L’EN­VERS DU DÉ­COR

Dans les re­coins des sé­lec­tions pa­ral­lèles, les hé­ros white-trash se bous­culent pour nous ou­vrir les pe­tites portes grin­çantes d’une Amé­rique qu’on ne veut pas voir. Mais qu’est-ce qu’on trouve der­rière, au juste ?

Technikart - SuperCannes - - News - YAL SA­DAT

Au mi­tan d’un festival de Cannes, un cer­tain dé­sir d’Amé­rique se fait sou­vent plus pres­sant. « Je rat­tra­pe­rai le Can­tet DE­MAIN, Là JE Suis Cre­vé, IL ME Faut Un film

amé­ri­cain. » C’est l’ap­pel na­tu­rel des che­mins fa­mi­liers, bien lé­gi­time après avoir cra­pa­hu­té plu­sieurs jours dans les zones moins ex­plo­rées de la ci­né­phi­lie. Mais c’est aus­si un be­soin d’air, de res­pi­rer à tra­vers les cli­chés vrais qui peuplent sou­vent les au­to­por­traits de l’Amé­rique : s’em­plir les pou­mons au mi­lieu des im­menses sur­faces en ja­chère, fi­ler le long des routes arides ou se pau­mer dans les ar­tères d’une mé­ga­pole hir­sute. En d’autres termes, pui­ser de l’oxy­gène dans le ly­risme de l’es­pace, cet es­pace dont la mys­tique tient de la pen­sée ma­gique: il est tou­jours ques­tion des cultures de l’Ouest, de l’Est, du Sud pro­fond, d’une fron­tière de­ve­nue in­vi­sible mais qui conti­nue de han­ter le ter­ri­toire tout en­tier. Il y a pour­tant des films amé­ri­cains où l’air fi­nit par man­quer, comme si l’es­pace s’était ré­tré­ci. The Flo­ri­da

Pro­ject, Mo­bile Homes, Wind Ri­ver sont au­tant de ré­cits d’en­fer­me­ment au coeur des vies des ca­més, des pro­los, des ho­bos, des ou­bliés et des per­dants. Des vies ri­gou­reu­se­ment dé­li­mi­tées. Même l’in­grat Pat­ti Cake$, qui en­file de gros sa­bots pour jouer la carte feel-good, trouve le moyen de ra­con­ter la même chose : non pas l’abon­dance de l’es­pace mais son ré­tré­cis­se­ment en un monde ex­sangue. Dans Mo­bile Homes, une mère et sa fille­fuient d’un lieu de pas­sage à l’autre, entre re­fuge pos­sible et étouf­fe­ment inexo­rable. Je­re­my Ren­ner et les Amé­rin­diens de Wind Ri­ver font pen­cher la balance

vers le wes­tern, dans un dé­cor na­tu­rel dont le gi­gan­tisme dis­si­mule hy­po­cri­te­ment la vé­ri­té : le wil­der­ness peut aus­si être un en­clos na­tu­rel. Cette Amé­rique étroite, on la filme ra­re­ment, parce qu’il s’agit d’un pays où l’im­men­si­té de l’es­pace est cen­sé être source de tout ré­cit, balise de toute dra­ma­tur­gie. Pour­tant, un ci­néaste comme Sean Ba­ker a ma­ni­fes­te­ment très en­vie de lui rendre jus­tice. Dans The Flo­ri­da Pro­ject, il fait mine d’ex­ploi­ter l’es­pace étri­qué du mo­tel où vi­votent les filles-mères et leurs en­fants lais­sés à eux-mêmes comme un simple dé­cor, voire comme un pur contexte dé­co­ra­tif. Ce tas de piaules mi­nables et dé­la­brées cou­leurs pas­tel de­vrait être une co­quet­te­rie, un sym­bole, voire un su­jet. Mais Ba­ker en fait la sub­stance de son film. On est coin­cé dans ce trou, alors on l’ha­bite de toutes les ma­nières qui puissent le rendre res­pi­rable. Et on le filme comme on fil­me­rait Man­hat­tan ou le vieil Ouest, en lui bri­co­lant une my­tho­lo­gie. Le mauve dou­teux re­cou­vrant les murs du mo­tel de­vient un élé­ment dé­ci­sif de la tex­ture du film. Le lo­cal tech­nique et la pis­cine cheap se changent en pa­ren­thèses ma­giques, et le gé­rant Willem Da­foe en Dieu dé­bon­naire qui tente de maî­tri­ser la fo­lie or­di­naire des bas-fonds de la Flo­ride. Peu à peu, la pri­son de­vient mo­bile. Les mo­destes bi­be­lots white trash ré­ajustent le mythe hol­ly­woo­dien aux di­men­sions ri­qui­qui de l’Amé­rique in­vi­sible. Trop d’es­pace cô­té mains­tream, pas as­sez cô­té in­dés : en­core et tou­jours une his­toire de fron­tière.

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