en­core une fron­tière à faire tom­ber avec des in­for­ma­tions in­édites, plus ob­jec­tives en­core que les images, une fe­nêtre sur l’in­té­rieur, sur l’ob­jec­ti­vi­té in­time du joueur. Elle tombe dans l’hé­mi­sphère Sud au mi­tan de la dé­cen­nie 2000-2010, quand les Néo-zé­lan­dais de VX Sport et les Aus­tra­liens de Ca­ta­pult trouvent un moyen de mi­nia­tu­ri­ser suf­fi­sam­ment les ba­lises GPS pour les faire te­nir dans des boî­tiers de la taille d’une boîte d’al­lu­mettes. Dans une bras­sière por­tée à même le corps, les joueurs logent entre leurs omo­plates la ba­lise re­liée à un car­dio-fré­quen­ce­mètre. Dès lors, de­puis un or­di­na­teur si­tué au bord du ter­rain, on peut suivre en temps réel les dé­pla­ce­ments du co­baye, sa vi­tesse ins­tan­ta­née, ses ac­cé­lé­ra­tions et les chocs qu’il su­bit, l’évo­lu­tion de son rythme car­diaque et même, pos­si­ble­ment, sa tem­pé­ra­ture cor­po­relle. Très vite, les ap­pa­reils sont do­tés d’une ré­sis­tance, d’une au­to­no­mie et d’une ca­pa­ci­té de mé­moire suf­fi­sante pour qu’ils soient uti­li­sés in­va­ria­ble­ment en match comme à l’en­traî­ne­ment. By­zance! Ava­lanche de chiffres, in­for­ma­tion to­tale, ob­jec­ti­vi­té ab­so­lue! Dans le sillage des in­tou­chables All Blacks et des si­dé­rants Wal­la­bies, l’eu­rope suit avec des paillettes dans les yeux, le dé­sir mi­mé­tique fonc­tion­nant à plein. Plu­sieurs té­ra­oc­tets de don­nées viennent s’ajou­ter aux don­nées dé­jà col­lec­tées, trans­for­mant ra­di­ca­le­ment la ma­nière dont les clubs et les sé­lec­tions na­tio­nales jouent.

La ju­ris­pru­dence Dan­ny Care

Se­cond à tom­ber au champ d’hon­neur, Stuart Lan­cas­ter de la per­fide Al­bion. Pre­mière jour­née du Six Na­tions 2014, France-an­gle­terre, Saint-de­nis. Le de­mi de mê­lée Dan­ny Care re­vient de deux mois d’ab­sence pour cause de bles­sure. Pour­tant, il semble dans la forme de sa car­rière, dy­na­mise le jeu an­glais, al­lume des feux par­tout sur le ter­rain. Der­rière un ruck, il pro­fite de l’avan­tage lais­sé par l’ar­bitre et plante un drop de fi­lou. Tra­fal­gar se pro­file, les An­glais mènent 21 à 16 à l’heure de jeu. Le sé­lec­tion­neur Lan­cas­ter sent que le mo­ment est ve­nu d’as­som­mer les Bleus par un coa­ching chi­rur­gi­cal. À la sur­prise gé­né­rale (à com­men­cer par la sienne), Care voit le pan­neau de chan­ge­ment an­non­cer l’en­trée de Lee Dick­son à sa place. Pri­vés de leur ins­pi­ra­teur, les An­glais pa­niquent. Siège d’or­léans, ba­taille de Pa­tay, Gaël Fi­ckou marque un es­sai, trans­for­mé par Maxime Ma­che­naud, la France l’em­porte 26-21. Lan­cas­ter doit se jus­ti­fier de son coa­ching per­dant. On ap­prend alors que les don­nées GPS de Care le mon­traient dans le rouge, son rythme car­diaque ne bais­sait plus pen­dant les phases de ré­cu­pé­ra­tion, sa vi­tesse de course sur le ter­rain plon­geait. Bref, il sem­blait lo­gique –sur le plan pu­re­ment théo­rique–

