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L'IN­TER­VIEW À DOS D'ÂNE

Technikart - - COVER - PAR LOUIS-HEN­RI DE LA ROCHEFOUCAULD & LAURENCE RÉMILA PHO­TOS FRAN­ÇOIS VALENZA (HY­DRA) & PHI­LIPPE LE­VY (PA­RIS)

QUAND LA SINISTROSE ME­NACE, C’EST TOU­JOURS LUI QUI RE­VIENT FOUTRE DE L’EX­CI­TA­TION DANS L’AF­FAIRE : ÉPAU­LÉ PAR UN AMÉ­RI­CAIN ET UN AUS­TRA­LIEN, LE GOU­ROU TELLIER NOUS PRÉ­SENTE EN EX­CLU­SI­VI­TÉ MIND GA­MERS, UN TRIO ÉLEC­TRO ET ÉLÉ­GANT QUI S’EST DON­NÉ UNE SA­CRÉE MIS­SION : ÉPICER LA POP.

Que de­ve­nait Sé­bas­tien Tellier de­puis 2014 et L’Aven­tu­ra, son al­bum bré­si­lien ? On l’avait re­croi­sé au ci­né, pour deux bandes ori­gi­nales, celles de Ma­rie et les nau­fra­gés et de Saint Amour, l’oc­ca­sion pour Tellier de réa­li­ser un vieux fan­tasme – si­gner la musique d’un film avec Gé­rard De­par­dieu. Al­lait-il se re­con­ver­tir en Fran­çois de Rou­baix des temps mo­dernes ? Fausse piste. Ne re­ve­nant ja­mais là où on l’at­tend, le bar­bu ré­ap­pa­raît avec le groupe Mind Ga­mers, un tout nou­veau pro­jet de pop élec­tro­nique dont on guette de pied ferme l’al­bum pas en­core ache­vé. Pour­quoi ne pas en dis­cu­ter dès main­te­nant en avant-pre­mière ? D’or­di­naire, Tellier n’aime pas tailler le bout de gras pro­mo­tion­nel en de­hors de la sor­tie des disques. C’est donc une fa­veur qu’il nous fait de s’ab­sen­ter de sa ba­raque de Mont­martre pour nous en tou­cher deux mots. Le jour dit, on le re­trouve tôt le ma­tin, de­vant sa mai­son de disques Re­cord Ma­kers. La ru­meur le dit à l’ouest, per­ché lu­naire ? Pas du tout : ponc­tuel, il

« C'EST À ÇA QUE ÇA SERT AUS­SI, LA MUSIQUE : À VIVRE UNE VIE SU­PER SYM­PA. SI­NON, À QUOI BON ? » – SÉ­BAS­TIEN TELLIER

est même le pre­mier ar­ri­vé. Il ne s’est pas ré­veillé pour jouer les Fal­staff. Grillant sa clope avec concen­tra­tion, il nous parle de De­par­dieu, du stu­dio CBE et de Ber­nard Es­tar­dy, de Mi­chou et autres lu­bies… Dé­boule alors Fer­réol Re­gnier, le res­pon­sable de la communication du la­bel, qui nous fait pé­né­trer dans les lieux (une an­cienne bou­lan­ge­rie). Aux murs ? Une af­fiche de Kavinsky, une autre des Jeunes gis­car­diens. Ça donne soif. Tellier de­mande s’il se­rait pos­sible de sif­fler une bière – hé­las il n’y en a plus. Alors que Fer­réol s’ac­tive pour joindre par Skype ses deux aco­lytes de Mind Ga­mers, Tellier al­lume une deuxième ci­ga­rette. Fu­meur ne veut pas dire fai­néant : outre le Mind Ga­mers, il de­vrait sor­tir l’an pro­chain un al­bum so­lo plus ce­lui de Di­ta Von Teese, qu’il a pi­lo­té de A à Z. De là à faire de Tellier l’homme de 2018 il n’y a qu’un pas, mais ne nous pré­ci­pi­tons pas… Sur l’or­di de Fer­réol, le che­ve­lu Da­niel Stri­cker vient de sur­gir et nous rap­pelle à nos obli­ga­tions du jour. Ma­gné­to ! Bonjour mes­sieurs les Mind Ga­mers. Vous ve­nez de sor­tir deux titres. Quelle se­ra la suite ? Un vrai al­bum ? Sé­bas­tien Tellier : On en ter­mine un, bien sûr ! Seule­ment, un al­bum, ça prend du temps, parce qu’on fait tel­le­ment de chan­sons qu’à chaque fois l’une chasse l’autre... Mais on est quand même très avan­cé. Vous ne sa­vez pas quand vous ar­rê­ter ? S.T. : Ouais, voi­là… On est dans une sorte de li­ber­té to­tale qui fait qu’il n’y a pas de fin pour l’ins­tant. Et se­lon les jours, je n’ai pas le même avis sur les chan­sons : un jour il y en a une que j’adore, et le len­de­main je la dé­teste. Il suf­fit que je croise quel­qu’un qui me dise : « Ah celle-là, elle est bien » pour que je pense « Ah ben ouais, elle est su­per ». Tout ça, ça prend du temps. S'il n'y avait pas ces ater­moie­ments, l'al­bum

