MA­CHINES (À) COM­PLEXES

Les ar­chi­tec­tures vi­suelles et so­nores de Zi­moun, ar­tiste suisse au­to­di­dacte, nous grillent la moi­tié du cer­veau. Aïe !

Technikart - - SELECTOR - MA­RINE RELINGER

En 2015, l’oeuvre que ce jeune ar­tiste au­to­di­dacte suisse pré­sen­tait à la Nuit Blanche à Pa­ris nous avait sau­té au visage. Des cen­taines de tas­seaux de bois sus­pen­dus au pla­fond dé­glin­guaient le sol de la ca­serne de pom­piers désaf­fec­tée Louis Blanc, dans le 10ème ar­ron­dis­se­ment. Il fal­lait voir la tête des gens : hé­bé­tés. Hé­bé­ter, c’est « di­mi­nuer la vi­va­ci­té de l’es­prit, rendre stu­pide ». Mais l’éty­mo­lo­gie est trom­peuse : l’oeuvre de Zi­moun court-cir­cuite notre in­tel­li­gence ra­tion­nelle – celle qui nous sert à pro­duire des sché­mas de cause à ef­fet et donc des dis­cours sur le monde – au pro­fit de notre in­tel­li­gence sen­sible. Elle ne nous rend, ain­si, qu’à moi­tié cons et c’est très in­té­res­sant. Dé­mons­tra­tion. Au Cent­quatre se dé­ploient une di­zaine des construc­tions de l’ar­tiste. Elles sont toutes fon­dées sur le même prin­cipe : un élé­ment com­po­sé de ma­té­riaux pauvres (car­tons, fi­celle, pa­pier…) est mis en mou­ve­ment par un pe­tit mo­teur et pro­duit un son ; la dé­mul­ti­pli­ca­tion ob­ses­sion­nelle de cette uni­té dans l’es­pace et l’in­ter­ac­tion aléa­toire des élé­ments pro­duisent une ca­co­pho­nie vi­suelle et so­nore à nous cou­per le sif­flet. L’une de ses pièces les plus réus­sies consiste en un ta­pis­sage en règle des quatre murs d’une salle par près de 600 grandes boîtes en car­ton, sur cha­cune étant fixée une tige ter­mi­née d’une balle qui vient frap­per son sup­port. Une autre, gran­diose elle aus­si, est com­po­sée de cen­taines de barres en bois ac­tion­nées au ras du sol qu’elles font ré­son­ner comme un tam­bour, li­bé­rant une pous­sière té­moi­gnant de l’usure de l’oeuvre dans la pro­duc­tion de son propre ef­fort.

MÉ­MOIRE DIS­PO­NIBLE

Si ce­la nous évoque le pion­nier John Cage, si l’on se ba­lade d’un bout à l’autre pour me­su­rer les va­ria­tions so­nores, at­ten­tif aux vi­bra­tions qui passent du sol au corps, si l’on se rap­proche de cer­tains élé­ments pour en dé­ta­cher la musique propre, ou si l’on ac­cueille l’en­semble comme un tout har­mo­nique har­di­ment agen­cé, nous de­meu­rons dans le champ per­cep­tuel du sen­sible et de l’in­tui­tion. Si les ins­tal­la­tions de Zi­moun nous rap­pellent le ton­nerre, la pluie ou le chant des ci­gales, c’est que notre in­tel­li­gence ra­tion­nelle et cau­sale, lar­ge­ment dé­pas­sée par la com­plexi­té des agen­ce­ments, tente de se rac­cro­cher à notre mé­moire dis­po­nible pour ef­fec­tuer des rap­pro­che­ments afin d’ex­pli­quer l’in­ex­pli­cable. Comme le phi­lo­sophe Hen­ri Berg­son ( Le Rêve), l’oeuvre très ac­ces­sible de Zi­moun l’au­to­di­dacte se moque de l’ab­sur­di­té de ce pan de notre in­tel­li­gence, dès lors qu’il est ques­tion d’un com­plexe aléa­toire et de nou­veau. Car ce qui ad­vient, au sein même des oeuvres de l’ar­tiste, est plus cer­tai­ne­ment un nombre in­cal­cu­lable de pre­mières fois.

Au Cent­quatre (Pa­ris 19e) jus­qu’au 6 août 2017

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