QUI A PEUR DE CH­RIS­TINE AN­GOT ?

Le jeu­di 18 mai 2017 res­te­ra dans l’his­toire comme le jour où un film can­nois, Un beau so­leil in­té­rieur, nous a fait ren­con­trer, aus­cul­ter, af­fron­ter – et peut-être même un peu pi­ger – l’énigme An­got.

Technikart - SuperCannes - - News - YAL SADAT

En temps nor­mal, il est dif­fi­cile de sa­voir ce qui passe par la tête d’un ré­dac’ chef quand il as­signe à ses lieu­te­nants les dif­fé­rentes tâches du jour. En plein cirque can­nois, la ré­par­ti­tion du tra­vail est d’au­tant plus ubuesque : les ha­bi­tués du Co­mic-Con se re­trouvent char­gés de voir le Des­ple­chin, les fans de Jacques Doillon sont man­da­tés sur le film de mi­nuit sud-co­réen, rien ne va plus sur les terres de la ci­né­phi­lie. Exemple per­son­nel : alors qu’on avait ba­taillé pour être en­voyé voir Won­ders­truck, on a été ren­car­dés sur Un beau so­leil in­té­rieur de Claire De­nis. Pour nous l’ano­ma­lie, là-de­dans, ce n’est ni Claire ni Bi­noche, mais la scé­na­riste : Ch­ris­tine An­got, sphinx dé­con­cer­tant qui nous a fait l’ef­fet, à chaque fois qu’on a es­sayé de tour­ner ses pages, d’être une poule ayant trou­vé un cure-dent – une poule un brin go­gue­narde.

Le ren­dez-vous était fixé à 13h45, quelques heures après la pro­jo, alors qu’elle avait en­chaî­né les en­tre­tiens non-stop. Des condi­tions idéales pour une ren­contre du troi­sième type, aus­si éche­ve­lée que les conver­sa­tions désac­cor­dées de ses per­son­nages de pa­pier. « – Mais c’est quoi, c’est qui ? – C’est Tech-

ni­kart. Et aus­si Pre­mière.fr. -Technikart et quoi ? Pre­mière.fr. – Ou­la­la, les ‘.fr.’ Non mais vous voyez, les ‘.fr’, c’est pas pour moi. Claire, tu viens t’oc­cu­per des ‘.fr’ ? » La ci­néaste calme le jeu. C’est son rôle, ma­ni­fes­te­ment. Ch­ris­tine prend une heure de pause. Elle n’a rien contre les « .fr », au fond, c’est juste qu’elle avait faim.

Dans le film, c’est bien le « je » de la ro­man­cière qui s’ex­prime : on voit l’hé­roïne, Isa­belle (Bi­noche) col­lec­tion­ner les hommes dans une série de crê­pages de chi­gnon non­sen­siques. La langue et la patte An­got avalent et di­gèrent le cinéma sur leur pas­sage, chan­geant les gueules fa­mi­lières du cinéma d’au­teur fran­çais (Beau­vois, Du­vau­chelle, Gré­vill) en sté­réo­types si­glés de l’écri­vaine su­per­star de pla­teaux té­lé. Le mufle sans com­plexe qui fait com­prendre à Ju­liette qu’elle doit ar­rê­ter de tom­ber amou­reuse d’énormes connards, le jeune pre­mier trop beau pour être vrai, les conver­sa­tions ab­surdes avec un dra­gueur lour­daud : tout est là. Même De­par­dieu se voit an­go­ti­sé, dans un fi­nal zin­zin où il dé­bite un pa­ta­quès éso­té­ri­co-freu­dien, nous pro­pul­sant en­core plus en avant dans cet uni­vers de pa­pier qui nous sem­blait si loin­tain avant d’en­trer dans la salle.

Mais quand on re­trouve en­fin Ch­ris­tine, elle shoote dans l’édi­fice – avec un sou­rire apai­sé qui nous in­dique que le dé­jeu­ner a dû bien se pas­ser. « Isa­belle, le per­son­nage de Ju­liette ? C’est vous et c’est moi. C’est pas plus moi que vous, car ce n’est pas spé­cia­le­ment une femme. » Et cette ma­nière d’ai­mer un homme qu’on trouve exé­crable, ce n’est pas une vieille ma­rotte per­son­nelle, le su­jet des livres, presque tous, le su­jet de sa vie ? « Non, ça pour­rait vous ar­ri­ver à vous. Voyez, c’est ce qui est bien dans le fait de faire un film : j’abats un cli­ché sur ce qu’on pense de moi. » On doit bien avouer qu’on voit où elle veut en ve­nir… Pu­rée, on n’y est pas en­core. L’at­ta­ché de presse vien­dra écour­ter ce ren­dez-vous de toute ma­nière un peu man­qué. « On va vous lais­ser res­pi­rer. – Oui, c’est ça l’idée ! D’ailleurs, res­pi­rer, c’est le su­jet du film. » On quitte la pièce ha­gard. De­hors, on prend un bon bol d’air frais.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.