pour­rait sor­tir as­sez vite ? S.T. : J’es­père. Mais fran­che­ment, je ne sais pas. En plus, tu es dé­pen­dant des plan­nings des mai­sons de disques… L’al­bum de Mind Ga­mers sor­ti­ra dans le monde en­tier, il faut donc que tout le monde s’ac­corde. Et le temps que les mecs trouvent un cré­neau en com­mun… C’est ce qui prend le plus de temps, en fait. Pour l'ins­tant, vous avez sor­ti un EP, Po­wer of

Po­wer. D'où viennent tes nou­veaux aco­lytes, Sé­bas­tien (John Kir­by et Da­niel Stri­cker) ? S.T. : Kir­by, il est plu­tôt « rock’n’stu­dio » et « rock’n’scene ». C’est vrai­ment le type qui sait tout faire avec son syn­thé. Tout, tout, tout ! Il est mor­tel, c’est un grand mu­si­cien. Sa zic est chan­mé. Et puis Da­niel, c’est le bat­teur des Midnight Jug­ger­nauts, et il fait plein de trucs à cô­té, il a un la­bel (Si­be­ria Re­cords, ndlr), etc. Un syn­thé et un bat­teur. Du coup, ça t'oblige à jouer plus de gui­tare ? S.T. : Ouais, moi la gui­tare c’est un plai­sir, cer­tains ma­tins j’ai en­vie d’en jouer quand je me lève. Mais c’est pas tant la gui­tare mon ob­ses­sion, c’est sur­tout réus­sir à trou­ver des suites d’ac­cords qui s’en­chaînent vrai­ment bien. Après, les autres peuvent s’amu­ser avec. Et est-ce qu'il vous ar­rive de faire des ses­sions, comme cette in­ter­view, par Skype ? S.T. : Oui, évi­dem­ment, comme on ha­bite loin… On est aux op­po­sés, en France, en Aus­tra­lie et aux ÉtatsU­nis, c’est le tri­angle in­fer­nal, donc on tra­vaille par Skype, comme ça. Je ne sais pas pour­quoi, quand on se parle en di­rect, tout va vite ; et quand on se parle par Skype, tout va len­te­ment. C’est quelque chose qui vient frei­ner le pro­ces­sus de créa­ti­vi­té, et en même temps, tra­vailler avec des gens qui ha­bitent loin, c’est su­per parce que ça fait rê­ver... Quand je pense à eux (parce que quand on fait de la musique avec des gens, on pense tout le temps à eux), j’ima­gine Kir­by à Los An­geles, ça me fait rê­ver, et j’ima­gine Da­niel à Syd­ney avec les pal­miers, les vagues im­menses, ça me fait rê­ver aus­si... Et donc fi­na­le­ment, le fait de tra­vailler avec des gens qui sont loin, ça ra­len­tit mais ça ac­cé­lère tout au­tant parce qu’on est tou­jours dans une sorte de rêve, d’ima­gi­naire. Moi, sou­vent, je suis en stu­dio, je fais de la musique, et je pense à eux comme s’ils étaient à cô­té de moi. Ce sont juste des fan­tômes, mais c’est hy­per agréable, ça fait que la créa­ti­vi­té est boos­tée à son max.

