LE CHECK-UP

JOCELYN LE BACHELOR

Technikart - - SOMMAIRE - PAR BAPTISTE LIGER PHOTOS JULIEN LIENARD

Un créa­teur ne sau­rait, bien sûr, être ré­su­mé à une seule pièce, mais elle lui per­met par­fois d'avoir la re­con­nais­sance, d'être iden­ti­fié, re­mar­qué, ad­mi­ré. C'était le 17 mars der­nier. Alain Ma­ban­ckou don­nait face à une salle comble sa le­çon inau­gu­rale au Col­lège de France. Ti­tu­laire de la Chaire an­nuelle de créa­tion ar­tis­tique au sein de cette vé­né­rable ins­ti­tu­tion, l'écri­vain fran­co-congolais dis­ser­tait avec brio sur le thème « Lettres noires : des té­nèbres à la lu­mière ». Pour­tant, les mots comp­taient moins que la pré­sence phy­sique de l'au­teur de Verre cas­sé. Et, plus exac­te­ment, son look : pan­ta­lon et che­mise noirs, po­chette blanche et, sur­tout, une si­dé­rante veste bleu roi au re­vers noir qui a bluf­fé le pu­blic. Le res­pon­sable de ce chef d'oeuvre – au sens strict – était d'ailleurs éga­le­ment pré­sent, au mi­lieu des po­li­tiques, des jour­na­listes et des lit­té­raires : Jocelyn le Bachelor, gou­rou des sa­peurs de Pa­ris de­puis bien long­temps, au­quel Alain Ma­ban­ckou a ren­du hom­mage dans son ro­man Black Ba­zar et son ré­cent es­sai Le Monde est mon lan­gage (voir en­ca­dré). La SAPE – Société des am­bian­ceurs et des per­sonnes élé­gantes – te­nait là, sym­bo­li­que­ment, sa re­con­nais­sance ins­ti­tu­tion­nelle et in­tel­lec­tuelle qui, un jour ou l'autre, de­vait ar­ri­ver. Tout comme l'adou­be­ment de cette vé­ri­table star du quar­tier de Châ­teau Rouge (18ème), te­nan­cier de la boutique Sape & Co et fon­da­teur de l'en­seigne Con­ni­vences.

PA­RIS DU TEMPS DES MINETS

« Tu veux un whis­ky ? Un coca ? » C'est ain­si que vous ac­cueille la maître des lieux, dans son re­paire du 12, rue de Pa­na­ma, juste en face du sa­lon de beau­té afro Oba­ma Fashion Hair. Le té­lé­phone n'ar­rête pas de son­ner, la jo­lie ven­deuse vé­ri­fie les com­mandes, et on ad­mire les che­mises roses fun­ky ou les cra­vates à pois. Ce jour-là – sans doute comme les autres jours –, il est dif­fi­cile de ra­ter « le ba­teau ami­ral de la sape » avec sa ma­jes­tueuse veste rouge – avec chaus­settes as­sor­ties –, son gi­let blanc, son pan­ta­lon slim bleu et son cha­peau. « J’ai tou­jours ai­mé les cou­leurs, et en par­ti­cu­lier le rouge », re­con­naî­til. Lorsque Jocelyn Armel (son vrai nom) est ar­ri­vé en France – « pré­ci­sé­ment le 4 sep­tembre 1977 » –, ce gar­çon ve­nu de Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go dé­cou­vrait un Pa­ris un peu terne en pleine pé­riode dite des « minets », tous en Re­no­ma ou Be­net­ton. Le bac en poche, il fait des études d'AES (li­cence d'Ad­mi­nis­tra­tion éco­no­mique et so­ciale), puis mul­ti­plie les pe­tits jobs – no­tam­ment ache­teur de vê­te­ments à Naples. Au mi­lieu des an­nées 80, il trouve un poste de vendeur oc­ca­sion­nel dans le ma­ga­sin Da­niel Hech­ter du 5ème. D'abord au rayon femmes. « J’ai boos­té les ventes, et on m’a mis res­pon­sable ad­joint du ma­ga­sin. » Il dé­cide alors de pro­po­ser da­van­tage de fringues (mas­cu­lines) co­lo­rées – à la sur­prise gé­né­rale, ce­la fonc­tionne, no­tam­ment au­près du pu­blic afri­cain, qui plé­bis­cite ses choix et fait pas­ser l'adresse au bouche-à-oreille. Lorsque son su­pé­rieur lui de­mande son se­cret, il ré­pond : « Je suis Congolais, je suis issu de la Sape ! » C'est alors que l'idée de créer sa propre marque com­mence à lui trot­ter dans la tête...

