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LES IDIOTS UTILES DE LA CHANSON EN­GA­GÉE

Technikart - - SOMMAIRE - PAR AL­BERT POTIRON PHOTOS CHARLÉLIE MARANGÉ

« DANS NOS DISCUSSIONS, LA MONTÉE DE L'EX­TRÊME-DROITE ET LA NO­TION DE REPLI COM­MU­NAU­TAIRE REVENAIENT SOU­VENT. » UN FRÈRE ANI­MAL

Comme le chan­tait un barde bre­ton : « Une chanson pro­tes­ta­taire, qui tend le poing, le poing en l’air, c’est fa­ti­gant, pas né­ces­saire, et pour quoi dire, pour quoi faire ? Une chanson pro­tes­ta­taire, en­core, en­core, des pa­roles en l’air. Dire qu’il fait trop froid en hi­ver, que le vin blanc c’est pas bon pour les nerfs... Y’a pas que des dé­gon­flés à la CGT, pas que des scé­lé­rats dans les com­mis­sa­riats, y’a pas que des SS chez les CRS, pas que des sa­lauds chez les co­cos... C’est quoi ce pu­tain

de sys­tème ban­caire de merde ? » Chez Technikart, on est bien éle­vé, alors on va vous épar­gner la suite de ce pen­sum non dé­nué d'hu­mour si­gné Mios­sec. L'ex-al­coo­lique bres­tois a au moins le mé­rite de mettre les pieds dans un plat qui en France se mange trop sou­vent tiède. Alors, in­of­fen­sive, la chanson en­ga­gée ?

Une vision pas vrai­ment par­ta­gée par Frère Ani­mal, col­lec­tif ma­jo­ri­tai­re­ment pa­ri­sien por­té par le chan­teur Florent Mar­chet et l'écri­vain Arnaud Ca­thrine. A ce bi­nôme ci­toyen s'ajoutent Va­lé­rie Leul­liot (Au­tour de Lu­cie) et Ni­co­las Mar­tel (mu­si­cien et co­mé­dien). Sur disque, le mul­ti-cas­quettes François Mo­rel et l'ex-adhé­rent au Par­ti com­mu­niste Ber­nard La­villiers com­plètent cette af­faire aux an­ti­podes de la droite dé­com­plexée. Les voi­là de re­tour après une longue ab­sence. Au risque de se plan­ter en beau­té. Un peu comme Jean-François Co­pé, fi­na­le­ment.

Un bref re­tour his­to­rique s'im­pose pour qui au­rait lou­pé le pre­mier épi­sode. Vue de 2016, la France de 2008 – celle d'avant la crise, les at­ten­tats, Daech et Po­ké­mon Go – pa­raît presque douce avec son taux de chô­mage à peine su­pé­rieur à 7 %. La gauche ca­viar n'a pas en­core été sup­plan­tée par une gauche bio chaus­sée de Stan Smith. C'est pour­tant cette an­née-là que Frère Ani­mal sort un livre-disque épo­nyme et (dé­jà) so­cia­le­ment en­ga­gé. Un ob­jet bâ­tard, por­teur d'un ré­cit cen­tré sur une poi­gnée de per­son­nages dans une ville fran­çaise de taille moyenne, avec un bas­sin d'em­plois concen­tré sur une seule usine. Dé­non­çant avec brio la déshu­ma­ni­sa­tion des rap­ports dans l'en­tre­prise via les pé­ré­gri­na­tions d'un an­ti­hé­ros pré­nom­mé Thi­bault,

Frère Ani­mal ne fe­ra ja­mais of­fice de musique d'am­biance dans un col­loque du Me­def. Peu im­porte. L'ac­cueil est suf­fi­sam­ment po­si­tif pour per­mettre au col­lec­tif de me­ner cam­pagne en tour­née pen­dant près de trois ans. Avant de se dis­per­ser aux quatre coins de bo­bo­land (Mon­treuil, Ré­pu­blique, etc.) sans perdre le contact.

Forts d'une ami­tié vi­rile, Arnaud et Florent passent du temps en­semble, dînent avec des amis. Et re­font le monde entre la poire Co­mice et le fro­mage au lait cru. Leur constat frôle l'évi­dence, au risque d'en­fon­cer les portes ou­vertes à coups de ha­chette en plas­tique : « Dans nos discussions, la montée de l’ex­trême-droite et la no­tion de repli com­mu­nau­taire revenaient sou­vent. » Avec en point de mire les élec­tions pré­si­den­tielles de 2017. Et si la bête im­monde fi­nis­sait par y ar­ri­ver ? Ne se­rait-il pas temps de sor­tir un al­bum en­ga­gé dé­non­çant les com­por­te­ments du mé­chant Front na­tio­nal ?