“Dans dix ans, il y au­ra pro­ba­ble­ment des puces sous­cu­ta­nées et ça per­met­tra de sa­voir en temps réel dans quel état de santé est le joueur” Pas­cal For­ni, agent de clubs

de le sor­tir mal­gré son em­prise sur son équipe. Fail. Ce qu’on a de­puis ap­pe­lé la ju­ris­pru­dence Dan­ny Care n’a pour­tant pas mis un terme à l’usage des GPS en match. Après les contor­sions d’usage –Care re­ve­nait de bles­sure, Dick­son sortait d’une bonne tour­née de no­vembre, les autres rem­pla­ce­ments ont ap­por­té de la fraî­cheur at­ten­due–, il fal­lait bien re­con­naître que ce n’était pas une science exacte, que les ren­contres ne se jouaient pas seule­ment sur les watt­bikes, que les don­nées ne de­vaient être qu’une par­tie de la dé­ci­sion. Alors, un nou­veau dis­cours a émer­gé, ou plu­tôt l’an­cien dis­cours s’est af­fi­né: les big da­ta doivent être d’abord consi­dé­rés comme un ins­tru­ment in­con­tour­nable de la pré­pa­ra­tion phy­sique et ont re­non­cé à être le cri­tère de dé­ci­sion en match. Signe de l’hé­gé­mo­nie in­tel­lec­tuelle du rug­by scien­ti­fique, le dis­cours est dé­sor­mais re­pris par toutes les par­ties pre­nantes du monde de l’ova­lie. Dans son bu­reau de la porte de Saint-cloud, Pas­cal For­ni livre son ana­lyse: “Le concept de big da­ta est dé­pas­sé. Ce n’était qu’un mot. Le vé­ri­table en­jeu pour les clubs au­jourd’hui, c’est la per­for­mance: le big da­ta, les don­nées GPS n’en sont qu’un ava­tar.” Ce­lui qui passe pour l’agent le plus puis­sant de France se laisse al­ler à de la pros­pec­tive. “On n’en est qu’au dé­but. Dans dix ans, la re­cherche de la per­for­mance ira jus­qu’à la nu­tri­tion, le som­meil, la vie pri­vée des joueurs. Il y au­ra pro­ba­ble­ment des puces sous-cu­ta­nées et ça per­met­tra de sa­voir en temps réel dans quel état de santé est le joueur. Mais sur­tout, ça per­met­tra d’adap­ter les en­traî­ne­ments, d’al­lé­ger la charge de tra­vail. Les An­glais ont lan­cé ça, et de­puis, tout le monde s’y est mis. Nous sommes en­trés dans l’ère de la per­for­mance phy­sique grâce aux da­ta.” Pour voir cette ré­vo­lu­tion à l’oeuvre, l’agent conseille une vi­site au Ra­cing 92, re­con­nu comme pion­nier dans l’usage des don­nées GPS.