L'ART D'ÊTRE UN HOMME EN AFRIQUE

Quelques an­nées plus tard, ce dingue de mode dé­pose à l'INPI la marque Con­ni­vences à la­quelle il te­nait. Sa mère lui pro­pose alors, en dé­cembre 2004 : « Et si tu pre­nais mon lo­cal rue de Pa­na­ma ? » Mais at­ten­tion, « je te cède les lieux à une condi­tion : tu mon­te­ras une boutique de pro­duits exo­tiques ». Oui, mais non. Jocelyn le Bachelor se re­trouve face à la plus grande dé­ci­sion de sa vie : pour­quoi lan­cer un ma­ga­sin dans ce quar­tier avec ses ven­deurs à la sau­vette ? Fi­na­le­ment, il tente. Un stage de créa­tion d'en­tre­prise – et 15 000 eu­ros d'ap­port ini­tial – plus tard, Sape & Co ouvre ses portes le 30 juin 2005. La mé­dia­ti­sa­tion ar­rive cinq ans plus tard avec l'ex­po­si­tion, au Musée Dap­per, sur « l’art d’être un homme en Afrique et en Océa­nie », qui consacre tout un pa­villon à la Sape ! Pour être vé­ri­ta­ble­ment dans la tendance, pour­quoi s'ha­biller chez Smal­to ou Saint Laurent alors qu'on peut op­ter pour la vé­ri­table élé­gance à la congo­laise ? « Les po­li­tiques afri­cains, qui aiment la Sape, de­vraient ré­flé­chir là-des­sus », in­siste Jocelyn qui compte par­mi ses ad­mi­ra­teurs non seule­ment feu Pa­pa Wem­ba et d'autres stars de la musique, mais aus­si An­toine de Caunes, Ariel Wiz­man ou Vincent Pe­rez...

LE TOM FORD DE CH­TEAU ROUGE

« Ici, je suis un peu l’homme-or­chestre », re­con­naît ce cou­tu­rier qui choi­sit lui-même les tis­sus et les coupes – les dou­blures aus­si –, su­per­vise la ges­tion, et fait acte de pré­sence à la boutique. « Mais je n’hé­site pas à de­man­der des conseils aux sa­peurs au­tour de moi, qui ont l’ex­per­tise du ter­rain et avec les­quels on abou­tit par­fois à des oeuvres col­lec­tives. » Ce­lui qu'on sur­nomme « le Tom Ford de Châ­teau Rouge » ne manque pas d'am­bi­tion : son site de vente en ligne se­ra ou­vert très bien­tôt, et une nou­velle ligne – sous le nom « Jocelyn Armel le Bachelor » – va être lan­cée très pro­chai­ne­ment. Notre homme songe éga­le­ment à ou­vrir des bou­tiques à Lyon et Tou­louse, mais aus­si en Afrique (« où mes pas­sages té­lé ont été re­mar­qués ») et, pour­quoi pas, outre-At­lan­tique. « Mais, bon, la réa­li­té nous rat­trape et il nous faut des fonds pour pou­voir gran­dir. On sent que ça prend et c’est trop bête de ne pas pou­voir s’épa­nouir plus vite. » Notre Bachelor n'ou­blie ja­mais l'im­por­tance de l'ar­gent, et sait mieux que qui­conque que, der­rière le sa­peur, ne se cache pas forcément un flam­beur...

«JE SUIS CONGOLAIS, JE SUIS ISSU DE LA SAPE ! »

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