NOU­VEAU CAMILLE

VOUS NE VOUS SENTEZ PAS LE COU­RAGE D'ÉCOU­TER LES DER­NIÈRES ÉRUCTATIONS DE LA BABOS PIEDS NUS ? PAS GRAVE – LE CA­MA­RADE REIJASSE S'EST DÉVOUÉ POUR VOUS….

Technikart - - COMMENT SURVIVRE AU... - JÉ­RÔME REIJASSE

Camille n’a pas les pieds sur terre. Sur la po­chette de son der­nier disque, après un si­lence stu­dio de six an­nées, on peut la voir en lé­vi­ta­tion, toute vê­tue de bleu, droite comme un i et de pro­fil. Camille ne marche pas, non, elle flotte. Elle n’est pas comme nous. Et elle est donc de re­tour. Avait-elle man­qué à la France ? À ses fans, pro­ba­ble­ment. Aux autres, pas né­ces­sai­re­ment. Voire pas du tout. Car Camille n’est pas comme les autres, elle ne l’a ja­mais été. Sa musique est au-de­là de la musique, ses pa­roles sont au-de­là des pa­roles… Elle aime les am­biances de co­ton, les féé­ries pop, les fruits exo­tiques et la poé­sie de com­bat. Elle chante comme un elfe, comme une créa­ture de Bro­cé­liande, comme un élec­tron libre de la Sa­cem, ses mots disent moins qu’ils ne sug­gèrent, ils des­sinent une nov­langue, aux ono­ma­to­pées à bulles, ils dé­passent les cou­tumes, ils existent loin de toute contrainte. Camille res­semble à l’époque : elle est culpa­bi­li­sée, hu­ma­niste, ju­vé­nile, aveu­glée, cer­taine. Elle ne se­ra ja­mais Miss France mais elle en a les qua­li­tés mo­rales : les mêmes ré­voltes, les mêmes po­si­tion­ne­ments. Ce disque a un titre : Ouï. Parce qu’on ne dit pas « non » chez Camille. C’est trop ré­duc­teur, trop né­ga­tif, trop de droite. On po­si­tive, on avance, on y croit, mal­gré la peur, les ten­sions, Pou­tine et Trump. Bien sûr.

ZAZIE DANS UNE CRIQUE

Tout com­mence avec « Sous le sable », on re­trouve sans at­tendre ce désir de mettre en avant des at­mo­sphères dé­pouillées et car­diaques, sorte de pow-wow dés­in­car­né, ca­resse fa­cile et ca­lu­met éco­lo, chu­cho­te­ments et su­per­po­si­tions de voix, on na­vigue en plein tri­phop, on pense à la grande soeur Zazie, on se dit qu’ici, pas de pavés sous la plage, juste quelques petits ga­lets à peindre avant de les vendre sur un mar­ché pro­ven­çal en pleine sai­son à des tou­ristes émer­veillés. « Las­so » bous­cule les consonnes et les voyelles, des mains semblent cla­quer, tou­jours ces per­cus­sions, ces jeux avec les lettres, cette im­pres­sion de se noyer dans une bou­teille de Ba­doit. « Fontaine de lait », c’est Anne Syl­vestre qui tour­billonne, en­core Zazie qui plonge dans une crique, ap­plau­die par des cor­mo­rans po­ly­glottes aux ailes à paillettes. Oui, Camille aime brouiller les pistes, on ne sait plus si on doit par­ler de po­ly­pho­nie ou de syn­drome Björk. Sur « Seeds », elle chante en an­glais, la langue pré­fé­rée d’Em­ma­nuel Ma­cron mais c’est sim­ple­ment une coïn­ci­dence. La bat­te­rie est faus­se­ment mar­tiale, la mé­lo­die a de quoi vendre une voi­ture connec­tée, un par­fum fron­deur ou un té­lé­phone der­nière gé­né­ra­tion. Pa­reil. « Les Loups » est peut-être un in­édit bre­to­ni­sant de Nol­wenn Le­roy, il est fran­che­ment lo­cal et élec­tro, c’est une chan­son qui pro­gresse, monte et monte en­core. Avant de dis­pa­raître… « Je ne mâche pas mes mots » évoque la mar­me­lade, le miel, l’as­par­tame, l’or­geat, la Cas­ta­fiore, le tar­tare, le cou­lis aux fraises, la ma­ter­ni­té, peut-être, il y a cette cho­rale d’anges, sys­té­ma­ti­que­ment convo­quée dans ce disque, et en­core et tou­jours ces per­cus­sions dé­fi­bril­la­teurs. « Twix » pré­fère, aux mé­chantes guerres, la terre éter­nelle. Moins Pé­guy que Hu­lot, plus Vé­lib’ que Hells An­gels, ce titre hé­site entre dou­ceur conseillère et fu­reur li­bé­ra­trice. Su­zanne Ve­ga n’au­ra donc pas tri­mé pour rien. Dans « Nuit de­bout », qui suit, Camille nous ap­prend que la lune dort. Peut-être parce qu’elle doit al­ler tra­vailler de­main, elle, hein ? « Pis­cine » avance comme un pe­tit chat dans un ap­par­te­ment trop grand pour lui. Si Georges Pe­rec avait en­ten­du « Fille à pa­pa », il au­rait cer­tai­ne­ment choi­si d’écrire La Dis­pa­ri­tion sans le « a » plu­tôt que sans le « e ». Camille se ré­pète et se ré­pète en­core, c’est as­sez an­gois­sant. En­fin vient « Langue », ul­time chan­son de cet al­bum ré­pé­ti­tif et fi­na­le­ment pré­vi­sible. As­tuce lin­guis­tique pour rendre un hom­mage dé­gui­sé à l’il­lustre mi­nistre de la Culture au pré­nom amé­ri­ca­ni­sé qui manque tant à notre si beau pays ? Pro­ba­ble­ment non. Mais confir­ma­tion que Camille aime dé­tour­ner les choses, adore dé­truire pour mieux re­cons­truire. Re­cons­truire quoi exac­te­ment ? Elle seule le sait.

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