Vous com­po­sez cha­cun de votre cô­té mais pour l'en­re­gis­tre­ment, par contre, vous êtes tou­jours dans la même pièce ? Da­niel Stri­cker : On tra­vaille sé­pa­ré­ment, mais lors­qu’on prend de grandes dé­ci­sions, on est en­semble. On est sé­pa­rés, aux quatre coins du monde, à tra­vailler sur des mor­ceaux. Puis on se re­trouve pen­dant une se­maine pour fi­na­li­ser tous les trois. On va alors dans de beaux en­droits pour en­re­gis­trer, par­mi les­quels une île en Grèce, Los An­geles, Syd­ney... Des en­vi­ron­ne­ments agréables, tou­jours. L'île en ques­tion, c'est Hy­dra. Est-ce que vous y avez re­trou­vé les « vibes » de Leo­nard Co­hen, qui y ré­si­da dans les an­nées 60 ? S.T. : Ah, Hy­dra… En fait, j’avais sym­pa­thi­sé avec un ar­tiste grec, un fils à pa­pa bour­ré de fric qui fait des oeuvres com­plè­te­ment dé­li­rantes que per­sonne n’achète. On s’amu­sait bien, en­semble... La rencontre s’était faite à Athènes, et il m’avait dit : « Je vais bien­tôt avoir une mai­son im­mense sur l’île d’Hy­dra, on crée un stu­dio de­dans et on vou­drait que tu viennes faire de la musique un jour. Tout te se­ra payé, et tu se­ras lo­gé dans une ba­raque fan­tas­tique. » On se ba­la­dait sur des ânes, parce que là-bas il n’y a pas de voi­tures, c’est in­ter­dit. Al­ler en­re­gis­trer de la musique à dos d’âne, ça m’ar­ran­geait, vu que je n’aime pas mar­cher. Comme ce type nous avait prê­té son stu­dio, on y est res­té un mois avec nos en­fants, nos femmes. On s’est bien mar­ré. Donc les Mind Ga­mers sont nés à Hy­dra. S.T. : C’était la base de tout, cha­cun est ve­nu avec des bouts de chan­sons, des idées, et on s’est vrai­ment mis à en­re­gis­trer... Tout est né à Hy­dra, fi­na­le­ment, et tout le groupe dé­coule un peu de l’am­biance qu’il y a eue là-bas il y a deux ans, des sen­sa­tions qu’on y a res­sen­ties. Après ça, on s’est dit que c’était tel­le­ment gé­nial d’en­re­gis­trer de la musique à Hy­dra qu’il fal­lait qu’on n’en­re­gistre plus que dans des lieux dingues. C’est à ça que ça sert aus­si, la musique : à vivre une vie su­per sym­pa. Si­non, à quoi bon ? Hy­dra, c'est un en­droit pré­ser­vé ? S.T. : Hum, je dé­teste ce mot mais il y a quand même un cô­té « au­then­tique ». C’est trop ri­qui­qui pour qu’il y ait du tou­risme de masse, il y a une seule ville et elle est toute pe­tite. Et en plus, c’est très en pente, c’est très dif­fi­cile de se dé­pla­cer. D.S. : Est-ce qu’on vous a dit que nous par­ta­gions un mur avec la mai­son de Leo­nard Co­hen ? S.T. : On avait presque un jar­din en com­mun, c’était très sym­pa. Il n’était pas en­core mort. Deux ans : la ges­ta­tion de cet al­bum est longue, non ? D.S. : Deux ans pour un al­bum, ce n’est pas si long. Et comme on aime conti­nuer d’écrire et que les choses se dé­ve­loppent, ça prend du temps... S.T. : Da­niel a rai­son : c’est plu­tôt ré­glo, fi­na­le­ment. Pour des mecs qui ha­bitent cha­cun à l’autre bout de la terre, deux ans fran­che­ment ça va ! Et puis on a fait plein d’autres choses en­semble. On a créé un al­bum pour Di­ta Von Teese. On lui a tout pro­duit, et c’était aus­si une part énorme de notre tra­vail pen­dant ces deux der­nières an­nées. Il se­ra com­ment, l'al­bum de Di­ta Von Teese ? S.T. : Très fu­tu­riste. C’est vrai­ment... de la musique de co­quillage. C’est comme si on avait po­sé Di­ta dans un ma­gni­fique co­quillage na­cré. C’était ça, le but : trou­ver cette tex­ture un peu na­crée en fai­sant de la musique du fu­tur. Ça nous a pris beau­coup de temps, ce pe­tit lus­trage. D.S. : J’ai fait écou­ter une par­tie du disque à un co­pain l’autre jour, et il m’a dit que c’était un son cha­leu­reux, beau, le contraire de la musique faite de nos jours par or­di­na­teur, qui est plu­tôt froide. S.T. : C’est ef­fec­ti­ve­ment très chaud et ex­trê­me­ment sen­suel. Quand les Mind Ga­mers pro­duisent quel­qu'un d'autre, com­ment vous par­ta­gez­vous le tra­vail ? S.T. : Moi, j’ai com­po­sé et écrit les textes. On a

