GRA­TUIT

Hier ma­tin, 8h30, pro­jo de Ok­ja, l’in­cons­cient col­lec­tif can­nois ac­couche d’un dé­raille­ment tech­nique stu­pé­fiant qui solde l’af­faire Net­flix et quinze ans de ren­dez-vous man­qués entre Bong Joon ho et la Sé­lec­tion of­fi­cielle.

Technikart - SuperCannes - - La Une - LÉO­NARD HAD­DAD

LDé­lé­gué Gé­né­ral du Fes­ti­val In­ter­na­tio­nal e du Film aime se mo­quer des cli­chés can­nois vé­hi­cu­lés par les jour­na­listes de pa­pier. Il est très fort sur les ques­tions na­tio­nales (« les films in­diens sont, heu, par­fois très in­diens ? »), spi­ri­tuel sur la pa­ri­té hommes/ femmes (« at­ten­dez, je vais vous dire le nombre de réa­li­sa­trices, avant que vous ne me le de­man­diez ») et mo­queur sur l’ac­cu­sa­tion de faire tou­jours ap­pel aux « ha­bi­tués » (le re­proche re­ve­nant de fait en­core plus sou­vent que Loach, Hup­pert ou Ha­neke). Cette an­née, sur ce der­nier su­jet, Bong Joon ho au­rait été sa meilleure ré­ponse. Ha­bi­tué à rien, sinon à se prendre la porte dans la fi­gure, Bong, pour­tant une es­pèce de Dieu dans son pays, où il est à la fois Ta­ran­ti­no, Ni­co­las Hu­lot et La­dy Ga­ga, en­tre­tient ce que l’on peut ap­pe­ler une « re­la­tion com­plexe » avec le fes­ti­val de Cannes, cette terre d’eu­phé­mismes, de bonnes ma­nières et de re­la­tions pu­bliques. Un peu d’his­toire, si vous le vou­lez bien. Bong tourne son pre­mier film Bar­king Dogs Ne­ver Bite (2000) à une époque où la Co­rée n’a pas en­core fait son en­trée dans le monde de la vente et des fes­ti­vals in­ter­na­tio­naux. En 2003, Me­mo­ries of Mur­der, fa­meux chefd’oeuvre qui dé­fi­nit le ca­hier des charges es­thé­tique du ci­né­ma du sud de la pé­nin­sule (pluie di­lu­vienne, meurtres boueux, ac­teurs be­don­nants, yeux écar­quil- lés et bouche ou­verte, faux rythme et rup­tures de ton) est pro­je­té dans une salle du mar­ché de 26 places (Pa­lais C, si nos sou­ve­nirs sont bons). En 2006, The

Host se re­trouve au coeur d’une guerre de po­si­tions entre l’Of­fi­cielle et la Quin­zaine (où le film fi­ni­ra par triom­pher). Trois ans plus tard, Mo­ther perd son bras de fer avec son ju­meau Poe­try (Lee Chang-dong) et se re­trouve re­lé­gué à UCR. Bong es­saie de faire bonne fi­gure, mais ses sou­rires de cir­cons­tances com­mencent à res­sem­bler à des plaies ou­vertes… En 2013, Snow

pier­cer semble lan­cé à pleine vi­tesse vers la Salle Lu­mière, mais la com­pèt’ hé­site, tor­tille de ses pe­tites fesses mus­clées et fait dé­railler le train. Cette fois, Bong se fâche, s’en­ferme dans la cui­sine, casse toute la vais­selle et jure que Cannes et lui, c’est fi­ni. Le co­chon­net Ok­ja était cen­sé sol­der ce pas­sif, c’était sa mis­sion. Il avait tout pour, et dé­jà des al­lures de film d’au­teur to­tal, où se té­les­copent la sa­tire en­vi­ron­ne­men­tale, les grosses bé­bêtes, les vi­laines cor­po­ra­tions, le grand écart entre la farce hys­té­rique et le drame dou­ce­reux, les idéaux fous et le cy­nisme froid, le goût du mer­veilleux et l’ar­rière goût de la dé­faite, les lé­gè­re­tés poé­tiques et les ba­lour­dises dé­mons­tra­tives (l’imagerie concen­tra­tion­naire des abat­toirs). Ok­ja est un vrai Bong Joon ho, juste un peu plus gros que les autres, à l’image de son co­chon titre, entre To­to­ro, E.T., CJ7 et Babe (sur­tout le 2). Et puis voi­là que le bor­del Net­flix s’en est mê­lé. Les com­mu­ni­qués ont suc­cé­dé aux fan­tasmes, les ru­meurs aux tweets, les men­songes aux se­crets. Le film pou­vait-il sor­tir en salles ? For­cé­ment non. Cannes pou­vait-il le sor­tir de la com­pèt ? Cer­tai­ne­ment pas. Et sans doute d’abord en rai­son de l’his­to­rique dé­sas­treux du ci­néaste avec ce fes­ti­val qui l’a tant bal­la­dé. La pré­sence Net­flix dans la Sé­lec­tion 2017 sau­vée par le Bong ? On peut le pen­ser. Alors quand au dé­but de la toute pre­mière (et an­té­pénul­tième) pro­jo du film dans une salle fran­çaise, on a consta­té que le ratio d’image n’était pas le bon (une es­pèce d’hy­per scope en 2.85, avec Til­da cou­pée au mi­lieu du front), on s’est de­man­dé s’il s’agis­sait d’une opé­ra­tion sa­bo­tage des ex­ploi­tants fran­çais ou d’un coup de com’ per­vers or­ches­tré par la pla­te­forme de flux conti­nu (en mode : sur votre té­lé, ça ne se­rait pas ar­ri­vé). La salle en­tière hur­lait, riait, huait, ta­pait dans les mains, comme pour fê­ter l’iro­nie ma­gni­fique de ce bug tech­nique fa­bu­leux, qui res­sem­blait sur­tout à un in­vrai­sem­blable acte man­qué. L’acte man­qué du Fes­ti­val lui-même, cet or­ga­nisme vi­vant, fait d’af­fects, d’émo­tions et de se­crets de fa­mille, le tout consti­tuant un in­cons­cient – col­lec­tif – qu’il ve­nait avec su­perbe de nous re­cra­cher à la fi­gure.

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