Moins de bles­sures pour plus de ren­ta­bi­li­té

C’est une barre po­sée au mi­lieu de la ver­dure du Ples­sisRo­bin­son, on y ac­cède en son­nant à un in­ter­phone au bout d’un par­king aux hauts grillages. “Bien­ve­nue au Ra­cing Club de France.” Fau­teuils Ha­bi­tat et table basse mo­derne, le hall de ré­cep­tion ne fe­rait honte à au­cune en­tre­prise du CAC40. En plus du Ra­cing, plu­sieurs so­cié­tés de Ja­cky Lo­ren­zet­ti –le pro­prié­taire du club de­puis 2006– y ont leur siège. L’aile Ouest du bâ­ti­ment est consa­crée au rug­by, ain­si que les deux ter­rains de sport joux­tant le bâ­ti­ment. Les jours d’en­traî­ne­ment, les pros y ar­rivent, sui­vant un ri­tuel im­muable. Dans un mur rem­pli de ca­siers, ils dé­posent leurs chaus­sures, leurs af­faires per­son­nelles et en­filent des bas­kets avant d’en­trer dans l’an­ti­chambre du ves­tiaire. Gare aux dis­traits, une amende sanc­tionne ce­lui qui se re­trouve dans la zone d’en­traî­ne­ment avec ses chaus­sures de ville. Les joueurs dis­posent d’un box à leur nom avec le kit du par­fait en­traî­ne­ment: chaus­sures, maillots, cha­subles, car­dio fré­quen­ce­mètre et une bras­sière conte­nant le cap­teur GPS. Le lun­di, c’est la séance de ré­cu­pé­ra­tion, un peu de mus­cu­la­tion, des soins mé­di­caux, et pour fi­nir le cais­son de cryo­thé­ra­pie. Très peu de clubs ont ce luxe, et comme le rap­pelle Laurent De­brousse, “c’est une vo­lon­té du pré­sident Lo­ren­zet­ti, qui vou­lait ce qui se fait de mieux pour les joueurs”. Dans la salle de mus­cu­la­tion, le co­losse Pu­ma, Ma­nuel Ca­riz­za, mar­tèle un ta­pis de course de ses 115 ki­los. Après un choc lors du der­nier match, il est en pro­to­cole com­mo­tion et passe les tests pour sa­voir s’il peut ou non re­prendre la com­pé­ti­tion. Seul, face à un écran où il suit un pro­gramme d’échauf­fe­ment, puis d’en­traî­ne­ment à l’is­sue du­quel il sau­ra s’il peut ou non re­prendre la com­pé­ti­tion. Dans le club-house, on aper­çoit, ac­cro­chées aux murs, des pho­tos in­di­vi­duelles des Ra­cing­men et de tous les membres du staff, mais sur­tout des feuilles vo­lantes épin­glées par thème. D’un cô­té, le rap­pel des consignes pour le match à ve­nir, ain­si que les forces et fai­blesses de l’ad­ver­saire ; de l’autre, un ta­bleau ré­ca­pi­tu­lant les sta­tis­tiques des joueurs à l’en­traî­ne­ment. Ces der­niers peuvent ain­si ana­ly­ser et com­pa­rer leurs per­for­mances et leurs pro­grès. Dans le bu­reau des pré­pa­ra­teurs phy­siques qu’il par­tage avec deux col­lègues, Laurent De­brousse évoque avec as­su­rance son mé­tier. À son ar­ri­vée en 2009 et sous l’im­pul­sion de son men­tor, Mi­chel Co­lu­zio (au­jourd’hui à La Ro­chelle), le Ra­cing s’est do­té d’un sys­tème de lo­ca­li­sa­tion GPS qu’il a mé­ti­cu­leu­se­ment dé­ve­lop­pé et uti­lise pour en­ca­drer la pré­pa­ra­tion phy­sique. À ce su­jet, il n’y a pas d’équi­voque pos­sible. “Mon bou­lot ici, c’est de pré­pa­rer et de pro­té­ger les joueurs. Les don­nées GPS ne servent qu’à ça: connaître et do­ser avec pré­ci­sion la charge de tra­vail sup­por­tée par les joueurs.” Pour ce qui est de la pro­tec­tion des hommes, la cel­lule de pré­pa­ra­tion phy­sique co­pro­duit les en­traî­ne­ments avec les coachs et me­sure en temps réel les