« ON EST DANS UNE ÉPOQUE NIHILISTE. MAIS AU LIEU DE MAL LE VIVRE, ON PEUT L'EN­VI­SA­GER COMME UN IM­MENSE ES­PACE DE LI­BER­TÉ. » – SÉ­BAS­TIEN TELLIER

en­suite pro­duit tous les trois. La musique, c’est une suite de tests et de dé­cou­vertes, mais c’est sym­pa d’avoir des bases, quand même. Et Kir­by et Da­niel, pour moi, ce sont mes nou­velles bases, mon as­sise. Je peux m’ap­puyer sur eux, on se connaît par coeur. On a très sou­vent joué en­semble sur scène, et ça crée des trucs hy­per forts. Entre mu­si­ciens, il y a des échanges de re­gards, des connexions puis­santes... Et ça, ça per­met de faire de la su­per musique en stu­dio, après. Il y a une sorte de ma­riage entre nous trois. Tra­vailler avec eux, c’est de­ve­nu hy­per im­por­tant pour moi, et ça va se per­pé­tuer. C’est comme si je tra­vaillais al­lon­gé – ce que j’ai tou­jours ai­mé, d’ailleurs. Avec Da­niel et Kir­by, j’ai l’im­pres­sion d’être au re­pos, c’est très agréable. Vous vous ima­gi­nez de­ve­nir un vrai trio de pro­duc­teurs pour les autres ? D.S. : Quand nous avons com­men­cé, Kir­by m’a contac­té en me di­sant : « J’ai un nou­veau pro­jet, estce que tu veux es­sayer ? » Je pen­sais qu’il vou­lait que je tra­vaille sur l’al­bum de Sé­bas­tien Tellier. Mais après avoir écrit pen­dant deux mois des­sus, il m’a dit que c’était pour un vrai pro­jet de groupe. Et ça a mar­ché, c’est co­ol. À par­tir de ce mo­ment-là, on a pen­sé pro­duire des trucs, en­re­gis­trer nos propres mor­ceaux et en com­po­ser pour d’autres… Et vous trois, qu'avez-vous en com­mun, mu­si­ca­le­ment ? S.T. : On aime bien le cô­té mys­té­rieux de la musique. Et puis on aime ce qui est sexy. On n’aime pas l’aus­té­ri­té, ça c’est sûr. Et puis on aime le vide. Tout est vide de sens au­jourd’hui, tout est creux, on est dans une époque nihiliste. Mais au lieu de mal le vivre, on peut l’en­vi­sa­ger comme un im­mense es­pace de li­ber­té. Il n’y a plus rien, donc il n’y a plus qu’à se lais­ser rou­ler. Une sorte de ni­hi­lisme po­si­tif ? S.T. : Oui, c’est exac­te­ment ça ! D.S. : On a un look de sages, pas vrai ? On a tous des longues barbes et des longs che­veux. S.T. : À propos de look, Karl La­ger­feld a créé des gants pour nous. Bien­tôt, Mind Ga­mers ce se­ra aus­si une ques­tion de gants. On en met­tra deux, pas comme Mi­chael Jack­son ou Karl, qui n’en a sou­vent qu’un seul. La­ger­feld, par­lons-en, il chante sur votre EP ! S.T. : On était en stu­dio place des Vic­toires et on de­vait al­ler le voir chez Cha­nel rue Cam­bon. On a dé­ci­dé de s’ar­rê­ter dans tous les bars sur le che­min. Aux en­vi­rons de vingt-cinq coupes de cham­pagne, on est ar­ri­vé et là ils nous ont ac­cueillis au cham­pagne – ils sont hy­per sym­pas, chez Cha­nel. On s’amu­sait bien, l’am­biance était bonne. Après, on s’est re­trou­vé dans le bu­reau prin­ci­pal de Karl, hy­per beau, hy­per classe. Karl était der­rière sa table im­mense avec tous ses as­sis­tants et on l’a en­re­gis­tré avec un té­lé­phone. Dès qu’il fai­sait une toute pe­tite phrase ou un tout pe­tit mot, trois fois rien, tous ses as­sis­tants ap­plau­dis­saient : « Bra­vo, c’est merveilleux, c’est fan­tas­tique ! » C’était gé­nial… Ça de­vrait tou­jours être comme ça, un en­re­gis­tre­ment : dès qu’il y a une note, même si le pia­niste fait un tout pe­tit truc, tout le monde de­vrait dire : « J’adore ! » (Rires.) Non, vrai­ment, chez Cha­nel, la vibe était su­per. J’ai échan­gé il n’y a pas long­temps avec Karl, et il était content parce qu’il trouve que sa voix sur le single res­semble à celle d’un vieil ac­teur an­glais. Et ça lui plaît bien.