AL­BUM POUR CONVAIN­CUS

Tels Iron Man, les quatre mous­que­taires se re­forment et re­donnent vie à Thi­bault et à son en­tou­rage proche. On a dé­sor­mais af­faire à un gar­çon or­di­naire et ca­bos­sé, tom­bé dans les griffes du Front na­tio­nal

(en­fin, Frère Ani­mal ap­pelle ça le Bloc na­tio­nal pour « trai­ter le su­jet

au plan eu­ro­péen »). Se­cond Tour res­semble à un out­si­der po­li­tique qui ne de­vrait a prio­ri ja­mais fran­chir le cap de la pri­maire. Un ob­jet casse-gueule et fas­ci­nant, mu­si­ca­le­ment brillant mais aux textes dis­cu­tables, par­fois em­bar­ras­sants tant ils ma­nient un ma­ni­chéisme gen­tils/mé­chants. Alors on le leur dit, sans agres­si­vi­té. Et on les in­ter­roge sur la por­tée po­ten­tielle du truc. Ré­ponse ? « On veut croire qu’il y a des gens qui sont dans l'hé­si­ta­tion, la per­plexi­té, et que ce­la peut peut-être en ra­me­ner un ou deux du cô­té ré­pu­bli­cain, même si c’est pré­somp­tueux. On pro­fite aus­si de la pro­mo de l’al­bum pour faire pas­ser ce mes­sage, que ce soit lors d’une interview pour L'Hu­ma­ni­té ou pour Technikart. »

Lu­cides, ces deux idiots utiles sont bien conscients que Se­cond Tour ne va pas chan­ger le monde. Mais ajoutent aus­si­tôt qu'ils ne sont pas là pour rien. Pour Florent Mar­chet : « C’est im­por­tant de par­ler de su­jets sen­sibles. Dans le mi­lieu de la musique, on ose de moins en moins. Les pro­duc­tions sont très fri­leuses. Comme dans le ci­né­ma. Ce disque peut être le dé­but d’une caisse de ré­so­nance. Il y a ur­gence. Et ça peut par­ti­ci­per à une édu­ca­tion, avoir le rôle que les films de Ken Loach ont joué pour moi par exemple. » Au fil des mor­ceaux, on a par­fois l'im­pres­sion d'avoir af­faire à des so­cia­listes bon teint tout droit ex­hu­més des an­nées 80. Des so­cia­los de l'ère Mit­ter­rand ve­nus nous dire de nous mé­fier d'une bête qui dort mais qui reste plus dan­ge­reuse que ja­mais. Sauf que le Front na­tio­nal ne date pas d'hier, et que ses sym­pa­thi­sants n'écou­te­ront ja­mais cet al­bum qui s'adresse avant tout aux convain­cus (en un seul mot) et aux adeptes d'une va­rié­té fran­çaise un tan­ti­net sur­an­née. Voi­là donc une pro­duc­tion dif­fi­ci­le­ment cri­ti­quable et cri­ti­quée puisque rem­plie de bonne vo­lon­té – ceux qui dé­testent Eric Zem­mour de­vraient ado­rer.

C'est bien le pro­blème de la chanson en­ga­gée au­jourd'hui. Une tendance à l'éva­po­ra­tion pro­gres­sive des bacs nou­veau­tés. Et une naï­ve­té écoeu­rante de niai­se­rie quand elle ar­rive à les at­teindre.

Last but not least, son cô­té uni­ver­sel dans les an­nées 60-70 (au ha­sard : Joan Baez, Bob Dy­lan ou Léo Fer­ré) n'est plus, elle évo­lue dé­sor­mais dans des niches et des prés car­rés conquis d'avance. Les bo­bos parlent aux bo­bos qui pensent comme eux, les rap­peurs parlent aux rap­peurs qui pensent comme eux, etc.

Cô­té rap, la pun­chline a rem­pla­cé le discours. Rien de plus nor­mal dès lors

de dé­ni­cher les consciences po­li­tiques par­mi la vieille garde (Ke­ry James et son « Ra­cailles », Kool Shen et son ré­cent « La France est in­ter­na­tio­nale »). Pen­dant ce temps, les PNL, Boo­ba et autre Rohff dis­sertent sur les bi­atches, les billets vio­lets et autres Lam­bor­ghi­ni. En s'adres­sant uni­que­ment à leurs fi­dèles, les prê­cheurs de la chanson en­ga­gée fi­nissent par pis­ser dans le vio­lon au lieu d'en jouer. Le mé­ga­phone so­cial res­semble de plus en plus à une sour­dine. La musique en­ga­gée vi­vrait-elle ses der­nières heures de condam­née ? « T’as des choses spo­ra­diques, le “Re­garde un peu la France” de Mios­sec, Phi­lippe Ka­te­rine dans son genre… Son mor­ceau “Juifs Arabes”, c’est gon­flé. A in­ter­valles po­li­tiques ré­gu­liers, des gens l’ouvrent quand même », re­marquent Florent Mar­chet et Arnaud Ca­thrine. Sauf que tout ça com­mence à da­ter. A se de­man­der même si les groupes ac­tuels fran­çais n'ont pas peur d'af­fir­mer un point de vue po­li­tique ou so­cial fort. Pa­ra­doxal dans un pays où la si­tua­tion éco­no­mique n'est pas vrai­ment au beau fixe. Un taux de chô­mage de 10 % de­vrait être un blanc-seing à toute forme de ré­bel­lion, en­core plus quand le po­li­tique et le fi­nan­cier flirtent sou­vent en­semble (toute res­sem­blance avec le couple Bar­ro­so et Gold­man Sachs est pu­re­ment for­tuite de notre part). A l'in­ter­na­tio­nal, ce n'est guère plus flo­ris­sant. Pour le groupe slo­vène Lai­bach, tête de gon­dole du rock en­ga­gé, la dis­pa­ri­tion de la chanson po­li­tique trouve sa source au coeur de la ma­trice : « Les groupes ac­tuels ont sim­ple­ment été ab­sor­bés et as­si­mi­lés par le sys­tème. Ils sont de­ve­nus un simple pro­duit du mar­ché. La musique, en gé­né­ral, a elle-même été trans­for­mée en un pay­sage mer­can­tile où le discours est ré­gi par les règles de la ba­na­li­té. Ce qui ex­plique que les ro­bi­nets soient dé­sor­mais fer­més pour le genre de musique so­cia­le­ment et po­li­ti­que­ment per­ti­nent pour ex­pri­mer des idées. »

