LE COU­LOIR DE LA MORT

Au­cune in­fo à cro­quer, qua­si­ment pas de films… Hier, c’était l’ha­bi­tuel temps mort du fes­ti­val, concep­tua­li­sé cette an­née en jour­née far­niente du 70e an­ni­ver­saire.

Technikart - SuperCannes - - News - BEN­JA­MIN ROZOVAS

L’en­quête dé­bu­ta au troi­sième étage, au ha­sard d’un échange ami­cal avec le ves­ton bleu junior char­gé de fil­trer l’en­trée de la « Ter­rasse Jour­na­listes ». Un travail de chien, vrai­ment très laid, qui consiste à res­ter de­bout et à no­ter au sty­lo-bille le nom, la rai­son so­ciale et la na­tio­na­li­té de chaque ar­ri­vant. Son poi­gnet lui fai­sait mal, son pe­tit ca­hier ra­tu­ré res­sem­blait à une liste de courses de tueur en sé­rie. On l’a pris en pi­tié. « Oh non y’a pire !, s’em­pres­sa-t-il de ras­su­rer dans un éclat de rire. Vous ne connais­sez pas le cou­loir de la

mort ! » Mmm. Le­ver de sour­cils in­té­res­sé. Re­dis-nous ça pour voir ? Il s’avère que les hommes et femmes en bleu connaissent tous le cou­loir de la mort. « Là où les col­lègues se cachent

pour mourir », en­tend-on au sous-sol du Mar­ché du film.

« C’est un cou­loir sombre qui ne mène nulle part, avec un pauvre vi­gile qui doit res­ter là, de­bout, à at­tendre der­rière une porte ». Ils n’y ont pas né­ces­sai­re­ment mis les pieds, mais ils le tiennent d’un pote qui bosse au ser­vice tech­nique, ou d’un pote de pote. « Per­sonne ne passe ja­mais là-bas ! Per­sonne ! Le type at­tend seul dans le noir toute la jour­née ! » Lé­gende ur­baine ? Blague in­ter­ser­vices ?

« Il ar­rive même qu’on ou­blie de l’ap­pe­ler pour la pause dej et, du coup, il reste là, sans bouf­fer. » Ok, n’en je­tez plus. « The game is afoot », comme di­rait Sher­lock… In­ves­ti d’une mis­sion nou­velle et d’un sens du devoir re­trou­vé, on s’en­fonce dans les ar­tères grouillantes du Bun­ker. En­trée des ar­tistes, cou­loir à droite, as­cen­seur à gauche, deuxième étage… Nous sommes le Mar­di 23 mai. Il est 15h17. Lors­qu’une ma­chine aus­si hui­lée et hys­té­rique que Cannes dé­cide de le­ver le pied, vous le sen­tez pas­ser. Pas le choix. Le coup de mou de mi­lieu de Fes­ti­val est une tra­di­tion en­tre­te­nue par les or­ga­ni­sa­teurs, à la fois ter­ri­ble­ment bien­ve­nue pour re­char­ger les bat­te­ries, ache­ter des slips chez Monoprix et re­col­ler les mor­ceaux au té­lé­phone avec sa/son conjoint(e) à Pa­ris, mais aus­si fran­che­ment casse-pied pour le mo­ral. S’ar­rê­ter en mi­lieu de course, c’est aus­si perdre le rythme, ac­cu­ser le coup et prendre le risque de ne ja­mais pou­voir s’en re­le­ver tout à fait. Cette an­née, 70e oblige, c’est en­core pire. Un vide si­dé­ral a été crée au­tour des mys­té­rieuses fes­ti­vi­tés (en cours, à l’heure où on écrit), de la pro­jec­tion des six heures de Top of

the Lake sai­son 2 (« Ça de­vrait les oc­cu­per… ») jus­qu’à l’hom­mage Té­chi­né don­né lun­di à De­bus­sy à la place de la pro­jo de presse de 19h, comme un avant-goût de la ba­na­li­sa­tion du len­de­main. Au­cun film ne sou­haite être pro­gram­mé le mar­di, et les trac­ta­tions en cou­lisses entre dis­tri­bu­teurs et ins­tances fes­ti­va­lières sont tou­jours com­pli­quées à ce su­jet (les dis­tribs re­fusent tous d’y al­ler). À l’heure du grand si­pho­nage, seul Vers la lu­mière de Nao­mi Ka­wase a ré­pon­du pré­sent. Quelque part, c’est du beau travail d’ar­tiste. Une idée sculp­tu­rale, hy­per ré­flé­chie, du coup de mou can­nois. La jour­née morte, concep­tua­li­sée. On a donc re­trou­vé Pierre*, cou­loir droite, as­cen­seur gauche, deuxième étage. Il ha­bite bien der­rière une porte, de­bout, dans l’obs­cu­ri­té. Con­trai­re­ment à ce qu’on ra­conte, il lui ar­rive de voir des gens. « Une di­zaine par jour, des tech­ni­ciens qui viennent ré­gler le son et l’image des pro­jos De­bus­sy. » Très sym­pa (content de nous voir), il met fin au mythe nais­sant : le cou­loir de la mort ne mène PAS nulle part. C’est d’ailleurs la rai­son de sa pré­sence ici. « Il y a une porte dé­ro­bée, au bout du cou­loir, qui donne ac­cès aux marches de De­bus­sy. Je suis là pour m’as­su­rer que per­sonne ne l’uti­lise. ». Lui-même ne s’en est ja­mais ser­vi.

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