On se de­man­dait ce que pou­vait être cet étrange accent en dé­cou­vrant le titre. S.T. : Avec Karl, on ne sait ja­mais sur quel pied dan­ser : il est in­son­dable, im­pé­né­trable. Mais il est ex­trê­me­ment co­ol. Cet en­re­gis­tre­ment avec lui, c’était sweet. Ce qui est agréable avec les gens de haut vol, c’est que ces mecs-là rendent tout fluide. Et après l’avoir en­re­gis­tré, nous sommes al­lés au Ritz boire ces cock­tails fan­tas­tiques dans une tête de mort de cris­tal qui dé­gage plein de fu­mée. Ça donne une am­biance Shan­ghaï an­nées 70. C'est la pre­mière fois qu'il chan­tait sur un single ? S.T. : Non, il avait dé­jà par­ti­ci­pé à quelques pro­jets, mais com­plè­te­ment dif­fé­rents, avec des so­no­ri­tés plus tech­no et dance, dont un avec Jean-Roch… Et pour­quoi es-tu si at­ta­ché à Cha­nel ? On te voit, avec ton épouse Amandine, à cha­cun de leurs dé­fi­lés. S.T. : J’adore les choses bien faites. Un monde qui irait bien, ce se­rait un monde où tout le monde aime bien faire. Cha­nel, pour moi, ça in­carne la classe, mais il y a un tout pe­tit cô­té vul­gaire. Il faut que ce soit un pe­tit peu sale pour que ça prenne vrai­ment. Quand je suis avec les gens de Cha­nel, j’ai tou­jours l’im­pres­sion d’être sur un yacht, en train de na­vi­guer… Dans quel coin fa­bu­leux al­lez-vous al­ler en­re­gis­trer, la pro­chaine fois ? D.S. : Peut-être aux Mal­dives, dans un hô­tel dont cer­taines chambres sont sous l’eau. S.T. : Le choix de ces destinations est hy­per im­por­tant pour nous. On a tou­jours en­vie, quand on se voit, d’être sur­ex­ci­té. De com­battre la ba­na­li­té de la vie. Je suis créa­tif quand des choses se passent au­tour de moi. C’est tou­jours bien d’être dans un en­vi­ron­ne­ment sti­mu­lant. D.S. : On choi­sit tou­jours des en­droits co­ol pour ne ja­mais se sen­tir vieux ou fatigué. Ça fait par­tie du pro­ces­sus de créa­tion mu­si­cale. Quelle est la connexion entre Mind Ga­mers et Red Bull exac­te­ment ? Red Bull vend de­puis peu un jeu de stra­té­gie qui s'ap­pelle… Mind Ga­mers. S.T. : C’est juste un ha­sard ! Les gens de Red Bull nous avaient ap­pe­lés pour nous pro­po­ser de nous prê­ter gra­tis le stu­dio qu’ils ont à Pa­ris. Et on a dit oui. D'où vient ce nom de Mind Ga­mers, alors ? S.T. : Pour moi, quand tu écoutes de la bonne musique, il y a en ef­fet un jeu de stra­té­gie qui se met en place dans le cer­veau, c’est presque jouis­sif... Un bon disque, ça ac­tive plein de pe­tites choses, plein de petits uni­vers et de sur­prises. On s’ap­pelle Mind Ga­mers car c’est cette jouis­sance de l’es­prit qu’on veut faire par­ta­ger… On peut jouer de tout, au­jourd’hui, et même mal puisque tu peux en­suite tout cor­ri­ger avec les ma­chines. C’est de­ve­nu un pa­ra­doxe : pour être bon, mieux vaut être mau­vais ! Pour mettre des ef­fets sur sa voix, par exemple. Au­to-Tune, si on chante dans le ton, ça ne marche pas. Alors que si tu chantes mal, si. Et en de­hors de la tech­nique, il faut par­fois jouer comme un très mau­vais mu­si­cien pour dé­cou­vrir de nou­veaux ter­ri­toires… D.S. : On se sert vrai­ment des or­di­na­teurs pour ou­vrir plein de voies. S.T. : On aime beau­coup les er­reurs in­for­ma­tiques. Et on compte beau­coup sur la chance. Ça nous ar­rive de tout ré­gler n’im­porte com­ment, d’ap­puyer sur la touche « lec­ture » et de voir ce que ca fait. Plus per­son­nel­le­ment, pour toi, Sé­bas­tien, Mind Ga­mers est une fa­çon de faire un break avec ton image pu­blique ? S.T. : Je fais ce qui me fait plai­sir, hein. Au­jourd’hui, je ne fais plus at­ten­tion à com­ment c’est per­çu... J’ai plein de trucs à dire et je me concentre sur com­ment je vais les dire. Es­sayer de plaire aux gens, c’est un dé­fi ri­di­cule : il y a tel­le­ment de vi­sions dif­fé­rentes des choses, on s’y perd à toutes les com­prendre, c’est une