ef­forts four­nis. Ain­si, il peut les in­for­mer im­mé­dia­te­ment de l’état de forme des joueurs et sol­li­ci­ter la fin d’une séance trop in­ten­sive. Son man­tra, c’est d’évi­ter les bles­sures grâce aux don­nées GPS. “Ja­cky Lo­ren­zet­ti nous a don­né man­dat pour la pré­pa­ra­tion phy­sique et la pré­ven­tion des bles­sures. Si nous évi­tons une bles­sure et donc quelques mois d’in­dis­po­ni­bi­li­té à Dan Car­ter (plus gros sa­laire du club, ndlr), notre ac­tion est dé­jà ren­table pour le club.” Un consul­tant de pas­sage dans son bu­reau pour dis­cu­ter d’amé­lio­ra­tions à ap­por­ter au lo­gi­ciel d’ana­lyse des don­nées GPS sur­en­ché­rit: “Ce que nous fai­sons ici, c’est ce que des tas d’autres in­dus­tries font dé­jà de­puis long­temps. C’est sim­ple­ment de l’op­ti­mi­sa­tion d’une bu­si­ness unit (sic).” De­brousse et ses col­lègues ne sont pas les seuls à op­ti­mi­ser. Son al­ter ego de l’équipe de France, Ju­lien Pis­cione, tra­vaille sur les mêmes pro­blé­ma­tiques avec des ou­tils si­mi­laires. Dans son la­bo­ra­toire d’hy­dro­dy­na­mique de l’école po­ly­tech­nique, Ch­ris­tophe Cla­net, le scien­ti­fique du sport de l’ins­tant, ce­lui qui a ex­pli­qué la phy­sique du cé­lèbre coup franc de Ro­ber­to Car­los en 1997 à Lyon contre les Bleus, co­or­donne des études sur les concepts mé­ca­niques à l’oeuvre dans la sta­bi­li­té d’une mê­lée. Oui, les meilleurs scien­ti­fiques du pays se penchent sur le rug­by, à la re­cherche de la for­mule ga­gnante. Ain­si, le plus col­lec­tif des sports de balle est de­ve­nu une in­dus­trie sur-in­di­vi­dua­li­sée, où les in­cer­ti­tudes du temps réel sont gom­mées par la tech­no­lo­gie, les ar­bitres bor­dés par la vi­déo, les coachs ras­su­rés par les ex­perts, les joueurs ac­ca­pa­rés par leurs stats. Pen­dant ce temps, le french flair dis­pa­raît dans les limbes, les spec­ta­teurs s’en­nuient de­vant leur té­lé, les stades rem­plissent les loges à dé­faut de sus­ci­ter un en­goue­ment réel. Pour au­tant, on ne voit pas la hié­rar­chie bou­le­ver­sée comme elle a pu l’être dans le cyclisme avec l’es­sor de la Team Sky. Les All Blacks sur­volent tou­jours les dé­bats, sui­vis de près par les Spring­boks. Eux n’ont pas cé­dé, que nous sa­chions, aux si­rènes du rug­by in­dus­triel, ils en sont res­tés à des temps an­ciens, à peine re­haus­sés de tech­nique. Ils ont conti­nué à vouer un culte au bal­lon ovale. Pen­dant ce temps, les pays du Vieux Conti­nent pliaient face aux dik­tats de la mo­der­ni­té. Il y a dix ans, l’eu­rope sortait de la dé­cen­nie des gou­rous –Jacques Fou­roux, Alain Gaillard, Clive Wood­ward– et du ma­na­ge­ment des hommes. Elle est plon­gée au­jourd’hui dans l’ère des spé­cia­listes et de la per­for­mance. Au rug­by comme ailleurs, l’âge qui s’ouvre est ce­lui de la re­vanche des geeks. TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR LH

“Si nous évi­tons une bles­sure et donc quelques mois d’in­dis­po­ni­bi­li­té à Dan Car­ter, notre ac­tion est dé­jà ren­table pour le club” Laurent De­brousse, pré­pa­ra­teur phy­sique et mon­sieur da­ta du Ra­cing 92

Maxime Ma­che­naud, 17 mi­nutes douche com­prise.

Pro­blème de vue pour lui.

Dan­ny Care, presque dans le rouge.

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