DÉNONCIATION AU STABILO BOSS

En­cen­sé par nos émi­nents col­lègues de Té­lé­ra­ma ( « il nous

em­barque dans un tour­billon de déses­poirs » ) et de Li­bé­ra­tion

( « in­quiet et sar­cas­tique » ) lors de la pré­sen­ta­tion de Se­cond Tour aux Fran­co­fo­lies de La Ro­chelle, Frère Ani­mal at­tend se­rei­ne­ment dans son fau­teuil club un ar­ticle as­su­ré­ment po­si­tif des In­rocks pour la sor­tie de l'al­bum fin oc­tobre (si ce n'est pas le cas, on veut bien re­ce­voir vingt coups de fouet de Matthieu Pi­gasse en place pu­blique). A quelques mois des pré­si­den­tielles, le tri­angle d'or des cadres su­pé­rieurs de gauche conforte lui aus­si son po­si­tion­ne­ment et l'heure ne sau­rait être à la cri­tique des siens.

Don­neur de le­çons, Se­cond Tour dé­nonce au Stabilo Boss la ten­ta­tion d'un repli na­tio­na­liste où l'autre ne se­rait plus qu'une me­nace. Su­per. Sauf qu'Arnaud Ca­thrine re­con­naît être le pre­mier à cou­per les ponts lors­qu'un de ses proches vote Front na­tio­nal. Un pa­ra­doxe de plus. Là où le dia­logue se­rait plus ef­fi­cace, un repli nour­rit l'autre, et l'ani­mal change par­fois de camp.

Fort heu­reu­se­ment, Frère Ani­mal n'a cure de toutes ces consi­dé­ra­tions exis­ten­tielles. Il agit. En­fin il es­saye, car sa naï­ve­té bon en­fant lui donne des airs de bi­sou­nours dé­bar­qué dans un ras­sem­ble­ment de néo-na­zis. Di­ver­tis­sant, tou­chant même, mais pas forcément le top de l'ef­fi­ca­ci­té. Si­gnée sur PIAS, un des (le ?) plus gros la­bels in­dé­pen­dants, la bête en de­vien­drait presque aphone. Un comble quand on sait que tous les ac­teurs de la chaîne (au­teurs, mu­si­ciens, mai­son de disque) veulent bien faire et por­ter ce mes­sage au­quel on adhère plei­ne­ment : le Front na­tio­nal, c'est mal, et c'est dan­ge­reux. Mal­gré tout, en par­tant à la guerre avec des balles à blanc, Frère Ani­mal fait preuve de cou­rage. Et re­donne un peu de cou­leur (rouge) à une chanson en­ga­gée en manque de souffle. Pour l'an­tiFN Jacques Chi­rac, fi­gure de gauche bien con­nue : « On greffe de tout au­jourd’hui. Des reins, des bras, un coeur. Sauf les couilles. Par manque de don­neurs. » Il peut mou­rir tran­quille, on vient en­fin d'en

trou­ver un.

LES FRÈRES AMIS

— Ni­co, Arnaud, Florent ou Va­lé­rie a fait tom­ber sa carte d'adhé­rent PS. Sau­rez-vous la re­trou­ver ? Je n'ar­rive pas à dé­tes­ter to­ta­le­ment ce Ma­nuel Valls. So­cial-traître !

Tu crois qu'ils me re-si­gne­ront chez PIAS ? Et la montée du FN, on en fait quoi ?

ANI­MAL, ON EST MAL

— Arnaud , Florent, Ni­co­las et Va­lé­rie ont plein d'idées pour un ave­nir ra­dieux. Chouette ! J'au­rais pré­fé­ré Gé­rard Fi­loche...

Vi­ve­ment le re­tour de l'axe Ha­mon/ Fi­lip­pet­ti !

J'es­père quand même qu'ils me re-si­gne­ront chez PIAS...

Et Hol­lande, on en fait quoi ?

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