« ON CHOI­SIT TOU­JOURS DES EN­DROITS CO­OL POUR EN­RE­GIS­TRER, POUR NE JA­MAIS SE SEN­TIR VIEUX OU FATIGUÉ. ÇA FAIT PAR­TIE DU PRO­CES­SUS DE CRÉA­TION MU­SI­CALE. » – DA­NIEL STRI­CKER

« J'AI LONG­TEMPS ÉTÉ SEUL EN STU­DIO. ÇA ME FAIT DU BIEN D'ÊTRE AVEC DES GENS. » – SÉ­BAS­TIEN TELLIER

voie sans is­sue… Mieux vaut es­sayer de faire ce dont on a le plus en­vie. Dans la pop, d'ha­bi­tude, on com­mence dans un groupe puis on se lance dans une car­rière so­lo. C'est plu­tôt in­ha­bi­tuel d'en­trer comme toi dans un groupe à plus de 40 ans... S.T. : C’est très plai­sant, un groupe. Ça fait une ving­taine d’an­nées que je fais de la musique. J’ai long­temps été seul en stu­dio. Ça me fait du bien d’être avec des gens. C’est sym­pa de par­ta­ger, il n’y a pas cet em­pri­son­ne­ment dans la so­li­tude... Ça m’aide à être heu­reux. Quand je suis seul, je me mets beau­coup de pres­sion, je suis dans un ego­trip to­tal. La musique en groupe, c’est beau­coup plus se­rein. Si tu n’as pas une idée, quel­qu’un d’autre l’au­ra à ta place... Ta vie au­jourd'hui, ce n'est plus que Mind Ga­mers ? S.T. : Non, j’ai aus­si pas mal de pro­jets so­los ! Je viens de fi­nir de com­po­ser mon pro­chain al­bum. Je fais les deux en pa­ral­lèle. C’est ce rythme de vie que j’aime : quand j’ai en­vie d’être seul, je le suis ; quand je veux être ac­com­pa­gné, je le choi­sis aus­si. Mind Ga­mers, c’est de l’amour, de la pas­sion, mais j’ai be­soin de conti­nuer à faire des choses tout seul. Tout en ré­ser­vant la pos­si­bi­li­té d'en­re­gis­trer des choses plus free avec les Mind Ga­mers ? D.S. : Avec le groupe, on a le temps de faire ce que l’on veut. Tout est libre. Je pense que ta­per le boeuf dans la même chambre nous a fait ac­cé­der à une nou­velle li­ber­té psy­cho­lo­gique. S.T. : Ça crée une boule d’éner­gie que je n’ai pas en­vie de contrô­ler – on ne peut pas lut­ter contre ses

envies. C’est vrai­ment de la musique pour la musique. On es­saie d’al­ler le plus loin pos­sible. Sé­bas­tien, il y a quelques an­nées, tu di­sais que la musique de­vait être sexy, qu'il ne fal­lait pas être al­le­mand, plu­tôt afri­cain… S.T. : Ab­so­lu­ment, on va de­voir al­ler en Afrique pour le se­cond al­bum ! D.S. : Cet al­bum de Mind Ga­mers au­ra une au­ra ca­li­for­nienne, aus­si. On y sen­ti­ra le so­leil. Am­biance « sea, sex and sun », donc. S.T. : Oui, même si pour moi, le sexy, c’est un mé­lange entre cette at­ti­rance qu’on a pour quelque chose et une pe­tite étin­celle fo­folle. C’est le sur­pre­nant qui est sexy. Je trouve que le bon­heur, c’est sexy. Quoi d'autre ? S.T. : Voir une très belle por­tion de nou­gat dans une vi­trine, ça peut être sexy ! Dans les an­nées 70, pour être sexy, il fal­lait se cou­per les veines… Mais moi je suis dé­pres­sif et j’ai be­soin de m’en ti­rer, alors je pré­fère al­ler vers ce qui est beau, at­ti­rant. Sexy. Tu as long­temps cher­ché ce cô­té sexy dans les syn­thés, les nou­veaux sons. C'est tou­jours le cas ? S.T. : J’avais fait un al­bum sur Dieu, My God Is Blue, ce n’était pas sexy alors j’avais fait une musique che­wing-gum, je­table, hy­per cha­mal­low, pour par­ler d’un su­jet sé­rieux... L’Aven­tu­ra, c’était pas cen­sé être sexy, c’était sur l’en­fance... Mais là je suis de re­tour dans le sexy ! J’aime bien le vice, la per­ver­si­té. J’aime tout ça donc c’est sûr que le sexy et le sexuel, ça reste des ob­ses­sions. Tu par­lais du Ritz, l'oc­ca­sion de vé­ri­fier une lé­gende : est-il vrai qu'à la fin des an­nées 90, alors que tu n'avais en­core rien sor­ti, tu vi­vais dans une chambre de bonne place Ven­dôme ? S.T. : Ah non, pas du tout ! Je vi­vais bien dans un tout pe­tit ap­par­te­ment, ça c’est vrai, mais près du parc Mon­ceau. C’était un ap­part sans fe­nêtres, une sorte de pe­tit cube. Les gens ado­raient ve­nir chez moi, je ne sais pas pour­quoi, alors que c’était moins poé­tique que la place Ven­dôme. On re­trouve ce pe­tit cube dans le cô­té claus­tro de ton tout pre­mier al­bum sor­ti en 2001, L’In­croyable Vé­ri­té ? S.T. : Oui. En­core heu­reux, de­puis, je m’en suis ti­ré !

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